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Amérique centrale A Genève, l’appel au secours de Bianca Jagger pour le Nicaragua

Manifestation à Managua

A Managua, le Mémorial dédié à Alexis Argüello investi par les manifestants le 30 mai dernier lors de la marche dédiée au mères, une manifestation réprimée dans le sang.

(Copyright 2018 The Associated Press. All rights reserved.)

Engagée de longue date dans la protection des libertés et des droits, Bianca Jagger appelle la Suisse et les autres pays européens à s’engager plus nettement pour sauver ses compatriotes des griffes du président Daniel Ortega, «un dictateur sanguinaire» qui réprime toujours plus violemment les manifestions qui réclament son départ. Rencontre à Genève à l’occasion de la sortie d’un nouveau rapportLien externe accablant d’Amnesty International.  

Née en 1950 à Managua, Bianca Pérez-Mora Macias poursuit ses études à Science-Po (Paris). Devenue Jagger, Bianca connait une première gloire au côté d’Andy Warhol et au bras de Mick Jagger dont elle divorce en 1979, la même année que le renversement de la dictature Somoza dans son pays natal. Elle se spécialise ensuite dans le domaine des Droits de l’Homme et s’engage auprès des personnes et des communautés qui en sont privées. Un engagement de longue haleine qu’elle déploie notamment avec sa Fondation. Ce qui lui a valu de nombreux prix internationaux et plusieurs mandats, notamment celui d’ambassadrice de bonne volonté du Conseil de l’Europe pour la lutte contre la peine de mort. Nicaraguayenne et britannique de nationalité, Bianca Jagger vit à Londres.

(Bianca Jagger)

Près de 40 ans après la révolution sandiniste qui avait mis un terme à la longue dictature de la dynastie Somoza, l’un de ses leaders – Daniel Ortega – s’est transformé au fil des années de pouvoir en réplique du dictateur que l’ancien révolutionnaire avait contribué à renverser, selon Bianca Jagger, fondatrice et présidente de la Bianca Jagger Human Rights FondationLien externe.

Reconnue internationalement pour son engagement en faveur des droits humains – elle a notamment reçuLien externe en 2004 le Right Livelihood AwardLien externe, qualifié de Prix Nobel alternatif – Bianca Jagger consacre cette année l’essentiel de ses forces à mobiliser l’opinion publique et les gouvernements pour mettre un terme à la répression féroce qui s’abat sur ses compatriotes depuis avril dernier, dès les premières manifestations estudiantines contre le pouvoir. «Combien de temps le peuple nicaraguayen sans défense peut-il rester pacifique face à la violence de l'appareil d'État répressif d’Ortega?», interroge la Nicaraguayenne. Un risque d'escalade dangereux dans une Amérique centrale paupérisée et sous l’emprise des narcotrafiquants.

swissinfo.ch: Vous revenez à Genève après une première visite cette année durant la 38e session du Conseil des droits de l’homme. Quel rôle attendez-vous des pays représentés à Genève?

Bianca Jagger: Je suis à nouveau à Genève pour rappeler qu’il est très important que nous ayons l’appui des pays au sein du Conseil des droits de l’homme (CDH), en espérant aussi que Michelle BacheletLien externe poursuive les efforts entrepris par son prédécesseur à la tête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. J’ai rencontré une série d’ambassadeurs pour examiner la manière dont la communauté internationale peut venir en aide à la population du Nicaragua. La prochaine session du CDHLien externe se tient en mars de l’année prochaine. D’ici là, la répression risque de faire des centaines de morts supplémentaires. Dans son dernier rapport sur le Nicaragua, Amnesty international confirme la mort de plus de 300 personnes, mais ce chiffre est probablement plus élevé.

À quand remonte votre dernière visite au Nicaragua?

C’était il y a 6 mois environ pour un séjour de plusieurs semaines. Je me trouvais à Managua le 29 mai pour présenter un rapport d’Amnesty InternationalLien externe sur la répression intitulé «Tirer pour tuer». Le lendemain, le 30 mai, j’ai participé à une grande manifestation pour soutenir les mères qui avaient perdu leurs enfants tués par la police ou des paramilitaires depuis les premières manifestations estudiantines qui ont démarré le 18 avril.

Et ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont rejoint la manifestation. Je vivais ce moment extraordinaire au milieu des gens de toutes les générations, quand des snipers ont commencé à tirer sur la foule, exactement comme ce que documentait le rapportLien externe d’AI présenté la veille. Ce jour-là, 18 personnes ont été tuées et environ 80 ont été blessées.

J’ai également visité l’Université Nationale Autonome du Nicaragua (UNANLien externe) de Managua, où les étudiants s’étaient réfugiés et barricadés. Deux d’entre eux, Levi Artola Rugama et Yaritza Maradiaga. m’ont fait visiter l’université. Et Levi comme Yaritza ont été arrêtés par la suite, comme tant d’autres.

Levi Artola Rugama, Bianca Jagger et Yaritza Maradiaga en mai dernier à l'UNAN de Managua.

