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Les préjudices des nouvelles croisades de l’Occident

Les combattants khmers rouges dans l’image fleurie qu’en donnait la propagande d’un des régimes les plus sanguinaires que le monde ait connu.

Les combattants khmers rouges dans l’image fleurie qu’en donnait la propagande d’un des régimes les plus sanguinaires que le monde ait connu.

(Keystone)

Le conflit montant entre l’Onu et Phnom Penh sur le tribunal des khmers rouges illustre les limites d’une justice internationale où la vérité se situe trop facilement du côté du plus puissant. Au détriment des complexités régionales.

En démissionnant avec fracas du tribunal des khmers rouges, le juge genevois Laurent Kasper-Ansermet souligne une fois de plus le fossé d’incompréhension entre l’ONU et le pouvoir cambodgien. Le nœud du conflit: l’ouverture ou non de nouvelles enquêtes sur cinq cadres (dossiers 3 et 4) du régime déchu de Pol Pot qui a fait près de 1,7 millions de morts. Mais derrière cette question, se profile un problème bien plus vaste: celui de la pertinence et des limites des juridictions internationales.

Pour mémoire, un accord avait été trouvé en 2003 entre Phnom Penh et l’ONU sur la mise en place des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Cette juridiction mixte, composée de magistrats internationaux et nationaux, avait pour mission de juger les plus hauts dirigeants et les principaux responsables des massacres perpétrés entre 1975 et 1979. Seulement, aujourd’hui, il y a désaccord sur qui doit figurer sur le banc des accusés.

Pour Phnom Penh, les procès doivent se limiter à ceux déjà entamés: celui de Duch (cas 001), le directeur du centre d’extermination S21 – il vient d’être condamné à perpétuité – et ceux des quatre plus hauts dignitaires khmers rouges encore en vie (cas 002). Mais l’ONU accuse le gouvernement de Hun Sen de violer cet accord en s’opposant à de nouvelles poursuites. Tandis que d’influentes ONG, Amnesty international et Open Society Justice Initiative en tête, dénoncent un «déni de justice pour les victimes» et accusent Phnom Penh d’ingérence.

Le prix de la stabilité

«Il ne faut pas être plus royaliste que le roi, nous sommes les victimes de Pol Pot. Nous sommes plus demandeurs de justice que vous». Dim Sovannarom, chef de la section des relations publiques aux CETC, a, comme presque tous les Cambodgiens,  perdu sa famille dans les camps. Sa réaction révèle l’agacement côté cambodgien face à ce qui est perçu comme des jugements à l’emporte-pièce de la communauté internationale. Le porte-parole déplore notamment le manque de connaissance du contexte local de la part de magistrats internationaux. Contacté par téléphone, le juge Ansermet n’a pas souhaité s’exprimer.  

 

Selon le politologue belge Raoul Marc Jennar, grand connaisseur du Cambodge pour y avoir séjourné plus de 20 ans – il est conseiller régulier du gouvernement – la source du malentendu remonte à avant 2003. «Il est malheureux que ceux qui ont négocié l’accord [les représentants de l’ONU et de Phnom Penh, réd.] n’aient pas défini avec précision qui devait être considéré comme hauts dirigeants et principaux responsables des massacres», relève-t-il.

Et d’ajouter: «Dans les zones khmères rouges vivent d’anciens cadres qui ont du sang sur les mains. Mais le gouvernement a conclu une amnistie avec les anciens khmers rouges. Et voilà le prix à payer.»

Verrouiller le passé

Pour François Roux, l’ancien avocat de Duch, aujourd’hui chef du bureau de la défense au Tribunal spécial pour le Liban, les tensions autour des procès cambodgiens illustrent les difficultés de la justice pénale internationale. «Les tribunaux internationaux sont créés par décisions politiques, rappelle-t-il. Mais ensuite, les juges doivent aller en toute indépendance jusqu’au bout de l’exercice. On retrouve ce problème au Liban, au Rwanda, en ex-Yougoslavie ou en Afrique du Sud. Que faire à partir de ces constats? Personne n’a de réponse, sauf reconnaître que ces tribunaux fonctionnent beaucoup sur le symbole, ce qui est sans doute utile à la société mais insatisfaisant en équité et en droit.»

