Berne-Moscou: entre business et politique

Le président Dmitri Medvedev est arrivé lundi matin pour une visite d'Etat de deux jours en Suisse. swissinfo.ch a rencontré le professeur Nicolas Hayoz pour un bilan des relations russo-suisses, qui ont connu quelques phases critiques.

Ce contenu a été publié le 21 septembre 2009 - 06:04

L'accident aérien d'Überlingen, la reconnaissance par la Suisse de l'indépendance du Kosovo, les fonds Ioukos, le cas de l'ex-ministre Adamov: ces dernières années, les motifs de frottements n'ont pas manqué entre Moscou et Berne.

Toutefois, les choses ont commencé à changer: en 2007, la ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey a été chaleureusement accueillie à Moscou et voilà que le président russe Dmitri Medvedev s'apprête à venir en visite officielle à Berne. Sans oublier que, cette année, la Suisse représente les intérêts russes en Géorgie.

Pour mieux comprendre la situation, swissinfo.ch a interviewé le politologue Nicolas Hayoz, directeur de l'Institut interdisciplinaire pour l'Europe centrale et orientale de l'Université de Fribourg.

swissinfo.ch: Quelle est la signification de la visite de Medvedev à la lumière des relations russo-suisses ?

Nicolas Hayoz: Les événements qui ont provoqué des frottements appartiennent désormais au passé. Actuellement, les relations entre les deux pays peuvent être qualifiées de très bonnes.

Il ne faut donc pas attribuer une importance excessive à la visite de Medvedev. Elle répond à des intérêts économiques et pratiques, en particulier en ce qui concerne le rôle diplomatique joué par la Confédération dans le conflit russo-géorgien et à la coopération bilatérale, par exemple dans le domaine des visas.

Mais les aspects les plus significatifs portent sur les relations économiques. La Russie est en effet constamment à la recherche de nouvelles possibilités d'investissements. En outre, le pays doit impérativement attirer de nouveaux capitaux. A cela s'ajoute le fait que l'économie russe est obsolète et a besoin des compétences technologiques de pointe que peut lui offrir un pays comme la Suisse.

Ces questions sont aussi essentielles pour la Confédération: la Russie est l'un des marchés les plus importants pour les exportations suisses (près de 3 milliards de francs en 2008), et de nombreux entrepreneurs russes sont actifs en Suisse.

swissinfo.ch: La Russie est âprement critiquée en ce qui concerne le respect de la liberté d'expression (avec les cas Anna Politkovskaïa et Natalie Estemirova). Quelle est l'attitude de Berne ?

N.H.: Il me semble que la Suisse est excessivement prudente. Des pays comme l'Allemagne sont beaucoup plus explicites sur cette question. Aucun ministre suisse n'a été aussi clair qu'Angela Merkel [qui a qualifié ces événements d'«inacceptables», en invitant la Russie au respect des droits humains].

Manifestement, l'Allemagne est un pays plus grand, alors que la Suisse se réfugie toujours derrière sa neutralité. La Confédération est toujours en équilibre entre une ferme condamnation et la position particulière qu'elle occupe en tant que représentante de la Russie en Géorgie. Mais quoi qu'il en soit, j'estime que la Suisse confère trop de poids aux aspects économiques par rapport aux aspects politiques.

Encore une fois, c'est la peur de nuire aux intérêts économiques qui prévaut ici, mais une prudence excessive peut être mauvaise conseillère.

swissinfo.ch: L'image de la Suisse en Russie a-t-elle souffert des tensions qui ont opposées les deux pays ?

N.H.: La perception dépend du niveau de connaissance du pays au sein de la population. Ainsi, beaucoup de gens considèrent comme un héros la personne qui a tué le contrôleur aérien (employé de Skyguide) en fonction au moment de la tragédie d'Überlingen.

A ce propos, il faut relever que nombre de citoyens russes - surtout dans les régions les plus éloignées - connaissent très peu la Suisse et tendent à oublier que la Confédération est un Etat de droit doté de procédures judiciaires sûres.

D'autre part, on constate que la Suisse bénéficie d'une image plutôt positive auprès de l'élite russe, sûrement meilleure que d'autres pays. En outre, les touristes russes qui visitent le pays sont de plus en plus nombreux.

swissinfo.ch: Quelles sont les qualités helvétiques les plus appréciées à Moscou ?

