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Genève montre le film que Pékin voulait cacher

"Persona non grata" dans sa Chine natale, Ai Weiwei vit désormais au Portugal et entrevoit un futur sombre pour l'humanité. © Camera Press

Ce week-end, le film «Coronation» d’Ai Weiwei est à l’affiche du Festival sur les Droits Humains de Genève. Une première pour ce documentaire choc sur les premiers mois de la pandémie à Wuhan. Rencontre avec l’artiste, par ailleurs bien pessimiste sur l’avenir de la démocratie.

Ce contenu a été publié le 12 mars 2021 - 15:06
Jamil Chade

«Le monde ne saura probablement jamais ce qui s’est réellement passé à Wuhan il y a un peu plus d’un an», avertit l’artiste chinois Ai Weiwei, qui vit désormais au Portugal.

Son film «Coronation» offre une fenêtre rare sur la crise sanitaire en Chine: le black-out initial, le chaos dans un système de santé mal préparé et les plus de trois mois de confinement de la ville de Wuhan, coupée du monde et laissée à elle-même.

Le film n’a encore jamais été montré en public, ni en streaming sur les principales plateformes. Et ceci, selon son réalisateur, en raison de la pression politique chinoise sur l’industrie mondiale du film.

Les Suisses, eux, n’ont pas cédé aux pressions. Le film d’Ai Weiwei est programmé ce week-end au FestivalLien externe du Film et Forum International sur les Droits Humains de Genève. Geste purement symbolique, car l’artiste exilé ne croit pas que la Suisse puisse exercer une quelconque influence. «Des sanctions suisses n’auraient aucun effet sur la Chine», a-t-il dit récemment au quotidien zurichois Tages-Anzeiger.

Dans un entretien accordé à swissinfo.ch, Ai Weiwei affirme ne pas se bercer d’illusions: la vague démocratique des 40 dernières années touche à sa fin et la censure sera la règle dans le monde d’après la pandémie.

swissinfo.ch: Vous n’êtes pas le bienvenu en Chine. Comment avez-vous réussi à tourner à Wuhan?

Ai Weiwei: J’avais filmé la première pandémie en 2003, lorsque le Sars est apparu en Chine, donc ce n’est pas la première fois que je traite le sujet. Je fais des films d’investigation en Chine depuis assez longtemps, ce qui m’a valu des ennuis. Je sais comment filmer et quoi filmer. Nous avions des collègues et des artistes confinés à Wuhan. Nous savions que ce serait une histoire dramatiquement triste. Mais je n’avais jamais imaginé que ce serait une explosion globale et que nous serions encore dans la même situation aujourd’hui, avec des milliers de personnes qui meurent chaque jour et aucun signe que la pandémie va disparaître.

Une scène de «Coronation», le film d’Ai Weiwei dont la Chine aimerait que personne ne puisse le voir. screenshot/DW.com

J’ai contacté les gens que je connais et en qui j’ai confiance. Je leur ai donné des instructions chaque jour après qu’ils m’ont eu envoyé les images. C’était incroyablement difficile à cause du confinement. Les personnes ne pouvaient pas bouger. Mais nous avions des contacts dans six hôpitaux et aussi dans des baraquements militaires temporaires installés pour s’occuper des patients.

"La grande majorité des gens sont sans voix. Et quand vous n’avez pas de voix, vous ne comptez pas. Ou vous êtes juste un numéro"

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Qu’est-ce que vous vouliez montrer?

Nous avons essayé de montrer différents points de vue. Pas seulement des hôpitaux, mais aussi de la vie humaine, des gens abandonnés et oubliés. La grande majorité des gens sont sans voix. Et quand vous n’avez pas de voix, vous ne comptez pas. Ou vous êtes juste un numéro. Les émotions et les valeurs ne veulent plus rien dire.

Votre film va être projeté ce week-end à Genève. Mais on a vu que les plateformes globales ne l’ont pas montré. Qu’est-ce que cela dit de l’influence de la Chine?

Je suis très fier de ce que nous avons fait. C’est probablement le film le plus important sur la pandémie et sur la Chine. Ce que je voulais montrer, c’est comment la Chine joue son rôle dans le monde politique. Et comment le monde comprend la Chine.

Ironiquement, la première leçon que j’ai reçue ne venait pas de Chine, mais d’Occident. Tous les principaux festivals de film du monde où nous avons essayé de présenter le film, Toronto, New York, et les principaux distributeurs en ligne comme Netflix et Amazon ont tous commencé par aimer le film. Mais à la fin, la réponse était «nous ne pouvons pas accepter votre film».

"Le marché du film est désormais chinois. Le mois dernier, la Chine a dépassé les États-Unis comme plus gros marché mondial du film"

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Comment avez-vous réagi?

Je comprends la situation. Le marché du film est désormais chinois. Le mois dernier justement, la Chine a dépassé les États-Unis comme plus gros marché mondial du film. Quant aux festivals, soit ils font de l’autocensure, soit ils sont sous pression de la Chine. Ils ne peuvent présenter que des films qui ont le «sceau du dragon», reconnu par le Département de la propagande communiste chinoise.

