L’assemblée communale, «brique élémentaire» du système politique suisse - A MAIN LEVÉE POUR MON VILLAGE!
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L’assemblée communale, «brique élémentaire» du système politique suisse

A main levée pour mon village!

«La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple» 


Abraham Lincoln,  

16e président des Etats-Unis

Le système démocratique suisse est construit de bas en haut comme une pyramide. L’assemblée communale en constitue le fondement. C’est là que se décide ce qui modèle le quotidien des gens et que sont définies les règles et les valeurs des villages et des communes de Suisse.

De nombreuses Suissesses et de nombreux Suisses y votent pour la première fois à main levée - pour dire oui…  ou non! L’assemblée communale réunit les habitants d’un même lieu et leur permet de discuter et de négocier pour définir les bases de leur cohabitation.

«Des citoyens en mesure de déterminer et de modifier eux-mêmes les règles de leur vie commune – c’est l’idée républicaine par excellence», estime le politologue suisse Claude Longchamp. L’assemblée communale permet à la population de concrétiser directement cette idée. Cette instance souveraine prend ses décisions de manière autonome et joue également le rôle de législateur.

Nous nous sommes rendus dans cinq villages de Suisse pour parler avec les citoyens qui participent, ou non, aux assemblées communales. Nous mettons ici en évidence les thèmes et les défis auxquels ils font face.

L’air du temps

L’assemblée communale est une particularité de la démocratie suisse. Dans aucun autre pays, elle ne dispose d’une autonomie aussi large. Tout est donc parfait? Bien loin de là. Elle jouit certes de l’estime de la collectivité, mais elle est en crise, une situation qui ne cesse de s’aggraver: depuis une trentaine d’années, les citoyens sont toujours plus nombreux à la bouder. Rien n’indique que la dégringolade va s’arrêter. Durant la même période, 800 communes ont disparu suite à des fusions. Lors de certaines assemblées, les participants représentent moins d’un pourcent des citoyens de la commune. Les reportages que nous vous présentons donnent aussi la parole à ceux qui ne s’y rendent pas – en fait la grande majorité de la population. 

Renat Kuenzi


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Gipf-Oberfrick

Un passeport suisse pour Sangeetha?


«Mes collègues de travail me tiennent les pouces et m’ont dit de ne pas me faire de soucis»


Sangeetha Baskaran, 

peu avant l'assemblée décisive

Jeune et jolie, la femme ne passe pas inaperçue dans cette commune de la campagne argovienne. Elle a la peau sombre, les cheveux noirs et d’éclatantes dents blanches. Née au Sri Lanka, Sangeetha Baskaran avait quatre ans quand ses parents ont fui leur pays en raison de la guerre civile. Deux ans plus tard, la famille obtenait l’asile en Suisse et aboutissait dans ce coin perdu d’Argovie, un des cantons les plus conservateurs de Suisse.

La jeune femme est maintenant mariée, mère de deux enfants et travaille comme conseillère à la clientèle privée dans une banque locale. Âgée de 33 ans, elle parle parfaitement le suisse allemand, n’a presque plus aucun lien avec le Sri Lanka et voit son avenir et celui de sa famille en Suisse, où elle construit une maison avec son époux. C’est pourquoi elle souhaite maintenant se faire naturaliser.

Les formulaires sont remplis, le dossier a été transmis: le soir de la décision, Sangeetha Baskaran est nerveuse.


Mais en Suisse, ce n’est pas si simple. Son mari ne vit pas depuis assez longtemps dans le pays pour pouvoir présenter une demande. Sangeetha Baskaran elle-même ne remplit toutes les conditions nécessaires que depuis peu parce qu’elle n’était pas restée pendant trois ans dans la même commune durant sa formation.

Maintenant, tout est prêt: elle a rempli tous les documents nécessaires, retrouvé les noms de ses anciens maîtres d’école, transmis sa demande, passé le test officiel écrit. La commune de Gipf-Oberfrick a enfin donné son feu vert. Sa naturalisation et celle de ses deux fils peuvent être soumises à l’assemblée communale.

Huées lors d’une assemblée précédente

À quelques heures du début de la réunion, elle est visiblement nerveuse. «Mes collègues de travail me tiennent les pouces et m’ont dit de ne pas me faire de soucis», dit-elle.