N.H.: La Confédération ne fait pas partie de l'Union européenne (UE), ne défend pas les positions de l'Otan, dont elle n'est pas membre, et affiche une attitude prudente. Je pense donc que la Russie s'appuie sur la Suisse pour mieux défendre ses intérêts sur la scène internationale.

Même si la Suisse n'a pas un grand pouvoir, Moscou est bien consciente de son rôle discret et efficace au niveau diplomatique. De son côté, Berne a la possibilité de renforcer sa propre position de médiateur en ce qui concerne la politique de sécurité et l'armement.

swissinfo.ch: L'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini a été chargée par l'UE de rédiger un rapport sur le conflit du Caucase. Que peut-on en attendre ?

N.H.: Vraisemblablement, le document en question ne révélera pas d'éléments complètement nouveaux. Le rapport soulignera probablement que les responsabilités sont partagées équitablement par les parties en cause. L'aspect positif, auquel la Suisse a contribué, est la création d'un nouveau canal de communication et d'un nouvel élément de réflexion. C'est une contribution marginale, mais utile.

En ce qui concerne la situation sur le terrain, je ne prévois pas de grands changements. En fait, l'UE et les Etats-Unis n'ont pas de position claire par rapport à la Géorgie, notamment en ce qui concerne une adhésion à l'Otan. Ils continuent d'hésiter entre la condamnation de la Russie et la nécessité de préserver les relations économiques avec un pays aussi important, notamment en ce qui concerne l'approvisionnement énergétique. Et cela vaut aussi pour la Suisse.

Andrea Clementi, swissinfo.ch
(Traduction de l'italien: Isabelle Eichenberger)

Faits

End of insertion

Suisse-Russie

Au 18e siècle , les deux pays entretenaient d'intenses relations. Des écrivains, des artistes et des scientifiques visitaient la Suisse, alors que des citoyens helvétiques émigraient vers la Russie.

Plusieurs monuments et édifices, dessinés par des architectes suisses, témoignent du passage de ces migrants en Russie.

Au 19e siècle, la Russie fait partie des grandes puissances mondiales qui garantissent la neutralité suisse. Au début du 20e, artistes, étudiants et dissidents russes, dont Lénine, séjournèrent en Suisse.

Les remous de la Révolution entraîneront également l'interruption des relations diplomatiques en 1923 entre les deux Etats, pour ne reprendre qu'en 1946.

A la fin de la Guerre froide, les relations politiques, économiques, scientifiques et culturelles se sont rapidement intensifiées.

La Russie est devenue un partenaire commercial important et la Suisse fait partie des grands investisseurs au sein de la Fédération de Russie.

La Russie est le seul membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU avec lequel la Suisse pratique des visites d'Etat ministérielles annuelles.

Depuis 10 ans, la Suisse apporte sa contribution financière et technique. Elle offre également une aide humanitaire, en particulier dans le Sud-Caucase.

Depuis 2009, la Suisse représente les intérêts de Moscou en Géorgie, de même que les intérêts de la Géorgie en Russie.

End of insertion

Programme de deux jours de visite

Rencontres. Lors de sa visite d'Etat des 21 et 22 septembre, Dmitri Medvedev doit, selon la coutume, rencontrer les sept conseillers fédéraux. Il s'entretiendra aussi avec des entrepreneurs helvétiques.

Monument. Dmitri Medvedev doit aussi se rendre dans le canton d'Uri pour honorer le monument à la mémoire du maréchal Alexandre Souvorov et de sa traversée mémorable des Alpes en 1799, à la tête de son armée.

End of insertion

NICOLAS HAYOZ

Depuis 1998, professeur de sciences politiques à l'Université de Fribourg; dirige en outre l'Institut interdisciplinaire pour l'Europe centrale et orientale.

Durant toute sa carrière académique, il a séjourné à Moscou, Saint-Petersbourg, Tbilisi, Budapest et en Allemagne. Il est aussi responsable de plusieurs programmes de recherche sur les Balkans et le Caucase, en collaboration avec la Direction suisse pour le développement et la coopération (DDC).

End of insertion

Cet article a été importé automatiquement de notre ancien site vers le nouveau. Si vous remarquez un problème de visualisation, nous vous prions de nous en excuser et vous engageons à nous le signaler à cette adresse: community-feedback@swissinfo.ch

Partager cet article