Il est pratiquement impossible d’obtenir ce sceau. Beaucoup de mes collègues en Chine essayaient depuis des années, mais n’y sont jamais parvenus.

Donc, même si je ne critique pas la Chine, ils [les festivals et les plateformes] ne peuvent pas être associés avec mon nom. Cela affecterait leur potentiel commercial en Chine, où l’État est le seul acheteur.

Mais même l’industrie du divertissement et du cinéma occidental a refusé de montrer mon film à Berlin. Je comprends qu’ils ont une solide présence en Chine et qu’ils ne peuvent simplement pas le faire. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre leur business. Ce n’est ni bien ni mal, c’est un fait. L’Occident a abandonné ses libertés pour les besoins du capital et du profit.

Ce que vous dites, c’est que la liberté d’expression fait face à des défis non seulement en Chine, mais aussi en Occident. Comment pensez-vous que le monde sortira de la pandémie dans ce domaine?

Quand on parle de liberté d’expression, nous savons tous que nous allons vivre dans des conditions bien pires. Partout. En Chine, nous sommes soumis à un contrôle et à une surveillance intenses, comme dans un film de science-fiction, sauf que cela est très réel.

"Avec la globalisation, les grandes entreprises sont profondément impliquées avec la Chine et il n’y a pas de frontière, d’idéologie ou d’argument. Il n’y a que des profits"

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Mais en Occident, on vient juste d’apprendre comment des grandes compagnies ont laissé fuiter des informations sur leurs utilisateurs à des compagnies chinoises. En Chine, tout est sous le contrôle du gouvernement. Donc les autorités peuvent contrôler les informations sur les individus, aussi en Occident.

Vous pensez que cela sera permanent?

C’est la nouvelle réalité. Avec la globalisation, les grandes entreprises sont profondément impliquées avec la Chine et il n’y a pas de frontière, d’idéologie ou d’argument d’aucune sorte. Il n’y a que des profits. Stratégiquement, la Chine est gagnante.

La vague de démocratisation de ces 30 à 40 dernières années touche à sa fin. Si vous regardez ce qui se passe aux États-Unis, au Brésil ou dans tant d’autres pays, il y a un énorme retour de bâton en termes de démocratie et d’état libéral. Nombre de ces pays sont en crise interne, ce qui crée un grand avantage pour les régimes autoritaires.

Des leaders comme Bolsonaro, Vladimir Poutine ou le Chinois Xi Jinping sont des hommes forts, qui ont habilement réussi à obtenir ce qu’ils veulent. Je pense qu’ils vont durer longtemps et il semble qu’il n’y ait aucun moyen de les arrêter.

Comment évaluez-vous la réaction de l’Occident à cette situation?

L’Occident n’a pas de valeurs claires. Quand un journaliste du Washington Post est tué dans une ambassade, le gouvernement américain prétend que ce n’est rien. Si l’Occident peut accepter cela, il n’a pas de position morale à défendre. Julian Assange est toujours en prison. Il n’a rien fait d’autre que de fournir une plateforme pour révéler quelques secrets d’État. Mais si l’on permet de choses pareilles, la soi-disant liberté d’expression est une plaisanterie. Vous n’avez le droit de dire que ce qu’ils vont accepter. Ils ne vous laisseront jamais dire quelque chose de vraiment crucial ou remettre en question l’establishment.

Le travail d’Ai Weiwei est toujours en lien avec des thèmes politiques ou sociaux urgents, comme le sort des réfugiés. «Law of the Journey» (2017) a été initialement commandé et exposé par le Musée national de Prague, avant d’être montré à la Biennale de Sydney. Zan Wimberley

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a envoyé une mission à Wuhan. Mais pensez-vous qu’un jour, nous saurons vraiment ce qui s’est passé il y a un peu plus d’un an lors du démarrage de la pandémie?

Non, je ne pense pas. Le régime communiste est très puissant et garder ce secret est une priorité pour lui. La visite de l’OMS a été très superficielle. L’Organisation devrait porter la même responsabilité, puisqu’au tout début de la crise, elle a indiqué que la maladie n’était pas transmissible entre les humains. C’est insensé. Nous sommes face à un monstre bien plus grand.

"La technologie, des États puissants comme la Chine et l’incapacité de l’Occident à faire face à cet État autoritaire, avec en plus les énormes problèmes climatiques, tout cela remet l’avenir de l’humanité en question"

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En termes de géopolitique, que pensez-vous qu’il va se passer dans la période post-pandémique?

Nous vivons un moment très délicat. Je ne pense pas que la pandémie va vraiment alarmer les gens au point de leur faire élaborer une stratégie claire face à ce que les sociétés humaines devront affronter à l’avenir. À bien des égards, nous sommes confrontés à des réalités qui n’ont pas de précédents dans l’histoire humaine. La technologie, des États puissants comme la Chine et l’incapacité de l’Occident à faire face à cet État autoritaire, avec en plus les énormes problèmes climatiques. Tout cela remet l’avenir de l’humanité en question.

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