Une nouvelle Académie où s’exprimera le talent des jeunes scientifiques

La Jeune Académie sera la voix de la relève scientifique suisse. © Keystone / Gaetan Bally

La Suisse se joint à un mouvement mondial visant à créer des Jeunes Académies des Sciences. Les jeunes chercheuses et chercheurs disposent dès cette année d’une plateforme et d’un budget propre, pour soutenir des projets innovants, créatifs et interdisciplinaires.

Ce contenu a été publié le 14 août 2020 - 15:00

Elles sont 17, ils sont 12 - 29 en tout, de moins de 40 ans, actifs dans 15 hautes écoles et universités suisses, issus de 25 disciplines, de l’archéologie au cinéma, de l’informatique et la psychologie à la biotechnologie moléculaire, en passant par les projets de la société civile. Ces scientifiques «passionnés et talentueux» ont été choisis par leurs aînés, parmi une centaine de candidatures «remarquables» - selon les termes du communiqué des Académies Suisses des Sciences - pour former la Jeune Académie.

Stefanie Boulila est maître d'enseignement et chargée de projets à l’Institut pour le développement socioculturel de la Haute École Spécialisée de Lucerne. Jeune Académie Suisse

Sont-ils dès lors les meilleurs jeunes chercheurs du pays? La question fait sourire Stefanie Boulila, membre du premier Comité élu de la Jeune Académie. «Je n’ai pas du tout cet esprit de concurrence. Il est vrai qu’un des critères était d’avoir d'excellents résultats universitaires, mais ce n’était pas le plus important. On a cherché des candidats passionnés pour créer un lien entre la science et la société et pour la collaboration inter- et transdisciplinaire».

Également membre du Comité, et porte-parole de la Jeune Académie, Estefania Cuero insiste elle aussi sur cette dimension. Pour elle, la Jeune Académie devra promouvoir des recherches d’un type nouveau: «les formats seront différents, nous allons définir les critères et choisir nous-mêmes de réaliser des projets qui ne seraient pas automatiquement financés ailleurs. Et la transdisciplinarité sera une dimension centrale».

«Nous n’allons pas lancer cinq projets sur le coronavirus»

Concrètement, la Jeune Académie gérera un budget de l’ordre du million de francs pour cinq ans - sur les quelque 228 millions à disposition des quatre «grandes» Académies et de leurs deux centres de compétences. Cet argent ira aussi bien à des projets individuels (à raison de 1000 francs par année) que communs (jusqu’à 30'000 francs).

Les Académies Suisses des Sciences

Elles regroupent les quatre académies scientifiques suisses: sciences naturelles, sciences humaines et sociales, sciences médicales et sciences techniques. Elles englobent également le centre de compétences des choix technologiques (TA-SWISS), Science et Cité et d'autres réseaux scientifiques.

Les Académies s'engagent pour le dialogue entre la science et la société. Leur ancrage dans la communauté scientifique leur permet d'avoir accès aux expertises et à l'excellence et de faire bénéficier les politiciens et la société de leur savoir dans des questions politiques cruciales.

(tiré du site academies-suisses.ch)

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Quels projets? Il est encore trop tôt pour le dire. Les Académies Suisses, qui font dans une large mesure l’agenda scientifique du pays ont défini, dans leur planification 2021-2024, trois domaines d’activités importants: la numérisation, la santé et le développement durable.

S’agissant de la Jeune Académie, elle a «plus de 40 propositions sur la table», explique Estafania Cuero. Elle ne veut donc pas donner d’exemples à ce stade, sachant que le financement se limitera probablement à cinq projets. «Je peux par contre vous assurer qu’il y aura une diversité. Ce ne seront pas cinq projets sur le coronavirus, par exemple».

«Mais notre plus grande tâche pour ces cinq prochaines années, ce sera la conception et le façonnage de la Jeune Académie, pour en faire une structure durable», ajoute la porte-parole.

La voix de la relève

Pour autant, créer une Jeune Académie – comme l’ont fait une quarantaine de pays avant la Suisse – ce n’est pas simplement ajouter une couche d’organisation supplémentaire à des structures déjà complexes.

Ainsi, Stefanie Boulila dit s’être lancée dans l’aventure mue par «un désir d’améliorer la situation des jeunes chercheurs et de faire que les institutions scientifiques suisses soient plus équitables et plus inclusives». Pour elle, la nouvelle structure doit aussi être «un cadre pour tester de nouvelles façons de collaborer, sans hiérarchie».

Estafania Cuero termine sa thèse sur «le développement basé sur les droits de l’homme» à l’Université de Lucerne. Jeune Académie Suisse

Car si l’image du professeur qui dirige son équipe, signe les publications et récolte les honneurs pour des travaux faits par ses étudiants appartient de plus en plus au passé, il reste quand même pas mal de choses à améliorer dans les conditions de travail des jeunes scientifiques. «Par exemple, la plupart ont des contrats à très court terme, donc aucune sécurité quand il s’agit s’assurer leurs positions dans le futur», relève Estefania Cuero. «Nous ne devons plus nous concurrencer, mais nous organiser, lister les problèmes que l’on rencontre à peu près partout et entamer un dialogue avec le monde politique, sur les politiques universitaires, et peut-être aussi sur la politique du pays».

Notamment sur des questions comme le congé paternité et plus généralement les moyens de concilier vie professionnelle et vie familiale, un domaine où la Suisse accuse un certain retard, estime la porte-parole.

Comme ses aînées, la Jeune Académie aura en effet une fonction consultative. Dans l’idéal, elle devrait être la voix de la relève scientifique suisse.

Indispensable libre circulation

Et bien sûr, cette jeunesse cosmopolite et très mobile se nourrit d’échanges internationaux. La Jeune Académie Suisse a déjà rencontré ses homologues européennes et peut tirer beaucoup d’enseignements de ces échanges, par exemple avec l’Allemagne, où une telle structure existe depuis 20 ans.

Dans ces conditions, un éventuel oui le 27 septembre à l’initiative de la droite conservatrice qui veut supprimer la libre-circulation avec l’UE serait vécue comme une catastrophe. «J'ai étudié en Angleterre, j'ai travaillé en Allemagne et j'ai des projets avec des collègues de plusieurs pays européens. Je suis convaincue que les défis comme l’urgence climatique, la Covid-19 ou les inégalités sociales nécessitent une coopération internationale», affirme Stefanie Boulila.

Estefania Cuero, dont le parcours n’est pas moins international, voit elle aussi «un immense intérêt à maintenir la libre circulation, aussi pour notre propre travail et notre développement personnel et professionnel». Et en tant que défenseuse des droits de l’homme, elle se dit «évidemment concernée».

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