Tempête dans un verre d’eau… de Vittel

Le drapeau à croix blanche flotte devant la mairie de Vittel. swissinfo.ch

Depuis le congrès 2014 à Paris, on croyait l’Union des associations suisses de France (UASF) revenue à la sérénité. Mais au final, la nouvelle présidente n’aura tenu qu’un an. A Vittel ce week-end, elle a remis sa démission, à l’issue d’un congrès où l’électricité était encore dans l’air.

Ce contenu a été publié le 26 avril 2015 - 00:24
Marc-André Miserez, Vittel, swissinfo.ch

«A Paris, j’avais dit que je n’étais pas Jeanne d’Arc. Eh bien croyez-moi, j’ai été littéralement carbonisée. C’est in-vrai-croyable», confie avec son goût de faire chanter la langue Anny Agrapart, élue l’an dernier à la tête de l’UASF. «Pendant une année, ils n’ont pas cessé de l’emm….», confirme plus prosaïquement Serge Lemeslif, pilier de l’association, qu’il a notamment présidée pendant huit ans, et au sein de laquelle il n’a pas que des amis.

Dans son rapport annuel, la présidente démissionnaire a déploré les «brouilleries intérieures mesquines élevées en affaire d’Etat» d’une association tiraillée entre «le cavalier seul opportuniste ou constant de certains, l’apparente soumission de quelques autres et la retenue résignée des derniers». 

Vittel

«Station thermale préférée des Français», comme l’a fièrement rappelé son maire Jean-Jacques Gaultier en accueillant l’UASF en ses murs, Vittel est un curieux assemblage de site touristique haut de gamme et de modeste chef-lieu de canton de 5300 habitants. Les imposants bâtiments du 19e et de la Belle Epoque qui ornent le parc thermal (également village ouvert du Club Méd) y côtoient des rues de gros bourg de province, avec nombre de maisons (et quelques palaces) aux volets clos, voire à l’abandon.

Depuis 1992, les fameuses sources de Vittel sont propriété de Nestlé, comme celles de sa voisine Contrexéville. Entre les deux villes, le géant suisse a installé la plus grande usine d’embouteillage du monde, qui fournit un emploi à plus de mille personnes dans la région et produit près d’un milliard et demi de bouteilles par année.

Malgré cela, Fritz Trachsel, émigré bernois de 2e génération et président de la Société suisse des Vosges (une centaine de membres, descendants des fromagers suisse établis dans la région dans l’entre-deux guerres), n’a pu compter sur aucun soutien de la multinationale pour organiser son congrès à Vittel. Tout au plus, Nestlé a-t-elle offert une demi-palette de bouteilles au logo rouge et blanc, venues par camion de Paris, via Beauvais. Soit 520 kilomètres.

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Bigre! Que voilà des mots tranchants, l’affaire semble sérieuse. Elle remonte à la crise de 2013, qui avait failli se terminer devant les tribunaux. Non réélu comme délégué au Conseil des Suisses de l’étranger (CSE) – le «parlement» de la 5e Suisse – Serge Lemslif avait alors accusé un rival de tricherie, ce qui avait entraîné la démission du président, une année d’intérim et pas mal d’invectives avant l’élection d’Anny Agrapart.

Comme l’a relevé cette dernière, depuis deux ans, «peu d’efforts ont été faits pour s’en sortir. Et les turbulences sont allées trop loin pour qu’un retour au point de départ soit encore possible». La présidente démissionnaire va même jusqu’à déplorer qu’on n’ait pas à l’époque, «sans doute par manque de courage, prononcé sur le champ et à huis clos la décision de dissolution qui s’imposait».

Léthargie

Encore des mots qui claquent. Tout va-t-il donc si mal au pays des associations suisses de France? Anny Agrapart veut malgré tout croire que l’UASF, longtemps tenue pour «une grande, utile et prestigieuse association», a encore «de beaux jours à vivre et une raison d’être».

Seulement voilà: de 63 associations au congrès de 2012, on est tombé à 50 aujourd’hui. Et encore, 9 n’ont pas payé leurs cotisations pour l’année en cours, ce qui fait 41 légalement représentées.

Ou plutôt 42, puisque les délégués présents à Vittel ont eu le plaisir d’accueillir un nouveau membre: l’Amicale des Suisses de l’Yonne. Sauf qu’elle ne compte que 40 membres, dont une quinzaine paient leurs cotisations. Comme le note avec un flegme désabusé son président «on n’est pas riches, mais comme on est fortement inactifs, on ne dépense rien».

Cette léthargie constitue un problème chronique des associations suisses de France (et généralement d’ailleurs en Europe): les membres vieillissent et le renouvellement ne suit pas, les jeunes ayant peu d’intérêt pour cette forme de vie associative. «Si quelqu’un a une idée miracle pour attirer des jeunes…», lance un orateur dans l’assemblée. Tout le monde hoche la tête…

Place aux jeunes

Des idées, Jean Philippe Ottou, président du club suisse du Var, en a quelques-unes. «Il est arrivé qu’on se retrouve à 20 à une assemblée… j’étais dégoûté. Alors, j’ai organisé un car pour aller voir un grand match de rugby à Toulon, et j’ai dû refuser du monde. Une autre fois, on est allé faire du vélo sur le circuit du Castelet, ou à un parc accrobranche, et les grands parents attendaient en bas pendant que leurs petits-enfants grimpaient dans les arbres».