Il s’agirait donc de savoir combien de symboles sont nécessaires pour permettre à la société de se reconstruire. Chum Mey, l’un des deux derniers survivants de S21, ne veut pas d’autres procès. «Ces tribunaux coûtent très cher pour une justice pas très satisfaisante», explique-t-il. De son point de vue, l’arrestation d’autres responsables risquerait d’amener le chaos dans le pays. Avec d’autres victimes, il a créé une association où sont admis les anciens khmers rouges prêts à s’engager pour la reconstruction du pays. «C’est pour moi, une manière de verrouiller ce passé.»

Droits de l’homme instrumentalisés

Le célèbre cinéaste Rithy Panh, rescapé des camps, est aussi agacé par ce qu’il appelle «le deux poids deux mesures» des internationaux. «Pourquoi, lorsque les magistrats auditionnent les Cambodgiens, leur posent-ils des questions aussi stupides que la forme de la boîte dans laquelle ils devaient uriner, alors qu’aux témoins occidentaux, ils adressent des questions intelligentes sur l’éthique et la morale face à un crime contre l’humanité?» interroge-t-il.

Une «arrogance» qui constitue une réelle pierre d’achoppement. «Le gouvernement commet de nombreuses maladresses dans sa manière de communiquer, reconnaît Raoul Jennar. Mais la radicalité de certaines organisations internationales, qui tendent à confondre promotion des droits de l’homme et guerre de croisade, cause un tort considérable. Un état de droit ne se construit pas du jour au lendemain dans un pays où on a rouvert la première faculté en 1990. Mais cela, les internationaux l’ignorent ou feignent de l’ignorer.»

Pour François Roux, le risque d’instrumentalisation des droits de l’homme existe bel et bien, ce au nom d’un idéal de justice. «Les magistrats pensent de bonne foi que, quand ils sont juges dans un tribunal international, ils se doivent de partir en croisade contre l’impunité. Or ils doivent garder à l’esprit qu’ils sont là uniquement pour juger celui qui est dans le box.»

L’hypocrisie de la communauté internationale

Durant les sept années de négociations entre le gouvernement khmer et l’ONU pour l’instauration du tribunal mixte chargé de juger les responsables khmers rouges, il a été clairement établi que les jugements porteraient strictement sur la période du régime génocidaire (1975-1979). La responsabilité des grandes puissances ne serait du coup pas abordée.

Au sein de l’ONU, les Etats-Unis, la Chine et leurs alliés avaient en effet condamné un «changement de régime issu d’une intervention étrangère » (le Vietnam, allié de l’Union soviétique, a mis fin au régime de Pol Pot, en envahissant le Cambodge). Les khmers rouges conservent ainsi pendant les quatorze années qui suivront, le siège du Cambodge à l’ONU.

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Quelques étapes historiques

1997 Reddition des derniers mouvements armés khmers rouges.

1998 Mort de Pol Pot dans son fief de Anlon Veng.

2007 Création des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).

Février 2009 Ouverture à Phnom Penh du procès de Duch.

Juillet 2010 Duch est condamné à trente ans de prison. Appel.

Juin 2011 Ouverture à Phnom Penh du procès des quatre plus hauts dirigeants du régime khmer rouge encore en vie.

Février 2012 Duch est condamné à perpétuité.

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Les quatre accusés

Nuon Chea, 84 ans, ou «Frère numéro 2», était le bras droit de Pol Pot. Il était aussi l’idéologue du régime.

Ieng Sary, 85 ans, ou «Frère numéro 3», était ministre des Affaires étrangères.

Khieu Samphan, 79 ans, était le chef d’Etat du Kampuchea démocratique.

Ieng Thirit, 79 ans, épouse de Ieng Sary, et ancienne ministre des Affaires sociales.

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InfoSud/swissinfo.ch


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