«Je suis heureuse d’avoir l’honneur d’être l’une des vôtres», dit Sangeetha Baskaran après avoir obtenu le passeport suisse.

Plus facile à dire qu’à faire. Gipf-Oberfrick a connu des précédents ce domaine. En 2016, les citoyens avaient refusé le passeport suisse à Nancy Holten, une Néerlandaise pourtant bien intégrée, mais fortement engagée dans la protection des animaux. La femme était jugée trop radicale. Elle avait été offensée et humiliée lors d’une assemblée communale marquée par des huées.

Est-ce que cela lui fait peur? Non, la jeune femme n’a rien à voir avec l’activiste végane. «Nancy Holten est une exception, dit-elle. Gipf-Oberfrick n’est en fait pas une commune restrictive, le taux de naturalisations est élevé». Elle laisse cependant ses enfants à la maison.

Un atout particulier

Elle considère d’ailleurs que dans son cas, c’est plutôt un avantage que la décision soit prise par les citoyens et non pas par l’administration. «On me connaît dans le village, je travaille ici, mon visage apparaît sur des affiches de la Banque Raiffeisen et c’est aussi ici que mes enfants vont au jardin d’enfants et à l’école.»

Elle a d’ailleurs encore un autre atout: «Ma mère est patrouilleuse scolaire, elle aide les enfants à traverser la route. Tout le monde la connaît».

La tension monte

273 citoyens et citoyennes se retrouvent dans la salle de sport. Sangeetha Baskaran serre de nombreuses mains, salue certaines connaissances d’un hochement de tête et reçoit des encouragements. «Tu sais bien comment ça se passe à Gipf-Oberfrick», lui dit un homme avec un clin d’œil, une allusion à l’affaire Nancy Holten. La jeune femme est trop tendue pour rire de bon cœur.

«On me connaît dans le village», remarque la jeune femme.

Elle rejoint un couple franco-autrichien et un adolescent turc qui ont eux aussi demandé leur naturalisation. On leur dit de s’asseoir sur le banc tout au fond de la salle. «Le banc des accusés», remarque l’Autrichienne en plaisantant, bien qu’elle sache que c’est simplement pour faciliter le travail des scrutateurs. Les candidats au passeport suisse n’ont pas encore le droit de vote.

L’Autrichienne se penche vers la jeune femme: «Vous êtes bien la fille de… ?» Sangeetha Baskaran ne peut s’empêcher de sourire. C’est exactement ce qu’elle pensait: les gens la connaissent grâce à sa mère.

Biographie sur l’écran

La présidente de commune présente chaque candidat, raconte en quelques mots où ils sont nés et où ils ont grandi, mentionne leur formation, leurs hobbies et les associations auxquelles ils appartiennent. Sangeetha Baskaran aime cuisiner. «Aussi des plats suisses», souligne la responsable. «Sa mère est bien plus connue…», des rires et des chuchotements l’interrompent.

On passe à la discussion. «Est-ce qu’il y a des questions ou des remarques?» Un citoyen demande quelles sont les dispositions légales et si on peut vraiment naturaliser un adolescent mineur sans parents. «Oui, c’est légal», répond la présidente de commune.

Accueil cordial

Les candidats doivent quitter la salle pour le vote. Les citoyennes et les citoyens s’expriment à main levée. Pour Sangeetha Baskaran, il y a tant de mains en l’air que les scrutateurs n’ont pas besoin de compter. Le couple et le jeune homme sont aussi clairement acceptés.

Quand ils reviennent dans la salle, ils sont accueillis bruyamment et chaleureusement. Sangeetha Baskaran est d’abord surprise par les applaudissements, puis elle rit de bonheur. «Merci de tout cœur», dit-elle dans le microphone. «Je suis heureuse d’avoir l’honneur d’être l’une des vôtres». La présidente de commune ajoute: «À Gipf-Oberfrick aussi, on peut être naturalisé sans problème». Nouvelles acclamations. 

Texte: Sibilla Bondolfi ; photos: Thomas Kern

Kammersrohr

La démocratie au salon


«À quoi nous sert un habitant riche s’il ne s’engage pas? Ici, tout le monde doit tirer à la même corde»


Ueli Emch, 

président de commune



Les participants arrivent sur les lieux.