Levi Artola Rugama, Bianca Jagger et Yaritza Maradiaga en mai dernier à l'UNAN de Managua.

(Bianca Jagger)

Aujourd’hui, des centaines de personnes sont détenues dans les centres de détention, dont un grand nombre de jeunes étudiants, même des mineurs. Des paysans, des travailleurs, des femmes, des défenseurs des droits de l’homme, des personnes gravement malades sont également emprisonnés. Ils subissent des tortures terribles. Il s’agit d’installer un climat de terreur au travers d’une répression brutale, comme le souligne le dernier rapport d’Amnesty, y compris des exécutions sommaires et des  enlèvements.

Près de 30'000 personnes ont fui le pays. Beaucoup d’autres se cachent dans l’ensemble du pays pour échapper au gouvernement de Daniel Ortega qui est devenu un dictateur assassin.

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Mais Daniel Ortega semble rester sourd aux demandes de dialogue venues des autres pays. Que devrait donc faire, selon vous, la communauté internationale?

La situation du Nicaragua est extrêmement difficile. La population a décidé de mener une révolte pacifique, même si le gouvernement affirme le contraire.

J’espère que le Conseil des droits de l'homme (CDHLien externe) tiendra une session d'urgence pour envoyer un message clair en condamnant les graves violations commises, en appelant à la libération de tous les prisonniers politiques et à la création d'une commission d'enquête.

Les pays européens devraient imposer des sanctions ciblées et des interdictions de visa à l’encontre du président Ortega et de son gouvernement. Car Daniel Ortega a besoin d’argent pour payer les paramilitaires à sa solde. Et si l’économie du pays chute après des années de croissance, il finira par perdre le soutien du COSEPLien externe, l’organisation des entrepreneurs du Nicaragua et des trois familles les plus riches du pays.

Vous êtes retournée dans votre pays, juste après le renversement armé de la famille Somoza en 1979 pour aider la Croix-Rouge locale. Est-ce que le profil autoritaire de Daniel Ortega était déjà perceptible ces années-là?

Daniel Ortega n’est pas devenu dictateur du jour au lendemain. Comme je l’ai expliqué récemment lors d’une conférence aux Etats-Unis, dans une présentationLien externe pour l’Americas Society/Council of the Americas intitulée The Making of a Dictator (la fabrication d’un dictateur), il faut prendre en compte l’ensemble de la trajectoire politique de Daniel Ortega et le contexte de l’époque pour comprendre la posture actuelle du dictateur, prêt à tout pour se maintenir au pouvoir.

Reste que sa soif de pouvoir s’est manifestée dès la mise en place de la Junte pour la reconstruction nationale dotée d’une direction collégiale de cinq des neuf «commandante» qui ont dirigé l’insurrection. Mais c’est à la suite de sa première défaite lors des élections présidentielles de 1990 que l’on a pu vérifier qu’il avait de moins en moins de scrupule pour retrouver le pouvoir.

Après avoir notamment pactisé avec l’extrême-droite la plus corrompue, ce qui a permis de modifier la loi électorale, il se fait réélire président en 2006, démantèle l’ensemble des institutions juridiques et change la constitution pour être réélu indéfiniment. Grace au soutien financier du Venezuela, Ortega et sa famille se sont aussi considérablement enrichis. Lui et sa famille sont devenus une copie conforme de la dynastie Somoza, peut-être même pire qu’elle.

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communiqué

Une coopération suisse en suspend

Après la chute de la dictature Somoza en 1979, l’agence suisse de coopération (DDC) a commencé à s’engager au NicaraguaLien externe. De nombreux Suisses se sont joints aux brigades ouvrières qui ont reconstruit le pays. Et depuis 1990, la DDC gère à Managua un bureau de coopérationLien externe pour l’Amérique centrale et intervient au Nicaragua depuis 1993.

Depuis le déclenchement le 18 avril 2018 des manifestations anti-gouvernementales, la Suisse a officiellement déclaré être «gravement préoccupée par la détérioration de la situation des droits de l'homme dans le pays, qui a fait un grand nombre de morts violentes et de blessés.»

En juin, une délégation suisse s’est rendue sur place, conduite par Thomas Gass, vice-directeur et chef du Domaine de direction Coopération Sud de la Direction du développement et de la coopération (DDC). A l’issue de cette visite, la délégation a notamment fait savoir dans un communiqué daté du 18 juin: «La SuisseLien externe a réitéré son engagement en faveur du Nicaragua, sur la base de plus de 35 ans de coopération dans ce pays. Toutefois, la Suisse va réorienter ses activités pour relever les nouveaux défis auxquels cette nation d'Amérique centrale est confrontée.»

Et le communiqué de préciser: «La délégation suisse a également rencontré des représentants de la société civile et du corps diplomatique pour analyser la situation. Elle a déclaré qu'elle suivrait de près l'évolution du contexte dans le pays et qu'elle était disposée à soutenir les efforts de dialogue, de paix et de réconciliation.»

swissinfo.ch/fb

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