«De nombreux Italiens âgés ont encore le cœur blessé»

Saisonniers italiens sur le chantier de la centrale électrique de Göschenen dans le canton d'Uri en juin 1965. Keystone / Bll

Il y a 50 ans en Suisse, alors que seuls les hommes pouvaient voter, les citoyens ont rejeté une initiative qui aurait conduit au renvoi de centaines de milliers d’Italiens. La campagne précédant ce scrutin a laissé des blessures profondes. Des Italiens et des secondos se souviennent du climat qui régnait à l’époque de l’initiative Schwarzenbach.​​​​​​​

Benjamin Von Wyl

«Pour nous, ça a été une période noire», se rappelle Giovanna Remo, une femme de 78 ans qui vit aujourd’hui encore dans le village où elle habitait il y a cinquante ans: Fislisbach, en Argovie. Au cours des années 1960, les Suissesses et les Suisses avaient lentement commencé de s’ouvrir à la population italienne. «Puis l’intitiative Schwarzenbach est arrivée et a tout détruit.» Même les enfants étaient contaminés par le racisme ambiant.

«Savez-vous combien de bonbons j’ai donné aux gamins du quartier pour que les miens puissent jouer avec eux?» Le fossé ne s’est pas refermé au soir du dimanche de votation et a mis du temps à se combler.

Initiative «contre l’emprise étrangère»

Le 7 juin 1970, les électeurs suisses rejetaient l’initiative «contre l’emprise étrangère» lors d’une votation où la participation a atteint un record. L’initiative Schwarzenbach voulait limiter le nombre des étrangers «à 10 pour cent des citoyens suisses» dans tous les cantons à l’exception de celui de Genève (25%). Son acceptation aurait contraint 300 à 400 000 personnes qui n’avaient pas le passeport suisse à quitter le pays. Elle aurait surtout touché des Italiennes et des Italiens.

James Schwarzenbach, le politicien qui a donné son nom à l’initiative, était l’unique conseiller national d’un petit parti d’extrême droite, l’Action nationale. En 1940, il avait fait dans les médias l’éloge de l’embrigadement des jeunesses hitlériennes et mussoliniennes et il manifestait encore publiquement ses sympathies pour les dictatures fascistes après sa retraite. Son initiative avait donné un cadre permettant aux préjugés de l’époque de s’exprimer.

James Schwarzenbach entouré par ses frères d'armes au parlement, le 6 juin 1970, jour du vote. Photopress Archiv

Elle a été rejetée par 54% des votants, un taux plus faible que prévu alors que tous les grands partis et tous les parlementaires, excepté James Schwarzenbach, y étaient opposés. Les initiants avaient dénoncé une menace pour la «particularité suisse» et les 46% des électeurs ayant approuvé le projet représentaient une forte minorité. L’initiative avait en outre obtenu une majorité dans sept cantons. Même dans les rangs des opposants, que ce soit pour des raisons tactiques ou par conviction, certains avaient dit reconnaître que «l’emprise étrangère» était un problème réel.

La campagne renforce les préjugés existants

Les actes d’agression se multipliaient. Le racisme anti-italien existait déjà auparavant, mais la campagne de votation les a renforcé et légitimé.

Dans la fabrique de machines à coudre où Giovanna Remo travaillait à l’époque, son supérieur direct contrôlait par exemple toujours doublement son travail. «Jusqu’à ce que je finisse par lui dire que moi aussi j’étais allée à l’école. Comme lui». Mais elle ne s’est permis que rarement de telles réparties.

«L’impression d’être indésirable»

«Le climat n’a pas changé d’un jour à l’autre», dit le théologien et historien Francesco Papagni. Il avait 7 ans en 1970 et vivait à Zurich dans le quartier ouvrier d’Aussersihl. Il se souvient être rentré un jour à la maison avec un badge «Oui à Schwarzenbach» que son père lui a ordonné de retirer immédiatement. Il avait pensé que Schwarzenbach avait quelque chose à voir avec le grand centre commercial de Spreitenbach: «Je croyais qu’il y aurait un deuxième supermarché.»

Plus tard, Francesco Papagni a compris. «Schwarzenbach avait révélé quelque chose et beaucoup d’entre nous ont eu l’impression d’être indésirables». Francesco Papagni est pourtant né avec la nationalité suisse. «De nombreux Italiens vivant en Suisse avaient au fond d’eux-mêmes des réserves. J’ai eu la chance de grandir dans une famille qui n’en avait pas». En tant que fils d’un petit entrepreneur ayant une formation, il était privilégié par rapport aux saisonniers italiens relégués en marge de la société dans des baraquements.

Son père était un commerçant de vin de deuxième génération et le quartier abritait une forte communauté italienne – contrairement aux les régions rurales. Ce qui n’a pas empêché une majorité des électeurs suisses d’Aussersihl d’approuver l’initiative.