Les quelques fermes et maisons de Kammersrohr sont situées à la limite du Plateau, là où commencent les premières collines du Jura. Avec ses 29 habitants et sa surface de moins d’un kilomètre-carré, ce hameau est l’une des plus petites communes de la petite Suisse.

Il a une autre particularité: contrairement aux usages en Suisse, l’assemblée communale ne s’y déroule pas dans une salle de sport, une halle polyvalente ou dans l’arrière-salle d’un café, puisque le village n’en a pas. Elle se réunit dans le salon de Dimitri Plüss et de Marcelle Schläfli.

Obligés d’ouvrir leur salon

Ces deux jeunes de la région louent la maison communale, une bâtisse entourée d’un terrain et installée un peu en hauteur sur le flanc sud du Jura. Du salon, la vue s’étend au-delà du Plateau jusqu’aux sommets enneigés des Alpes.

Mais aujourd’hui, Dimitri Plüss et Marcelle Schläfli ont d’autres préoccupations. Leur contrat de bail les oblige à mettre à disposition deux fois par année leur pièce de séjour pour la tenue de l’assemblée communale. Ce n’est pas ordinaire, même en Suisse.

Un canapé en cuir et quelques chaises

La réunion a lieu le soir. Les dix habitants qui sont venus se tutoient tous, ils se serrent la main et bavardent quelques minutes devant la maison jusqu’à ce que le président de commune les invite à entrer, peu avant vingt heures. Dimitri et Marcelle s’installent sur leur canapé de cuir noir, les autres prennent place dans les fauteuils ou sur des chaises.

Le maire, agriculteur de profession, est attablé à côté d’Alissa Vessaz, la jeune secrétaire communale qui, comme lui, exerce cette fonction à titre accessoire. Elle dresse le protocole de la séance sur son laptop.

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Les citoyens bavardent encore un peu avant le début de l’assemblée. Dans son jardin, leur hôte se montre détendue.


Ici aussi, le monde se complique

Ueli Emch salue les participants. Les dix personnes réunies dans cette pièce représentent 38,5% des électeurs inscrits dans la commune, un taux de participation de rêve comparé à la moyenne des assemblées communales du pays. Le président propose comme scrutateur un homme assis au second rang – la proposition est acceptée sans opposition. Il en va de même pour le protocole de la séance précédente établi par Alissa Vessaz.

On passe au plat de résistance au menu ce soir de la démocratie locale: l’adoption des comptes de l’année précédente. Bien que la commune soit minuscule, les colonnes de chiffres et de bilans prennent 51 pages. Elles recèlent quantité d’informations et d’histoires qui font la spécificité de Kammersrohr.

Presque pas d’infrastructures

Avec la maison communale, le hameau confie en fait aux deux jeunes locataires ce qu’il a de plus précieux. Terrain compris, ce bien constitue le poste principal du patrimoine de la commune. Sa valeur officielle se monte à 371'000 francs.

Malgré leur profusion, les colonnes de chiffres montrent en fait combien le monde de Kammersrohr est simple. Une route, la maison communale où nous nous trouvons et les canalisations pour l’eau potable et les eaux usées. Rien d’autre. Pas d’infrastructures telles qu’une école ou un terrain de sport et pas d’associations. Pas même un de ces innombrables stands de tir qu’on rencontre encore à la campagne dans tant de communes. Mais un peu de forêt.



Bonnes recettes

Le hameau s’en sort cependant parce que c’est un endroit superbe pour habiter. «Nous vivons grâce à la capacité fiscale des habitants», remarque Ueli Emch un peu plus tard lors de l’apéro. C’est quelqu’un qui dit les choses comme elles sont. «Mais à quoi nous sert un habitant riche s’il ne s’engage pas? Ici, tout le monde doit tirer à la même corde.»

Kammersrohr n’a pas de problèmes financiers grâce à ses bons contribuables. C’est une des raisons pour lesquelles Ueli Emch apprécie sa fonction. Il sait bien qu’à la campagne, de plus en plus de communes rencontrent des problèmes financiers.

