Le rideau bleu de Jérome Leuba aux Iles Baléares

Un simple rideau? Non, une oeuvre d'art. swissinfo.ch

Le plasticien genevois réalise sous le titre «Battlefields» une nouvelle installation. Présentée au Centre d’art contemporain, à Palma de Majorque la capitale des Iles Baléares, l’œuvre interroge notre relation à l’image et à l’espace. Provocante !

Ce contenu a été publié le 22 juin 2011 - 13:16
Ghania Adamo, swissinfo.ch, Palma de Majorque

Le titre marque déjà une agression: Battlefields. Traduction littérale: champs de bataille. La guerre n’est donc pas très loin. Sauf qu’ici elle est menée sur le terrain de l’art.

Des batailles, Jérôme Leuba en livre par dizaines, depuis plusieurs années maintenant. Le plasticien genevois prend soin de les numéroter. La dernière en date, créée le 7 juin spécialement pour Casal Solleric (Centre d’art contemporain), à Palma de Majorque, porte le numéro 82. Ici, les parties en conflit sont l’espace et le visiteur. Un espace habillé d’un rideau bleu qui court sur 50 mètres, prenant la forme de la salle d’exposition conçue comme un T.

Lorsqu’on entre dans la salle, on est comme rebuté par la vue de ce rideau qui va du sol au plafond, étouffe le regard et bloque l’accès à toute ouverture. Le premier réflexe est donc de laisser respirer l’espace. Que faire ? Tirer le rideau ? Impossible. Le soulever, oui. Mais avant d’entreprendre le moindre geste, on se prend à tourner et tourner autour de cette masse bleue qui fait penser à une coulisse de théâtre, à laquelle on voudrait arracher un secret.

Ramper à 4 pattes

Que cache donc la coulisse de Jérôme Leuba ? Quelque chose de magique, pense-t-on. Pris au piège de notre curiosité, on se met à quatre pattes, et on entre dans la coulisse en rampant. A l’intérieur, rien. Absolument rien dans cet espace qui oppose au visiteur son vide abyssal. Un pied de nez de l’artiste au spectateur, se dit-on.

Facétieux alors Jérôme Leuba ? Oui, mais pas seulement. Il y a dans sa démarche la volonté de s’affranchir d’un monde, le nôtre, envahi par Internet et la télévision. Battlefield # 82, c’est en quelque sorte le vide contre le plein. Le plein d’images.

«Déjouer les attentes, c’est le but de cette installation, confie le Genevois. Nous sommes ici dans un rapport à l’image qui n’est pas celui du rapport émotionnel auquel nous ont habitué les médias. Devant un reportage sur une guerre on peut tout au plus crier son dégoût, il n’empêche qu’on reste passif. Mes images, en revanche, ont un caractère interactif: elles déclenchent chez le public des réflexes conditionnés. Je me souviens de l’une de mes «batailles», mémorable, au Kunstmuseum de Zurich, à l’occasion d’une exposition. J’y avais déposé des sacs, tout à fait anodins. Certains visiteurs ont averti la police, pensant qu’il s’agissait d’objets suspects».

A Palma, le jour du vernissage, Jérôme Leuba avait prévu également des happenings, qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de «sculptures humaines» ou de «performance d’art vivant». Deux happenings donc, dont l’un intitulé Battlefield/Lovers. La scène se déroulait dans la rue, impliquant un jeune couple qui s’embrassait de façon un peu trop appuyée. Des passants se sont arrêtés. Ils ont dit au couple qu’on ne faisait pas «ça» en public.

Dérive ou pas ?

Commentaire de Jérôme Leuba: «Dans une ville protestante d’Europe du nord, cette scène serait probablement passée inaperçue. Mais en Espagne, le rapport à l’image est encore lié à l’iconographie catholique. C’est du moins ce que je pense. Il y a donc une part de sacré qu’il ne faut pas bafouer».

On peut aussi imaginer que dans ses Battlefields, l’artiste genevois met une bonne dose de provocation. On le lui dit. Et on lui rappelle au passage que l’écrivain jurassien Bernard Comment s’interroge, dans un récit intitulé «Le Triptyque de l’ongle», paru en 2008, sur ces happenings très à la mode en lesquels il voit une dérive de l’art vivant contemporain.

Alors dérive ou pas ? «Non pas du tout, répond Jérôme Leuba. Depuis Marcel Duchamp on sait que tout peut être art. Pour moi l’art est aussi inutile que la vie, dans ce sens où il ne faut pas forcément en attendre des leçons. Les choses sont là; souvent on ne sait pas pourquoi elles sont là, mais on les accepte quand même… enfin, parfois. Idem pour l’œuvre d’un artiste, elle ne demande pas à être expliquée ou justifiée, elle plaît ou elle ne plaît pas».

«J’aime ne pas tout comprendre»

Les Battlefields de Jérôme Leuba ne s’arrêteront jamais. L’artiste confie qu’il y en aura encore et encore de ces «zones de conflit», comme il les appelle, dans lesquelles deux éléments contradictoires s’opposent et créent une ambiguïté. «J’aime ne pas tout comprendre», lâche notre interlocuteur.

Laisser à l’image sa part de mystère: c’est ce qui a plu à Pau Waelder. Le commissaire de l’exposition Battlefields de Palma vante les mérites de certains artistes suisses contemporains qui se distinguent par «leur radicalité». En tête de liste, Thomas Hirschhorn bien sûr, et Pipilotti Rist que Waelder cite avec jubilation. Avant d’ajouter: «Jérôme Leuba est encore un artiste émergent, mais il ne tardera pas, je pense, à entrer dans la cour des grands».

L’installation réalisée pour Palma par le Genevois s’inscrit dans le cadre de Zona Zero, un cycle d’expositions organisé par le Centre d’art contemporain Casal Solleric. Sur cinq ans, cinq artistes de différentes nationalités sont invités à y présenter leurs œuvres. Thématique: comment penser l’espace ? «A cet égard, Leuba m’a semblé l’un des créateurs européens les plus éloquents», conclut Pau Waelder.

Pratique

Battlefields, installation présentée dans le cadre du cycle Zona Zero. A voir au Casal Solleric, Palma de Majorque, jusqu’au 4 septembre.

A noter que des œuvres de Jérome Leuba sont présentées au Parc de Szilassy (Bex) dans le cadre de la Triennale Bex et Arts qui se tient jusqu’au 25 septembre.

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Jérôme Leuba

Artiste suisse, né en 1970 à Genève. Vit et travaille entre Genève et Berlin.

Après avoir obtenu une maturité cantonale d´Arts Visuels à Genève en 1991, il suit des cours à l´école supérieure d'arts visuels de Genève, actuellement HEAD (Haute Ecole d'Art et de Design). 

Il est lauréat de nombreux prix, dont le Prix du concours fédéral d’art, Bâle, en 2005, et le Prix culturel Manor, en 2007. Il est l’auteur de nombreux films vidéo, installations et sculptures.

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