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Neuf heures à Kaboul

Fabriquer du pain, simplement pour gagner sa vie. Ce type de boulangerie, franchement artisanale, représente un pas de géant dans l’émancipation de la femme afghane. Keystone

Visite-éclair de Joseph Deiss mercredi dans la capitale afghane. Pour assurer les autorités du soutien de la Suisse à un pays dévasté, qui en a plus que jamais besoin.

Ce contenu a été publié le 18 avril 2002 - 21:08

«Nous avons voulu donner aux nouvelles autorités de Kaboul un signal politique fort», affirme le chef de la diplomatie suisse à l'issue de ses entretiens officiels. C'est d'ailleurs le but que Joseph Deiss s'est fixé pour ce voyage. En Afghanistan, puis au Pakistan, au Bhoutan et en Inde, il veut resserrer les liens avec les «clients» de l'aide humanitaire suisse.

Et dans la liste de ceux-ci, l'Afghanistan figure désormais en bonne place. Berne consent actuellement à un effort de vingt millions de francs, auxquels le chef du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) a ajouté mercredi un million supplémentaire pour l'aide à la reconstruction.

Danse sur un volcan

Dans ce domaine, il est vrai, les besoins sont énormes. Le visiteur qui débarque à Kaboul s'en rend compte avant même d'avoir touché le bitume défoncé du tarmac. Dans les environs de l'aéroport, ce ne sont qu'immeubles éventrés, carcasses d'avions mangées par la rouille et impacts d'obus dans des champs encore infestés de mines.

Pour la visite de la délégation suisse, les autorités afghanes n'ont pas lésiné sur la sécurité. Encadré de motards en uniforme immaculé, le cortège des limousines et des minibus ne passe pas inaperçu au centre de Kaboul. Partout où ils s'arrêtent, Joseph Deiss et sa suite sont entourés de soldats en armes. En certains endroits, on en a même placé sur les toits des maisons.

C'est qu'en dépit des apparences, la capitale aujourd'hui n'est pas 100% sûre. Rien n'est d'ailleurs sûr en Afghanistan. Les Nations Unies considèrent environ un cinquième du territoire comme «zones à haut risque» et tout le reste comme «zones de sécurité moyenne». A Kaboul, même les délégués du CICR ne sortent pas seuls la nuit.

Non, ce n'était pas le roi

«C'est la répétition générale pour le retour du roi demain», plaisante Henri-François Morand, responsable de l'aide au développement et de la coopération helvétiques (DDC) en Afghanistan.

Le vieux monarque est en effet attendu jeudi à Kaboul et le bruit court ici que certains auraient tout intérêt à le voir tomber sous les balles dès son retour au pays.

Zaher Shah doit en effet présider une réunion extraordinaire de la Loya Jirga, sorte d'assemblée nationale qui réunira 1500 délégués des ethnies, des clans et des factions qui composent la mosaïque afghane.

De cette session sortira un nouveau gouvernement et une assemblée constituante, chargés de préparer la transition du pays vers la démocratie et vers une paix à laquelle aspire un peuple meurtri par 23 ans d'affrontements sanglants.

Ce sera pour une autre fois

En attendant, l'agenda politique afghan a une influence directe sur celui de Joseph Deiss. L'actuel homme fort du pays Hamid Karzai et son ministre des Affaires étrangères ayant décidé tout récemment d'aller chercher le roi à Rome, c'est avec le chef en second de la diplomatie afghane que le conseiller fédéral aura ses entretiens.

Le patron du DFAE rencontre également le responsable de la commission chargée de préparer la Loya Jirga, ainsi que Madame la ministre de la condition féminine, l'emblématique Sima Samar.

Des entretiens que Joseph Deiss qualifie de fructueux, même s'il sait que ses interlocuteurs d'aujourd'hui ne seront pas forcément ceux de demain. Personne en effet, pas même Hamid Karzai, n'est assuré de retrouver son poste dans le futur gouvernement de transition.

Le pain de la liberté

Mais avant les boiseries défraîchies et les moquettes usées du Ministère des Affaires étrangères - un bâtiment dans la plus pure tradition soviétique -, la délégation suisse a pu voir certaines des ruines les plus sinistres de Kaboul.

C'est ici, dans un quartier presque complètement détruit par une guerre d'avant les taliban, que quelques femmes agenouillées à même le sol pétrissent, façonnent et cuisent du pain. La DDC soutient ce genre de projet, tellement modeste en apparence, mais si important pour redonner les moyens de vivre à quelques-unes des veuves de guerre d'Afghanistan.

Aujourd'hui, elles sont un million, dont 40'000 rien qu'à Kaboul. «Pour une femme, il est pratiquement impossible de vivre sans la protection d'un homme, à moins de tomber dans la mendicité», explique Vreni Fauenfelder, responsable d'une petite ONG basée à Schaffhouse.

Proche de Sima Samar, elle place d'immenses espoirs dans «la grande dame de l'Afghanistan». En six mois, les femmes d'ici ont appris qu'il était possible de vivre autrement, même si elles sont encore nombreuses à se cacher entièrement sous la bourkha, le voile traditionnel afghan, que les taliban avaient rendu obligatoire.

Et les petites filles semblent tellement joyeuses de retourner à l'école, du moins celles qui ont la chance d'en avoir une dans leur quartier ou dans leur village.

Cadeau du ciel

«On remarque tout de suite que les rues sont nettement plus gaies, les gens plus décontractés. On entend de la musique partout et les enfants jouent à nouveau au cerf-volant, ce qui était interdit sous l'ancien régime», note Jean-Pascal Moret, délégué et responsable de la communication du CICR en Afghanistan.

Pour cet expatrié suisse qui a connu Kaboul sous le règne des taliban, il n'y a pas de doute: le pays est sur la bonne voie. Et les barbiers, comme de nombreux petits artisans, recommencent à faire des affaires.

C'est d'ailleurs chez l'un d'entre eux que Jean-Pascal Moret a entendu cette plaisanterie qui illustre bien le sens de la dérision des Afghans: «les taliban étaient tellement secs que nous n'avons pas eu de pluie pendant des années. Et maintenant qu'ils sont partis, elle tombe sans arrêt».

Mais l'eau seule ne suffit pas. Il faudra encore beaucoup de semences, d'outils et de courage pour que refleurisse la terre d'Afghanistan.

swissinfo/Marc-André Miserez à Kaboul

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