La migration réussie de deux artistes suisses

L'architecte Frédéric Levrat devant le mur qu'il a conçu pour un showroom new-yorkais. swissinfo.ch/Frédéric Burnand

L'architecte déconstructeur Frédéric Levrat et le musicien entrepreneur Marc Wagnon ont réussi à s'installer durablement à New York, une ville à la hauteur de leurs ambitions. Tous deux ont quitté la Suisse pour pouvoir aller au bout de leur rêve, incarné par New York et son souffle libérateur.

Ce contenu a été publié le 21 février 2007 - 11:15

«A New York, ton origine ne compte pas. On te juge sur tes actes et ton attitude et non sur ton passé. C'est très libérateur.»

Marc Wagnon est propriétaire du petit immeuble dans lequel il vit avec sa femme, californienne. La rue qui y mène est tranquille. Nous sommes pourtant à quelques centaines de mètres de l'effervescent Times Square.

Que de chemin parcouru depuis que le musicien lausannois a débarqué aux Etats-Unis en 1981. Venu poursuivre ses études musicales à Boston, Marc Wagnon - âgé aujourd'hui de 50 ans - décide ensuite d'aller à New York, haut lieu du jazz et du rock.

«Il faut avoir une idée très claire de ce qu'on veut, même en être obsédé et être convaincu que sa création est sinon la meilleure, du moins unique en son genre.»

Par passion et par intérêt, il développe une spécialité rare, le vibraphone électronique, et crée plusieurs groupes (Dr Nerve, Tunnels), avec lesquels il se produit aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

«Ici, il n'y a pas de problème pour trouver un musicien de haut niveau. Mais travailler et vivre à New York comme musicien de jazz est quasiment impossible. Il faut donc tourner loin à la ronde pour se produire suffisamment», constate Marc Wagnon qui a «bouffé de la vache enragée» et accepté toutes sortes de petits boulots.

Marc Wagnon, devant un pub près de chez lui. swissinfo.ch/Frédéric Burnand

Buckyball Music

Au début des années 90, il décide de monter une maison de disque baptisée Buckyball Music. «L'objectif premier était de pouvoir maîtriser la production de nos disques, sans obéir au doigt et à l'œil aux règles du marché», explique-t-il.

A ce jour, la petite société a produit 18 disques et vendu près de 30'000 unités. «Nous ne nous enrichissons pas, admet le musicien. Mais la société permet de financer la production de nos disques.»

Depuis une année, il est même possible de télécharger leur production musicale depuis leur site web. « Cela nous assure la moitié des revenus et nous ouvre de nouveaux marchés», précise Marc Wagnon, qui enseigne aussi la musique à des malvoyants deux jours et demi par semaine.

«Aux Etats-Unis, il n'y a quasiment pas de subvention pour la culture. Il a donc bien fallu que je devienne une sorte d'entrepreneur», résume le musicien. Un potentiel qu'il avait déjà à Lausanne, contrairement à ses amis et collègues musiciens trop vite satisfaits de leur sort, selon lui.

Une Suisse castratrice

Son ami Frédéric Levrat n'est pas loin de penser la même chose. «La Suisse a été un endroit extraordinaire pour l'éducation et la formation. C'est une fondation matérielle et psychologique qui permet l'exploration», avance cet architecte genevois de 41 ans.

Avant de préciser: « Mais j'ai voulu m'échapper de ce carcan de conventions, de précision et d'organisation pour pouvoir créer et respirer. En Suisse, l'architecture est fortement perçue comme un service social et physique assurant la protection. A New York par contre, une recherche avant-gardiste est admise comme une évidence. Que se soit la musique, la mode ou toute autre forme d'expression artistique, elle doit être constamment inventée et renouvelée.»

C'est à la fin des années 80 que Frédéric Levrat, débarque comme stagiaire chez Peter Eisenman, le célèbre architecte et théoricien new-yorkais, auteur par exemple du Mémorial de l'Holocauste à Berlin.

«Ce stage a été à l'encontre de ce que j'avais appris à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Peter Eisenman a développé une approche avant-gardiste qui va au-delà des considérations fonctionnelles. Nous avons ainsi collaboré avec des philosophes comme Jacques Derrida», raconte ce New-Yorkais de cœur qui enseigne l'architecture à l'université new-yorkaise de Columbia et au Pratt Institute depuis 12 ans.

«J'enseigne beaucoup plus que je construis, précise Frédéric Levrat. Il est en effet difficile de trouver des investisseurs et des utilisateurs intéressés par mon approche.»

Car l'architecte ne propose pas forcément des solutions confortables et faciles, mais plutôt des propositions qui interrogent la complexité de notre monde. Comme le montre sa dernière intervention dans un show-room vestimentaire, au 15ème étage d'un immeuble dans le quartier de la mode.

Frédéric Levrat a dessiné un mur de 30 mètres de long en rupture avec l'espace du show-room. Sa surface est inclinée et sa ligne brisée. «J'ai voulu remettre en question la perception de cet espace et questionner nos références visuelles et physiques», explique le créateur.
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L'Empire State Building. Vertiges de l'architecture. swissinfo.ch/Frédéric Burnand

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L'art de l'architecture

Frédéric Levrat considère en effet l'architecture comme un art, plutôt que comme un service. «Pour moi, la question artistique actuelle est de répondre à la confrontation entre le virtuel, le visuel et le physique. Aujourd'hui, on ne peut plus considérer la réalité à l'aune de la physique uniquement et l'architecture a peut-être comme rôle d'ouvrir à de nouvelles dimensions en les matérialisant.»

Sachant aussi être pragmatique, Frédéric Levrat a beaucoup construit en Afghanistan: une vingtaine d'écoles, 12 cliniques, un théâtre et des aménagements urbains. «A New York, tout a déjà été construit. Ce qui pousse à aller plus loin et ailleurs», explique-t-il.

Frédéric Levrat a par exemple des projets à Dubaï ou au Japon. Une approche internationale rendue possible par la connectivité de New York, la densité des informations et des personnalités qui y circulent.

«On prend l'habitude d'être dans ce milieu de personnalités, d'expositions et de spectacles extraordinaires, conclut l'architecte. C'est en quittant New York qu'on prend conscience de sa richesse.»

Le 17 novembre 2006. swissinfo.ch/Frédéric Burnand


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