Les opposants à l'initiative manifestent à Berne le 24 mai 1970. Keystone / Joe Widmer

«Et le thème de l’identité est arrivé»

Avant la votation, le père de Francesco Papagni a écrit des lettres de lecteurs contre l’initiative en faisant valoir des arguments économiques plutôt que moraux. Le secteur suisse de la construction et l’industrie s’effondreraient si des centaines de milliers de travailleurs venaient subitement à manquer. Le commerce familial aurait lui aussi perdu ses employés.

«Alors que tout le monde parlait d’économie, Schwarzenbach est arrivé avec la question de l’identité», dit aujourd’hui Francesco Papagni qui continue sur ce thème: «Le rejet de l’initiative a été si faible parce que des catholiques suisses ont voté contre leurs voisins catholiques».

L’initiative Schwarzenbach conjuguait différents aspects qui ont déjà été mis en évidence, par exemple le soutien dont elle a bénéficié dans les milieux ouvriers ou les liens qui peuvent être établis avec le populisme de droite actuel. «Mais ce qu’on a sous-estimé, c’est la guerre froide fratricide dans les rangs catholiques», dit Francesco Papagni, qui est un catholique convaincu.

Ensuite, nombre d’Italiennes et d’Italiens ont quitté la Suisse pendant la crise pétrolière des années 1970. «Certains sont repartis et ont refoulé la question. Mais beaucoup de vieux Italiens souffrent encore de cette blessure», dit Francesco Papagni. «Quelques décennies après, des gens disaient que ça puait dans les escaliers quand des Tamouls, puis plus tard des Kosovars, faisaient la cuisine. Les Italiens avaient subi la même chose dans les années 70.» Ils ont été victimes de nombreux préjugés qu’on répète aujourd’hui encore en Suisse contre des groupes d’immigrés différents.

En 1970, deux travailleurs saisonniers rentrant en Italie. Keystone / Fw

«C’est presque incompréhensible maintenant, dit-il. Non seulement parce que les Italiens de la deuxième et de la troisième génération sont devenus des Suisses à part entière, mais également quand on pense au succès du populisme de droite italien. «Le fait qu’au siècle dernier des millions d’Italiens ont émigré à l’étranger est presque totalement occulté dans le débat public.»

Surpopulation étrangère? «Un problème suisse»

Le résultat étonnamment bon remporté par l’initiative Schwarzenbach avait poussé le Conseil fédéral à créer une commission fédérale extraparlementaire «pour le problème des étrangers». Le chancelier fédéral de l’époque, Karl Huber, avait annoncé qu’elle devait représenter «tous les cercles intéressés». Tous, sauf ceux qui n’avaient pas de passeport suisse: les organisations d’étrangers n’étaient explicitement pas invitées. «Parce que le problème de la surpopulation est d’abord un problème suisse», avait dit le chancelier en juillet 1970.

Âgé aujourd’hui de 74 ans, Guglielmo Grossi est l’un de ceux à qui les Italiennes et les Italiens de Suisse doivent d’être entendus dans ce pays. Comme de nombreux autres jeunes Italiens vivant en Suisse à l’époque, les discussions suscitées par l’initiative Schwarzenbach l’avaient ébranlé. «Mais, faute de plateforme, nous n’avions aucune possibilité de participer au débat politique.» Il sourit. «Nous y sommes finalement parvenus. Et maintenant c’est normal.»

Guglielmo Grossi a notamment assuré plus tard la présidence de la Fédération des colonies libres italiennes, une organisation d’immigrés qui dans les années 70 et 80 représenta jusqu’à 20'000 Italiens de Suisse. Il se rappelle qu’à Thalwil, où il vivait à l’époque de l’initiative Schwarzenbach, les Italiens étaient interdits d’entrée dans «un restaurant au moins». «Et dans ceux où nous étions servis, il arrivait qu’on se fasse insulter depuis une table voisine.»

«Blessures tenaces»

Représentant des immigrés, syndicaliste et politicien socialiste au niveau local, Guglielmo Grossi a accompagné au cours de sa carrière les discussions sur tous les thèmes importants pour les Italiens de Suisse. «Les blessures infligées par l’initiative ont mis une bonne vingtaine d’années à se refermer. Et elles ont eu des conséquences à tous les niveaux: certains Italiens m’ont ainsi qualifié de traître quand j’ai défendu la double nationalité.» Depuis 1992, les Italiens qui acquièrent le passeport suisse ne perdent plus leur nationalité italienne – et inversement.

Pour sa part, Giovanna Remo a eu une vie bien remplie à Fislisbach qu’elle n’a pratiquement pas quitté depuis 1968 et où elle a chanté dans le chœur de l’église, fait partie de l’association de gymnastique et a été volontaire dans la protection civile. Pourtant, elle n’a jamais demandé le passeport suisse. «Maintenant, j’arrive à la fin de ma vie… Pourquoi je ne suis pas Suissesse?» Revenant à sa langue maternelle, elle dit qu’elle l’est dans son cœur.

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