Navigation

Les Etats-Unis, terre d’accueil ou pays de conquête ?

Barack Obama le 10 mai à El Paso (Texas). Pour sa première visite dans la zone frontière avec le Mexique, le président a tendu la main à la minorité hispanique, la plus importante du pays. Reuters

Alors que le président Obama soutient sa réforme de l’immigration, l’historien suisse de Chicago Leo Schelbert rappelle que l’image des Etats-Unis terre d’accueil tient largement du mythe. Tout comme celle des pauvres Suisses venus chercher fortune en Amérique.

Ce contenu a été publié le 06 juin 2011 - 06:00
Marie-Christine Bonzom, swissinfo.ch, Washington

Historien de l’immigration à l’Université d’Illinois depuis 1969, le Saint-Gallois Leo Schelbert s’est particulièrement intéressée aux mouvements entre la Suisse et les Etats-Unis. Aujourd’hui, celui que le Parti radical a nommé en 2006 Suisse de l’Étranger de l’Année replace le projet de réforme de l’immigration présenté le mois dernier par Barack Obama dans son contexte historique. Et rappelle notamment que les Suisses qui sont venus s’installer en Amérique aux 19 et 20e siècles n’étaient, et de loin, pas tous des pauvres.

swissinfo.ch: Les Etats-Unis se pensent depuis longtemps comme le pays d’immigration par excellence. Barack Obama déclare par exemple que «l’immigration est une idée aussi vieille que les Etats-Unis» et que le pays «s’est toujours défini comme une nation d’immigrants». Est-ce correct ou est-ce une construction idéologique ?

Leo Schelbert: C’est ce qui est enseigné aux enfants américains, mais c’est une construction nationaliste. Les Etats-Unis sont le seul pays à avoir intégré l’immigration dans leur auto-définition nationale. Il faut dire que les historiens américains sont les principaux idéologues qui ont prôné cette idée et que mon opinion est jugée hérétique ici.

Or, les Etats-Unis ne sont pas tant un pays d’immigration qu’un pays de conquête et de repeuplement. Il y a eu conquête et destruction. Entre 1600 et 1890, la population indienne passe de 7 ou 12 millions à seulement 250’000.

Puis, repeuplement d’un espace vidé des indigènes par un nettoyage ethnique. Les pères fondateurs de la nation ne voyaient pas de possibilité pour les Indiens et les Européens de vivre ensemble. Ceux qui venaient aux Etats-Unis faisaient donc partie d’une guerre raciale, quelles que soient leurs circonstances personnelles. Plus que des immigrants, ils étaient des colons.

Par comparaison, la Suisse est autant un pays d’immigration que d’émigration. Si on prend l’intensité d’immigration, soit le rapport entre population suisse indigène et population née à l’étranger, on voit qu’elle est beaucoup plus élevée en Suisse qu’aux Etats-Unis. De 1870 à 1914, 410’000 Suisses ont émigré et 409’000 étrangers se sont installés en Suisse.

swissinfo.ch: Quand les Etats-Unis deviennent-ils vraiment un pays d’immigration ?

L S.: Dans les années 1920, quand le gouvernement instaure le système des quotas qui reflète le fait que la conquête est finie. Les Etats-Unis deviennent alors comparables à d’autres pays avec une immigration fondée sur leurs besoins socio-économiques.

swissinfo.ch: L’idée répandue, y compris chez les descendants des immigrés suisses, est que les gens venaient aux Etats-Unis parce qu’ils fuyaient la pauvreté. Vrai ou faux ?

L S.: La pauvreté comme motif d’émigration vers les Etats-Unis, c’est un autre mythe. L’immigration suisse aux Etats-Unis est un phénomène fondamentalement socio-économique, encore aujourd’hui. Historiquement, les Suisses émigrent pour des raisons d’emploi. Vers 1840-1850, l’économie d’atelier à domicile est démantelée par les usines textiles. Dans certaines régions suisses, les autorités paient les gens pour qu’ils partent, pas à cause de la pauvreté, mais parce que beaucoup perdaient leurs emplois et ne voulaient pas aller en usine où les conditions de travail étaient terribles.

De leur côté, les Etats-Unis, des Etats de l’union comme le Michigan ou l’Indiana et des entreprises faisaient de la propagande en Suisse, en soulignant que les immigrés recevraient des terres à bas prix.