Ces bons contribuables, dont un ancien entrepreneur et administrateur, facilitent bien les choses. Au salon, dix mains se lèvent lorsque le président de la commune propose d’approuver les comptes. Ueli Emch remercie les participants et met fin à la réunion. Elle n’a duré que 28 minutes. 

Texte: Renat Kuenzi; Photos: Enrique Muñoz García

La commune en chiffres

Kammersrohr: La plus petite commune du canton de Soleure avec une superficie de 0,94km2.

Habitants: 29, dont 26 électeurs inscrits. Actuellement, aucun enfant en âge de scolarité.

Conseil communal (exécutif): trois membres.

Politiciens de milice: Activité accessoire.

La plus petite commune de Suisse est Kaiserstuhl, en Argovie. Sa superficie est de 0,32km2, soit une quarantaine de terrains de football.

La plus grande commune est Glaris Sud. Avec une superficie de 430 km2, elle est plus étendue que Paris.

Fin de l'infobox



Bassersdorf

Une sérénade


«Les citoyennes et les citoyens n’ont plus grand-chose à dire au moment de l’approbation des comptes annuels»


Elvira Venosta, 

de l’administration communale de Bassersdorf

Les centaines de festivals en plein air organisés chaque été en Suisse attirent un nombreux public. Les autorités de Bassersdorf, une commune proche de l’aéroport de Zurich, ont cherché un effet analogue et ont tenté de faire de l’assemblée communale un «event», de crainte que plus personne n’y vienne.

Les avions gros porteurs décollent et atterrissent tout près de là. Bassersdorf, dans le canton de Zurich, compte plus de 11'500 habitants. C’est donc une ville, mais en dépit de sa croissance, la commune est restée un village, comme le rappelle le «dorf» qui figure dans son nom. Et c’est sur la place du village que l’assemblée communale estivale se déroule. L’objectif est de rendre la politique locale plus attrayante et d’attirer davantage de citoyens.

«Les habitués»

Mais l’atmosphère estivale ne séduit pas vraiment: en ce soir de juin, seuls 85 habitants sont venus. «Les habitués», dit Elvira Venosta, de la chancellerie communale de Bassersdorf. Ils ne représentent que 1,2% des 7000 électeurs inscrits. L’année précédente, lors de la première réunion de ce type, ils avaient tout de même été 150.

Pour Elvira Venosta aussi, cette maigre participation est une déception, même si elle fait preuve d’une certaine compréhension parce que l’assemblée de juin est comme toujours consacrée à l’approbation des comptes. «Et à ce moment-là, les citoyennes et les citoyens n’ont plus grand-chose à dire».

L’affaire est réglée en trois quarts d’heure. Une ambiance plus festive peut alors gagner la place du village: on ouvre les bouteilles qu’on gardait au frais dans des bacs. L’apéro est offert gracieusement, les gens se détendent et bavardent.



Thomas Kern photos, Renat Kuenzi texte

Eggiwil

«Voilà pourquoi nous n’y allons pas»


«Je ne peux plus conduire, mais ma ferme est à l’écart et il me faudrait marcher une heure pour aller jusqu’à l’école»


Une habitante


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A Eggiwil, le décompte des voix est vite fait.


Des collines escarpées avec un arbre au sommet, des fermes disséminées avec des géraniums aux fenêtres, de vastes champs qui s’étendent jusqu’au prochain hameau, deux ponts sur une rivière: nous sommes à Eggiwil, une commune dispersée de 2500 habitants dans l’Emmental bernois.

L’assemblée communale a lieu aujourd’hui, mais on pourrait aussi bien parler d’assemblée fantôme. Le seul objet à l’ordre du jour est l’adoption des comptes annuels – la commune tire son bilan financier. On sait par expérience que dans ces cas, la participation tourne autour d’un ou deux pourcents.

La majorité silencieuse approuve

«L’approbation des comptes annuels suscite en général peu d’intérêt», explique le président de commune Niklaus Rüegsegger. «Les habitants n’ont pas vraiment envie de voter si les comptes ne présentent pas de divergence significative par rapport au budget. Dans ces circonstances, le conseil communal interprète aussi la faible participation comme une manifestation de confiance».