«Mais évidemment, si vous proposez à des jeunes de venir à des assemblées comme celle-ci… c’est d’un autre âge», poursuit le quadragénaire, qui note au passage que la moitié des membres du comité actuel de l’UASF ne sont même pas sur swisscommunity (le «facebook» des Suisses de l’étranger).

Il n’est pas le seul à croire au renouvellement des générations dans les associations: Jean-Michel Begey, qui a retrouvé la sérénité depuis qu’il ne préside plus l’UASF (c’était lui, le démissionnaire de 2013), note avec fierté que son club de Bordeaux accueille chaque année 15 nouvelles familles. Elles sont déjà 120, avec beaucoup d’enfants. Et à Nantes, le club suisse local est présidé par une jeune femme de 33 ans.

L’épineuse question des statuts

Mais Anny Agrapart voit avant tout un autre problème qui mine l’UASF: celui des statuts, qu’elle juge «d’un formalisme à nul autre pareil, à bout de souffle, témoins d’un passé révolu et d’un conservatisme exacerbé». Il faut donc les réécrire.

Question centrale: la représentation des Suisses de France au CSE. Selon la règle, les 12 délégués auxquels la France a droit sont élus par l’UASF. Au vu des effectifs de celle-ci, ils ne représentent donc que moins de 5% des 194'000 Suisses vivant dans l’Hexagone. Pour la présidente sortante, ce manque de représentativité mine leur crédibilité.

La discussion est lancée. Une idée serait de les faire élire par l’ensemble des expatriés inscrits sur les listes électorales. Mais c’est d’abord l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE) qui doit décider du passage à ce mode d’élection directe, qui s’appliquerait à l’ensemble de la 5e Suisse. Et les résistances sont nombreuses, surtout en Allemagne. Le changement de mode d’élection ne sera donc vraisemblablement pas décidé pour 2017, date du prochain renouvellement du CSE. 

Suisse-France

Avec 194'000 personnes (en augmentation régulière de 2000 par année), les Suisses de France forment la première communauté de la 5e Suisse. Mais l’inverse est aussi vrai: aucun pays du monde n’accueille autant de Français que la Suisse (plus de 160'000, auxquels on peut ajouter 150'000 frontaliers).

Il y a 1500 entreprises suisses en France et 600 entreprises françaises en Suisse.

Depuis la visite (qualifiée ici d’«historique») du président François Hollande à Berne, les sujets qui fâchent (essentiellement bancaires et fiscaux) fâchent moins, mais il reste la grosse inconnue de la mise en œuvre de l’initiative populaire «contre l’immigration de masse», accepté de justesse le 9 février dernier. Car comme Bruxelles, Paris n’est pas prêt à transiger sur la libre-circulation des personnes.

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A suivre…

Sans attendre jusque-là, le Groupe d’études helvétiques de Paris a déjà rédigé son propre projet de nouveaux statuts. Outre l’élection directe, il prévoit d’exclure les délégués au CSE du comité de l’UASF, alors qu’ils en forment aujourd’hui l’entier. Seul l’un d’entre eux serait admis au bureau, mais avec voix consultative.   

Un projet radical donc, qui divise fortement le congrès. Mis au vote (à bulletin secret), il recueille 15 voix pour et 15 voix contre. Et bizarrement, l’idée même de réviser les statuts ne fait que 14 voix pour, et 16 contre. Autant dire qu’on n’a pas fini d’en parler.

Anny Agrapart partie, c’est la première vice-présidente, Françoise Millet-Leroux, qui prend l’intérim jusqu’au prochain congrès, en 2016 à Agen. L’UASF devra alors se donner une nouvelle tête, qui ne s’annonce pas facile à trouver. «Tout le monde veut être délégué au CSE, mais personne ne veut diriger une association tiraillée entre cinq ou six clans», avait dit l’an dernier à Paris, la précédente présidente ad interim.

Histoire à suivre.

Les adieux d’un fidèle

Vittel aura aussi été le dernier congrès de l’UASF de Jacques-Simon Eggly, qui va quitter son poste de président de l’OSE cette année. Dans son message d’au revoir, il a dit à quel point l’Organisation avait été perturbée par les turbulences à l’UASF, «qui ont mis en cause sa crédibilité, et celle de l’OSE même».

«Je vous adjure de retrouver votre unité et de donner une bonne image de vous, a plaidé ce grand fidèle des congrès des Suisses de France. Vous êtes la plus grande section de la 5e Suisse. Vous êtes légitimes, donc responsables. Et n’oubliez pas que Jules César a cru pouvoir vaincre les Gaulois parce qu’ils étaient divisés». 

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