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Théâtre suisse Jean-Quentin Châtelain, l’amour de l’art oratoire

La voix de Jean-Quentin Châtelain a fait sa renommée, notamment dans l'Hexagone. 

La voix de Jean-Quentin Châtelain a fait sa renommée, notamment dans l'Hexagone. 

( Simon Letellier)

Le comédien romand Jean-Quentin Châtelain reçoit le Prix suisse de théâtre pour sa «carrière exceptionnelle d’acteur». Ce prix lui sera remis en mai prochain par l’Office fédéral de la culture (OFC). En attendant, portrait d’un artiste intègre et polisson qui dit être né «le cul bordé de nouilles».

Il n’est jamais là où on l’attend, Jean-Quentin Châtelain. Avec lui, les surprises sont garanties, à la ville comme sur scène. Il oublie, par exemple, le rendez-vous qu’il vous a donné, puis s’en souvient un ou deux jours plus tard… et s’en excuse. Sur les planches aussi, il peut être surprenant. Vous pensez le voir dans un rôle tragique, mais voilà que le personnage qu’il incarne prend des accents comiques. Tout passe par sa voix, qui module à l’infini les tempi, mélangeant aisément la désolation et la joie et variant les registres dramatiques. Une diction, un timbre et un phrasé uniques.

Les Prix suisses de théâtre 2016

Ils seront remis à Genève, le 26 mai prochain, par l’OFC. Les noms des cinq lauréats ont été révélés le 29 mars. Hormis Jean-Quentin Châtelain, il y a: Barbara Frey, metteuse en scène et directrice du Schauspielhaus de Zurich; Germain Meyer, médiateur de théâtre dans le Jura; la compagnie 400asa, fondée en 1998 par le Bernois Samuel Schwarz, connue pour son goût de la bagarre politique; Junges Theater Graubünden, actif dans les Grisons, fondé en 2011 par le pédagogue de théâtre, Roman Weishaupt. Le nom du lauréat du Grand Prix suisse de théâtre/ Anneau Hans Reinhart sera révélé lors de la remise des prix à Genève. 

Le Prix suisse de la scène a lui été remis vendredi 15 avril au duo de clowns contemporain de la Compagnia Baccalà. Les nominés pour 2016 étaient la Compagnia Baccalà, le trio multi-instrumentiste Heinz de Specht et le chansonnier, poète et compositeur Manuel Stahlberger.

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La voix de Jean-Quentin Châtelain a fait sa légende. Le comédien le sait, mais il préfère écarter le mot «légende» par une boutade: «On dit d’Alain Delon que ce sont ses yeux qui ont fait sa notoriété, eh bien moi, c’est ma voix», confie-t-il en terminant ses mots sur une inflexion chantante. Ah, l’accent suisse! Il ne l’a jamais abandonné, malgré 37 ans de vie en France. D’ailleurs, le public français, qui l’a vu jouer si souvent sur les grandes scènes parisiennes comme dans les grands festivals (Avignon, entre autres), le lui rappelle parfois.

Trois accents

«Vous avez un accent, me dit-on. Ce à quoi je réponds: non, j’ai trois accents, le jurassien (ma famille est originaire du Jura), le genevois (j’ai vécu à Genève) et le français», raconte-t-il dans un rire. Avant d’ajouter, plus sérieusement: «Ce sont mes racines qui s’entendent dans ma voix. Je suis un peu comme Blaise Cendrars, qui a fait carrière en France mais qui a toujours gardé dans son accent parisien les intonations de son Jura natal».

A Blaise Cendrars, Châtelain voue une grande admiration. Du célèbre écrivain romand, le comédien avait interprété il y a deux ans «Bourlinguer». Un récit autobiographique dans lequel Cendrars arpente les paysages de sa vie intime, leurs sommets et leurs failles. Sur scène, Châtelain s’y était donné corps et âme pour dire les tourments d’une existence cabossée, comme il l’avait fait auparavant dans «Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas», de l’auteur hongrois Imre Kertész. Comme il l’a fait aussi dans «Premier amour» de Samuel Beckett, et surtout dans «Mars» de l’écrivain zurichois Fritz Zorn, décédé d’un cancer à 32 ans, en 1976. Autant de pièces jouées en monologue.