Le conseil communal s’est d’ailleurs déjà demandé s’il ne fallait pas renoncer à l’assemblée de mai. Mais certaines personnes y participent chaque année et une ou deux discussions intéressantes s’engagent souvent au terme de la réunion. En outre, les habitants viennent lorsqu’un sujet important figure à l’ordre du jour. La participation s’élève en moyenne à 4%, mais elle a déjà à plusieurs occasions atteint les 16%.

Tout le monde la veut mais personne n’y va

Au cours de la journée précédant l’assemblée, swissinfo.ch s’est rendu dans le village pour discuter avec ses habitants. La majorité de ceux qui n’y vont pas ont mauvaise conscience et reconnaissent qu’il serait préférable d’y participer. Nombre d’entre eux préféreraient aussi que les décisions ne soient pas prises par une très faible minorité seulement. Et personne, vraiment personne ne souhaite que l’assemblée communale soit supprimée. Alors, pourquoi les citoyens n’y vont-ils pas?

Texte: Sibilla Bondolfi; photos: Thomas Kern



Martin Brechbühl,
entrepreneur en bâtiment

«Je ne peux pas aller à l’assemblée communale parce que j’ai un autre rendez-vous. Mais d’habitude, j’y vais, surtout lorsqu’il y a des élections. Les comptes annuels m’intéressent moins. Je fais confiance aux autorités pour que tout se passe correctement.

Mais j’y vais certainement s’il y a quelque chose de particulier. Par exemple, il y a vingt ans, lorsqu’il a fallu décider si on voulait un pont en bois ou en béton pour accéder au village. C’était important pour moi parce que je suis propriétaire d’une entreprise en bâtiment: pendant des années, j’ai dû traverser ce dangereux pont de bois à une seule voie. Maintenant, il y en a un en béton à côté de celui en bois.»



Werner Jutzi,
propriétaire d’une menuiserie

«En tant qu’ancien conseiller communal, je connais bien le problème de la basse fréquentation. J’étais frustré lorsqu’il y avait plus de membres de l’exécutif que de citoyens. C’est pourquoi j’irai aujourd’hui à l’assemblée, même si les comptes annuels à l’ordre du jour n’ont rien de spectaculaire.»



Sonja Vogel,
mère au foyer

«Je fais confiance aux autorités et je préfère rester en retrait. Ce soir, j’ai une répétition avec d’autres musiciens et je ne peux pas aller à l’assemblée. C’est presque toujours comme ça, parce qu’en général elle a lieu le vendredi. Je n’y ai participé qu’une fois et il faudrait quelque chose de vraiment important pour que j’y retourne, par exemple qui concerne les enfants ou l’école. S’il y avait une assemblée communale numérique, j’y participerais.»



Gottfried Hirsbrunner,

retraité

«Je vis avec ma femme au foyer pour personnes âgées. Aujourd’hui, je ne vais pas à l’assemblée, parce que j’ai 90 ans et que je me sens trop vieux pour ça. Quand j’étais plus jeune, j’aimais bien m’y rendre.

Avant, je voulais changer le monde. Aujourd’hui, j’ai compris que cela n’est pas possible. Dans le passé, les gens s’intéressaient davantage aux affaires communales. C’est peut-être la faute de la bonne brochure de votation distribuée par la chancellerie communale: les gens sont si bien informés qu’ils n’ont plus besoin d’aller à l’assemblée.»



Hans Kern,
gérant d’un Bed & Breakfast

«Aujourd’hui, je ne peux pas aller à l’assemblée parce que je suis invité à un mariage. Mais j’essaie de m’organiser pour le faire quand il y a des sujets plus importants que les comptes annuels. Les élections sont plus intéressantes. Mais il y a toujours plus d’élections tacites parce qu’il y a toujours moins de personnes intéressées par un mandat au conseil communal.

Je me souviens d’une assemblée mouvementée autour d’un foyer pour personnes âgées où le personnel n’arrêtait pas de changer et où régnait une mauvaise atmosphère. Ma mère y habitait, c’est pourquoi j’étais au courant de la situation. Au cours de la réunion, j’ai longuement pris la parole et je suis entré dans les détails – presque trop, mais le président de commune m’a laissé continuer.