En fait, la liste des personnes arrivées aux Etats-Unis entre 1860 et 1880 montre que les pauvres ne représentaient qu’environ 10% des immigrés. 30% étaient des individus à faible revenu, et la plupart des nouveaux venus appartenaient à la classe moyenne. 3% étaient même des riches. Et ces proportions sont restées en gros les mêmes au 20e siècle.

Du reste, le système d’immigration était basé sur le revenu. Les pauvres ne pouvaient pas venir aux Etats-Unis, cela coûtait trop cher. Par ailleurs, les riches n’étaient pas obligés de passer par Ellis Island, ce centre de triage était réservé aux plus pauvres.

swissinfo.ch: Surtout depuis la votation sur les minarets, les Américains et leurs médias critiquent le racisme qui, selon eux, est dirigé contre les immigrés en Suisse. L’histoire des Etats-Unis est-elle celle d’un peuple accueillant envers les immigrés ?

L S.: L’hostilité envers l’étranger est très visible en Suisse mais dans la société américaine, les sentiments exprimés par le Tea Party n’ont rien de nouveau. Les immigrés ont souvent été diabolisés aux Etats-Unis. Certains parce qu’ils étaient catholiques comme les Irlandais. Ce sont souvent les guerres et le service militaire qui permettent aux immigrés d’être acceptés.

La Guerre de Sécession légitimise les Irlandais, la Première Guerre mondiale, les Européens de l’Est. Mais les Etats-Unis se pensent encore comme un pays protestant et blanc. À part les esclaves amenés d’Afrique, les gens de couleur, qu’ils soient d’Afrique, d’Asie ou d’ailleurs, se voient interdire d’immigrer aux Etats-Unis jusqu’en 1965. C’est pourquoi l’élection du Président Obama fut une percée si importante. J’en ai été ravi, même si je n’arrivais pas à y croire. Sa victoire a marqué une ouverture magnifique dans ce que sont les Etats-Unis.

Aujourd’hui, l’hostilité de nombreux Américains se focalise sur les Hispaniques qui représentent 51% des nouveaux venus, qui sont catholiques et bruns de peau.

Comme en Suisse, la droite ultra veut fermer les portes tandis que le centre et la gauche, notamment le président Obama, disent: «Les Etats-Unis sont un pays pluraliste et accueillant pour ceux qui suivent les règles du jeu et apprennent l’anglais».

LEO SCHELBERT

Né en 1929 à Kaltbrunn,dans le canton de St-Gall, il part en 1959 à New York pour faire son doctorat à l’Université Columbia. Il enseigne ensuite à l’Université Rutgers, puis à l’Université d’Illinois à Chicago où il continue aujourd’hui à guider des doctorants en tant que professeur émérite.

Historien des Etats-Unis et de l’immigration dans ce pays, il est l’auteur /éditeur de neuf ouvrages, parmi lesquels New Glarus. The Making of a Swiss American Town et Introduction à l'histoire de l'émigration suisse des temps modernes, et d’une soixantaine d’articles scientifiques.

Citoyen suisse, il n’a jamais demandé la nationalité américaine. Il est marié à une Américaine d’origine suisse et irlandaise dont il a eu quatre enfants. Le 6 avril 2006, il a reçu le cinquième Prix des Suisses de l'étranger, attribué par la section internationale du Parti radical (droite), aujourd’hui Parti libéral-radical.

End of insertion

La RÉFORME OBAMA

Compromis entre les aspirations des quelque 12 millions d’immigrés clandestins vivant aux Etats-Unis et les inquiétudes de nombreux Américains. La réforme migratoire globale a provoqué un vif débat aux Etats-Unis ces dernières années. Les démocrates et les républicains cherchent à tourner ce problème à leur propre avantage pour les élections de 2012.

Le président Obama propose de:

- régulariser les sans-papiers et leurs enfants

- regrouper les familles

- soumettre la régularisation des clandestins au paiement d’une amende, au versement d’arriérés d’impôts et à l’apprentissage de la langue anglaise

- pénaliser les entreprises qui emploient des clandestins

- continuer à renforcer la sécurité des frontières

End of insertion

Cet article a été importé automatiquement de notre ancien site vers le nouveau. Si vous remarquez un problème de visualisation, nous vous prions de nous en excuser et vous engageons à nous le signaler à cette adresse: community-feedback@swissinfo.ch

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.