«J’aime ça, lâche Jean-Quentin Châtelain. Le discours solitaire est pour moi la forme théâtrale la plus fidèle à un auteur, elle compulse toute son oeuvre. Je pense aussi que si l’on me distribue très souvent dans des monologues, c’est en raison de ma voix, faite justement pour la profération».

«Mars», un grand succès

C’est «Mars» qui lança la carrière de Jean-Quentin Châtelain en 1986. Le public découvre alors un comédien époustouflant qui maîtrise parfaitement l’art oratoire. Après sa création en Suisse dans la mise en scène de Darius Peyamiras, le spectacle est présenté à Paris, au Centre culturel suisse. Daniel Jeannet, qui dirige alors cette institution, comprend qu’il faut projeter le comédien sur le devant des scènes francophones. Il y réussit.

«Il faut totalement s’oublier pour entrer dans un personnage. Je me souviens avoir eu très peur d’attraper le cancer quand j’ai joué ‘Mars’»

Fin de la citation

Pendant plusieurs saisons, «Mars» est repris. Si Châtelain y brille, la Suisse fait en revanche pâle figure dans ce récit autofictionnel de Fritz Zorn dont le cancer symbolise la maladie tout aussi grave de la société dorée helvétique sanglée dans son éducation rigide, son conformisme et son hypocrisie.

«Mars» fut aussi la porte ouverte à une collaboration que Châtelain entama par la suite avec de grands metteurs en scène européens: Stuart Seide, Jorge Lavelli, Jacques Lassalle, Alain Françon, Claude Régy, André Engel…Ces artistes-là étoffent son art du monologue, lui donnant une dimension plus chorale. Châtelain joue alors dans des pièces de Shakespeare, de Dostoïevski, d’Euripide, d’Eugène O’Neill… «Ce sont des monuments de la littérature universelle, dit l’acteur. J’ai essayé de les vivre, comme je l’ai fait d’ailleurs avec d’autres écrivains moins célèbres. Ce n’est pas facile, car il faut totalement s’oublier pour entrer dans un personnage. Je me souviens avoir eu très peur d’attraper le cancer quand j’ai joué ‘Mars’».

Un cinéma d’auteur

Le succès théâtral propulse Jean-Quentin Châtelain vers le cinéma, mais un cinéma d’auteur. Il faut dire que le profil de Châtelain ne correspond pas vraiment à celui d’une star du grand écran. On voit en lui un comédien plutôt intellectuel, fait davantage pour les plateaux de théâtre que pour ceux des tournages à grands frais. Le Box-Office, ce n’est pas pour lui.

«Un jour, raconte-t-il, un chef-opérateur m’a dit: «Un acteur de cinéma renvoie normalement la lumière. Vous, vous la mangez». Il partagera néanmoins l’affiche avec son compatriote Jean-Luc Bideau («La vie ne me fait pas peur»); avec aussi Jeanne Balibar («J’ai horreur de l’amour») et Elie Semoun («Aux abois»)… entre autres.

Intègre, Jean-Quentin Châtelain ne fanfaronne pas. Il aurait pu! Son talent lui a valu de nombreux prix, dont le Prix suisse de théâtre que l’Office fédéral de la culture (OFC) lui attribue pour sa «carrière exceptionnelle d’acteur». «Lorsqu’on m’a appris la nouvelle, j’ai tout de suite pensé à ma mère qui avait eu elle aussi un prix fédéral récompensant son travail de sculpteur», avoue le comédien, qui préfère éviter tout autre commentaire. «Que voulez-vous que j’ajoute, qu’une bonne fée s’est penchée sur mon berceau? Non, je dirais comme les Jurassiens que je suis né le cul bordé de nouilles». C’est ce qui s’appelle avoir de la chance. Mais chut! Surtout ne pas prononcer le mot «chance» devant Jean-Quentin, car il est superstitieux… comme tous les comédiens. 

Bio express

Jean-Quentin Châtelain nait à Genève, en 1959.

Il suit une formation d’acteur au Cours d’Art dramatique de Genève, puis à l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg.

Après ses études, il s’établit à Paris.

Il joue dans une cinquantaine de spectacles, sur les scènes les plus prestigieuses de l’espace francophone.

Au cinéma, il fait ses débuts en 1983 dans «La guerre des demoiselles» de Jacques Nichet.

Il tourne ensuite dans une vingtaine de films.

Il est lauréat du Prix du Syndicat de la critique qui lui a été attribué en France à plusieurs reprises: 1992, 2000, 2010, 2014.

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