À la fin, les gens se sont vraiment déchaînés et ont longtemps applaudi. La directrice du home a par la suite été licenciée. L’aspect positif de l’assemblée communale c’est qu’elle est une forme très directe de démocratie».



Famille Zürcher

«Ah, l’assemblée communale a lieu aujourd’hui? Nous l’avions oubliée. Nous votons, mais c’est en général trop compliqué d’aller à l’assemblée. Nous ne descendons dans la vallée que pour les occasions particulières – par exemple quand le grand-père a reçu un diplôme de tir en campagne, le père une distinction à la lutte ou lorsque les jeunes ont eu 18 ans et sont officiellement devenus citoyens. Là, on descend à pied ou en vélo.»



Kurt Meier,
gérant du restaurant «Bären»

«La tradition veut qu’à la fin de l’assemblée communale, on se retrouve au 'Bären' pour une bière. Comme ça, j’apprends l’essentiel et donne aussi un peu mon avis, même si je ne vais qu’à une assemblée sur trois environ.

J’étais en neuvième la première fois que j’y ai assisté. On a parlé de l’acquisition d’une auberge et ça a été aussi passionnant qu’un film policier! Je pense que j’irai ce soir – si je n’oublie pas!»



Bernhard Wüthrich,
boucher

«Ce soir, je vais à l’assemblée du club de hockey sur glace. Je n’ai d’ailleurs encore jamais été à une assemblée communale. Ça ne m’intéresse pas. Je le ferais si on devait y discuter du plan d’affectation. La majeure partie de mes collègues n’y vont pas. Mais je trouverais tout de même dommage de la supprimer.»



Troistorrents

Ici, tout se discute

«Les trois villages de Troistorrents, Val d’Illiez et Champéry ont perdu une décennie à se disputer pour des intérêts particuliers au lieu de penser à long terme»


Luc Fellay, 

président de commune de Champéry

Petit village de montagne, grandes affaires d’argent. A Troistorrents, commune touristique valaisanne, les Assemblées débattent de tout, de l’avenir du domaine skiable à l’aménagement du village.

Un pied dans la vallée, l’autre sur les sommets. A l’entrée du Val d’Illiez, qui s’enfonce dans les Alpes en direction de la France, le village de Troistorrents n’est encore qu’à quelques lacets de route de la vaste agglomération de plaine de Monthey-Collombey. La deuxième ville du Valais, s’étale à ses pieds, avec ses usines, ses ateliers, ses HLM et sa ribambelle de centres commerciaux. Et quelques lacets plus haut, passées les forêts et la vue imprenable sur le majestueux massif des Dents du Midi, la route arrive à Morgins, la station de montagne des familles. Sa liaison avec la voisine française de Châtel a été la première pierre du domaine franco-suisse des Portes du Soleil, un des plus grands du monde avec 600 kilomètres de pistes.


Troistorrents, comme tant de communes de montagne, c’est l’histoire d’un petit village agricole qui a basculé dans la modernité en une génération. Dès les années 50, le tourisme bouleverse tout, les crêtes se couvrent de pylônes de télésièges et sur le plateau de Morgins, les chalets de vacances poussent comme champignons après la pluie. Le développement n’est pas sauvage pour autant: les Chorgues, comme on appelle les 4500 habitants du lieu, veillent à l’encadrer et discutent de tout, soit à l’Assemblée primaire, soit à l’Assemblée bourgeoisiale soit dans des assemblées ad hoc.

Sauvetage in extremis

En Valais, seules les plus grandes communes (11 sur 126) ont un organe législatif élu. Ailleurs, c’est l’Assemblée primaire qui discute et vote les propositions de l’exécutif. Chaque citoyen peut y participer, tout le monde se connaît, et on n’hésite pas à chahuter les édiles si nécessaire. L’Assemblée primaire de la commune est normalement suivie de celle de la Bourgeoisie, survivance de l’Ancien régime, qui regroupe les familles originaires du lieu. A Troistorrents, comme dans nombre d’autres villages, la Bourgeoisie est aujourd’hui d’abord un propriétaire foncier et terrien, qui règne notamment sur les forêts de la commune. Leur exploitation permet d’alimenter une petite centrale à bois qui chauffe à distance une partie du village de Morgins. Tradition d’hier peut aussi rimer avec énergie de demain.

