Joyaux de l’art roman, l’abbatiale de Payerne entre dans le 21e siècle

Vue aérienne de l'abbatiale de Payerne. Keystone / Valentin Flauraud

L’église abbatiale de Payerne vient de rouvrir ses portes aux visiteurs après plusieurs années de travaux de rénovation. Principal témoin de l’art roman en Suisse, l’édifice est désormais mis en valeur avec une muséologie moderne, afin de séduire au-delà des cercles des passionnés d’architecture et d’histoire de l’art.

Ce contenu a été publié le 30 juillet 2020 - 13:04

Un bâtiment situé sur une colline domine la petite ville de Payerne (un peu plus de 10'000 habitants), dans le canton de Vaud. Il s’agit d’une église, plus précisément d’une église abbatiale, qui rappelle que l’endroit abritait autrefois un prieuré bénédictin.

L’abbatiale se trouve au cœur de la ville, à quelques mètres des rues commerçantes et du trafic. Mais désormais, les derniers mètres pour l’atteindre se font à pied. La place qui borde l’église a été récemment transformée en zone piétonne, afin de mieux mettre le site en valeur.

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Joyau de l’art roman

L’abbatiale de Payerne fait partie des treize sites clunisiens en Suisse. Au Moyen-Âge, le monastère était en effet rattaché à la célèbre et monumentale abbaye de Cluny, en Bourgogne, qui était alors un foyer intellectuel de premier plan et le centre du renouveau monastique en Europe.

Mais parmi tous ces sites, l’abbatiale de Payerne tient une place à part et fait office de véritable «joyau» de l’art roman. «C’est d’abord dû au fait que cette abbaye constitue le plus grand édifice roman de Suisse, ce qui n’est pas rien», explique Anne-Gaëlle Villet, directrice-conservatrice du site de l’abbatiale de Payerne.

«De plus, le bâtiment est très bien conservé, poursuit-elle. C’est de l’art roman presque pur. Une très grande partie de l’église, par exemple la nef et le chœur, est restée dans l’état originel. Peu de parties ont été transformées en gothique. Autre grand témoin de l’art roman en Suisse, l’abbatiale de Romainmôtier présente une moins grande unité romane.»

Trois vies

Une première église, construite sur l’emplacement d’une ancienne villa romaine, avait été en fonction du VIIIe au Xe siècle. Ce n’est qu’à partir du Xe siècle qui l’abbatiale telle que nous la connaissons encore aujourd’hui commence à être édifiée.

L’abbatiale entame une seconde vie lors de l’occupation du Pays de Vaud par les Bernois (1536-1798) et le passage à la Réforme. L’église est alors sécularisée et sert à des activités profanes. Le bâtiment sert notamment de fonderie de cloches, d’entrepôt et de prison. Encore au XIXe siècle, son chœur fait office de salle de gymnastique.

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À la fin du XIXe siècle, les historiens de l’art prennent conscience qu’il s’agit d’un joyau qu’il faut sauvegarder et des travaux de restauration débutent dès 1920. Cette restauration achevée, le bâtiment est consacré au culte protestant et redevient un monument religieux en 1963.

Mais l’activité religieuse est limitée. Protestants et catholiques disposent déjà de leurs propres églises pour les célébrations courantes: cultes, enterrements, mariages, etc. L’abbatiale ne peut être réservée que cinq fois par année, généralement pour des fêtes importantes comme Pâques ou Vendredi saint. Elle est aussi utilisée pour des cérémonies œcuméniques, mais en dehors des heures d’ouverture au public.

Pour sa troisième vie, l’abbatiale est donc un musée – l’entrée est d’ailleurs payante – qui fait accessoirement parfois office de lieu de culte.

Quelques bancs sont prévus pour les cérémonies, mais en cas de forte affluence, il y a des chaises en réserve. swissinfo.ch

Menace d’effondrement

L’abbatiale vient de faire l’objet de vastes travaux de rénovation. «À partir de 2007, nous avons constaté de gros problèmes statiques, indique Anne-Gaëlle Villet. Des bouts d’enduit commençaient à tomber et il y avait des problèmes de désolidarisation au niveau des clefs de voûte. Les murs penchaient vers l’extérieur et l’édifice menaçait de s’effondrer.»

Ce problème de stabilité existait déjà au Moyen-Age. Les piliers originels n’avaient tout simplement pas été conçus pour tenir un bâtiment devenu aussi massif au fil des agrandissements. Les anciens avaient d’ailleurs déjà tenté de résoudre ce problème de trop forte tension en construisant des murs de soutènement.

Les architectes d’aujourd’hui ont apporté une nouvelle solution en travaillant sur les piliers. «La partie dans le sol a été cimentée, afin de bien les ancrer dans le sol et des câbles ont été installés à l’intérieur des piliers pour contrebalancer la tension. Il s’agit d’un système de tirants qui a l’avantage d’être invisible. Il n’altère pas du tout le bâtiment, ni de l’intérieur ni de l’extérieur», explique la directrice-conservatrice.

À cela s’ajoutent d’importants travaux de réaménagement de la place devant l’édifice, qui était autrefois une place de parc. «Faire de cette place une zone piétonne permet de mieux mettre l’édifice en valeur et de retrouver une certaine sérénité propice à la contemplation», déclare Anne-Gaëlle Villet.

Muséographie moderne

«Nous aurions pu nous arrêter à la conservation de l’édifice et au réaménagement de la place, mais nous avons décidé de remettre l’abbatiale en valeur au travers d’une muséologie moderne, poursuit-elle. Nous avons fait beaucoup de découvertes durant cette rénovation. Nous en savons par exemple plus sur les différentes périodes de la construction. Notre concept muséologique est un moyen de rendre toutes ces informations accessibles.»

Les moyens mis en œuvre sont effectivement résolument modernes. On s’en aperçoit dès l’entrée, où a été aménagée une salle de projection dans laquelle un petit film fait découvrir les principales étapes de l’histoire du bâtiment.

À l’intérieur de l’abbatiale, les visiteurs sont accompagnés d’un audioguide. De plus, différents panneaux et animations sonores ou vidéo permettent de mieux expliquer ou mettre en valeur certains aspects de la vie monastique ou des détails du bâtiment. Par exemple, une sorte de tablette géante permet de visualiser des visages sculptés placés à plusieurs mètres de hauteur.

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Dans une chapelle annexe, le visiteur peut se placer sous des sortes d’installations qui symbolisent l’au-delà et diffusent des sons d’ambiance propre au lieu: le son de cloches, des piaillements d’oiseau et un chant grégorien.

Keystone / Valentin Flauraud


Dans une autre salle, les concepteurs du musée ont livré une interprétation moderne du dormitorium des moines. Les visiteurs peuvent se coucher sur de simples couches en bois qui leur évoqueront l’austérité de la vie monacale, mais tout en regardant un écran placé au plafond…

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Attirer les visiteurs

Toutes ces installations montrent bien que l’on se trouve plus dans un musée moderne que dans une église traditionnelle. Il convient de remarquer toutefois que les animations sont toujours placées en retrait, par exemple dans une salle annexe ou dans une allée, et n’altèrent jamais la sérénité et l’esprit du lieu.

Cette présentation moderne a pour but d’attirer un large public. «Nous voulons aller au-delà des seuls amateurs d’architecture et d’histoire de l’art», indique Anne-Gaëlle Villet. Avec son nouveau concept, l’abbatiale de Payerne s’est donné les moyens de ses ambitions.

Reste à voir si le défi sera à terme relevé. Pour l’heure, le record d’affluence est de 340 visiteurs en un jour, un résultat déjà tout à fait honorable.

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