A Morgins, le télésiège n'a pas tourné l'été dernier. Mais cet hiver, il est reparti de plus belle.

C’est Morgins précisément qui a principalement occupé les Chorgues en 2017. Au sortir d’un quatrième hiver pratiquement sans neige, la société des remontées mécaniques accuse en début d’année une perte cumulée de 4 à 5 millions de francs. De plus le vénérable télésiège de la Foilleuse, colonne vertébrale du domaine skiable, a besoin de travaux d’entretien urgents s’il veut voir son autorisation d’exploitation renouvelée pour l’hiver 2017-2018.

L’ampleur de problème dépasse de loin les capacités de la commune, qui lance des appels au secours tous azimuts, notamment en réunissant les résidents secondaires, clientèle fidèle qui fait un peu partie de la famille. Encore une assemblée, et même deux. Elles permettent de réunir des promesses de dons pour plus d’un million de francs. Et tant pis si au final, il n’en rentrera que la moitié, Fabrice Donnet-Monay, président (maire) de Troistorrents tient à leur dire un grand merci, car contre toute attente, les remontées mécaniques de Morgins tournent cet hiver – et il y a de la neige. En réalité, les sauveteurs principaux sont les stations voisines des Portes du Soleil, qui entament enfin leur processus de fusion.

Plaine et montagne.

Le refrain est connu dans tout l’arc alpin: l’union fait la force. Dans la vallée, les trois villages de Troistorrents, Val d’Illiez et Champéry ont «perdu une décennie à se disputer pour des intérêts particuliers au lieu de penser à long terme», analyse crûment Luc Fellay, président de Champéry. Pour rattraper le temps perdu, les trois communes ont fusionné cet été leurs offices du tourisme, «qui jusqu’ici travaillaient chacun de son côté mais proposaient tous la même chose», note encore Luc Fellay. Et à l’automne, elles ont accepté d’unifier la taxe de séjour, que payent les touristes et les résidents secondaires pour financer les infrastructures des stations (comme le centre sportif, la piscine et les tennis de Morgins).

Ici encore, les clients ont été réunis en assemblée ad hoc afin de leur expliquer le pourquoi de cette augmentation, et Fabrice Donnet-Monay, président de Troistorrents estime qu’ils «ont bien compris le message». L’Assemblée primaire aussi, qui a accepté l’objet facilement, d’autant plus facilement ici que ceux qui votent ne sont pas ceux qui paient.

Troistorrents a sa ruine au milieu de village, celle de Morgins est plus discrète: une ancienne pompe à essence.

Une épicerie et une ruine

Alors, entente parfaite entre les Chorgues et leurs autorités? En tous les cas, la culture du dialogue existe. Et quand on ne peut pas attendre une des deux Assemblées annuelles, on s’exprime par voie de pétition. Début octobre, le village médusé apprend que son unique épicerie doit fermer dans quelques mois. Non qu’elle dépérisse, bien au contraire: elle réalise plus de 230 transactions par jour. Mais la banque propriétaire des locaux en a besoin pour s’agrandir. Aussitôt lancée, une pétition de soutien réunit plus de 1000 signatures, ce qui ne laisse personne indifférent.

«C’est une affaire entre deux entreprises privées», rappelle Fabrice Donnet-Monay, qui se souvient du temps où le village avait quatre épicerie. Mais c’était avant les centres commerciaux de la plaine, qui ne sont qu’à 7 minutes en voiture. Alors bien sûr, la commune cherche activement une solution. Même la banque est prête à donner un coup de main, mais rien ne se dessine pour l’instant.

Ce qui est sûr, c’est que l’épicerie ne trouvera pas à se reloger sur la parcelle des anciens garages de la Bourgeoisie, actuellement en ruines et que nombre d’habitants qualifient de «verrue» en plein centre d’un village par ailleurs charmant. En juin, l’Assemblée primaire a appris avec quelques frissons d’agacement que le projet d’immeuble prévu à cet endroit était abandonné. Trop cher et impossible à rentabiliser. Ici, la démocratie de proximité n’a pas encore permis de trouver une solution et ça grogne au café du village. Affaire à suivre.

Marc-André Miserez, texte; Thomas Kern, photos

Crise sans fin

Le sombre avenir des assemblées communales


«Le déclin de la volonté d’assumer des charges publiques remet en question le bon fonctionnement des communes»


Claude Longchamp

«L’autodétermination par la démocratie locale se heurte aujourd’hui toujours plus aux réalités de la vie quotidienne», dit le politologue Claude Longchamp.

Il met en avant les éléments suivants pour expliquer les fissures croissantes dans le fondement de la démocratie suisse:

Désaffection: Les communes deviennent des cités dortoirs. Les personnes ne s’identifient plus avec le lieu où elles habitent et ne le considèrent plus comme leur espace vital.

Individualisme: Il sape la volonté d’assumer des charges publiques et remet en question le bon fonctionnement des communes.

Manque de personnel: Au total, il manque dans les communes de Suisse de 3 à 4000 personnes disposées à assumer des mandats publics. De nombreuses communes se retrouvent le dos au mur.

Pertes de compétences: Les tâches des communes sont très complexes. L’aide sociale, un classique des responsabilités assumées autrefois par les communes, est maintenant confiée à des professionnels - services sociaux, autorités de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA).

Déficit démocratique: Les technocrates apportent des solutions efficaces, mais elles réduisent l’influence des citoyens. Cette perte d’influence éloigne à son tour les citoyens de leurs institutions et sape l’esprit de milice.

Situation financière tendue: Toujours plus de communes en souffrent, notamment celles de moins de 500 habitants.

Réserves légitimes: L’exercice d’un mandat public empiète sur les loisirs et le revenu tout en accroissant l’exposition publique et le risque d’écho négatif dans les médias. C’est particulièrement dissuasif pour les femmes. «Elles aimeraient bien faire quelque chose pour la collectivité, mais n’ont pas envie de s’exposer à des attaques ou même des insultes», explique Claude Longchamp.

Assemblées communales: Les tares sont évidentes. Les hommes, les personnes âgées, les arts et métiers, les associations et les pompiers y sont surreprésentés. En revanche, les personnes récemment arrivées dans la commune, les femmes et les jeunes y sont sous-représentés.

Solutions: La création d’un parlement communal, aussi appelé conseil général, ou/et la fusion avec d’autres communes. Dans les pays scandinaves, les communes fusionnent pour en créer de grandes dont l’administration est confiée à des prestataires de services externes.

Affaiblissement de la démocratie: La Suisse fonctionne selon le principe du bottom up. Celui-ci est basé sur un système de coopération corporatiste. L’affaiblissement de la démocratie locale ronge donc les fondations mêmes de la Suisse.

Perspectives: «Il est essentiel d’avoir des communes qui fonctionnent de manière exemplaire», dit Claude Longchamp. 

Renat Kuenzi

La disparition des communes

La Suisse comptait 3205 communes lors de la création de l’État fédéral en 1848. Ce chiffre n’a que peu changé jusqu’en 1990. Mais au cours des 30 dernières années, plus de 800 communes ont disparu, soit plus du quart d’entre elles, et il n’en restait que 2222 au début de 2018.

Ce recul massif est le résultat des fusions qui se sont propagées pour répondre aux problèmes de personnel et aux problèmes financiers.

Les fusions de communes ont toutefois leur prix, montrent des recherches actuelles. L’une des conséquences est le renforcement de la chute de la participation politique entamée il y a 30 ans.

La règle est la suivante: plus la commune est grande, plus la participation est faible.

Un cinquième des communes actuelles de Suisse ont remplacé l’assemblée communale par un parlement semi-professionnel. Ce phénomène très répandu en Suisse romande et au Tessin touche surtout les communes d’une certaine importance.

Mais les parlements communaux ne sont pas la panacée et certaines communes sont déjà revenues à l’assemblée communale. 

Renat Kuenzi

Fin de l'infobox

Textes

Renat Kuenzi, Sibilla Bondolfi et Marc-André Miserez

Photos

Thomas Kern, Enrique Muñoz García et Keystone

Production

Renat Kuenzi et Felipe Schärer Diem

Traduction

Olivier Huether