La pandémie révèle la situation réelle du Chili

Les effets de la pandémie sont bien visibles dans les rues de Santiago du Chili. Keystone / Alberto Valdes
Norma Domínguez, Buenos Aires

La Covid-19 frappe durement l’Amérique du Sud. Le Chili a désormais dépassé l’Italie et l’Espagne en nombre d’infections. Le pays a franchi le seuil des 270'000 cas, ce qui remet en question sa capacité sanitaire. Deux Suissesses expatriées au Chili, racontent comment elles font face à la crise et parlent de leurs craintes, de leurs familles et de leurs espoirs en cette époque de coronavirus.

Les dernières données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquent que le Brésil, le Pérou, le Chili et le Mexique sont – dans l’ordre – les pays comptant le plus grand nombre d’infections confirmées. Dans le même temps, le CSSE de l’Université Johns Hopkins place le Chili devant l’Espagne et l’Italie. Cette crise sanitaire aggrave encore la crise sociale qui a explosé en octobre 2019 en raison des inégalités qui règnent dans le pays.

Les Suisses en Amérique du Sud

Les statistiques officielles suisses (2019) indiquent que 46'418 citoyens helvétiques sont enregistrés en Amérique du Sud. Parmi eux, 5490 vivent au Chili. Il s’agit de la troisième communauté suisse dans la région, après celles du Brésil et de l’Argentine.

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«Je ressemble à une nonne cloîtrée»

Les témoignages de Brigitte Ackermann, 72 ans, et de Regula Ochsenbein, 71 ans, concordent sur plusieurs points. Peut-être est-ce dû à la sagesse de l’âge ou à leurs expériences d’expatriées: les deux femmes donnent une vision claire et précise de la situation dans leur pays d’accueil.

Originaire du canton du Jura, Brigitte Ackermann vit à Viña del Mar avec son mari chilien. Née à Lucerne et élevée entre Bâle et Berne, Regula Ochsenbein vit seule à Santiago du Chili, depuis que sa fille est partie au Canada l’an dernier.

Les deux expatriées respectent toutes les indications du gouvernement chilien. De plus, elles avouent écouter les recommandations venant de Suisse, ce qui les a aidées à être prêtes lorsque le virus a atterri au Chili. Bien que sa commune n’ait décrété le confinement qu’il y a une semaine, Brigitte Ackermann s’est mise volontairement en quarantaine en mars, parce qu’elle savait qu’elle devait être suffisamment en forme pour prendre soin de son mari de 90 ans.

Regula Ochsenbein a pris les mêmes précautions. «Je suis en quarantaine volontaire depuis la mi-mars, raconte-t-elle. J’avais alors assisté à la veillée mortuaire d’un prêtre-ouvrier et nous avons ensuite appris que plusieurs religieuses présentes avaient été infectées. Depuis lors, je n’ai jamais pris les transports publics et je ne sors de la maison que pour balayer le passage ou acheter du pain au coin de la rue. Je ressemble à une nonne cloîtrée! Dans ma commune (Gran Santiago), la quarantaine obligatoire dure environ 7 semaines.»

La Suisse, la famille et les craintes

Le fait d’être loin de sa famille et de ses amis lorsqu’on vit dans des situations extrêmes peut réveiller des craintes et des inquiétudes qui ne sont pas perçues dans des conditions «normales». Un autre point commun de ces deux femmes est leur courage.

«J’ai ma famille en Suisse: mes deux enfants et mes deux petits-enfants sont répartis entre Lausanne et Neuchâtel», raconte Brigitte Ackermann, qui assure qu’à aucun moment elle n’a pensé à rentrer dans son pays lorsque la crise a éclaté, non seulement parce que la pandémie n’y est pas encore terminée, mais aussi parce qu’elle vit au Chili avec son mari depuis une décennie.

«Je n’ai pas eu peur pour les miens, car ils prenaient soin d’eux et parce que la Suisse avait des mesures strictes qui étaient bien respectées. Ma fille avait plus peur pour nous. Je ne suis pas peureuse de nature. Je suis positive et confiante dans la vie. Je crois en mon intuition», confie Brigitte Ackermann, qui est par ailleurs la représentante du Chili au Conseil des Suisses de l’étranger.

Regula Ochsenbein, qui a travaillé à l’ambassade de Suisse au Chili pendant de nombreuses années, a également laissé de la famille dans son pays d’origine. Sa sœur cadette, ses petites-nièces et petits-neveux, ainsi que de nombreux amis de l’école et de l’université. Pourtant, il ne lui est jamais venu à l’idée de revenir en raison de la pandémie.

«Je n’ai pas peur de ne plus les revoir, car les Suisses sont plus disciplinés pour respecter les restrictions imposées par les autorités, et le système de santé est excellent. Ici, j’ai une maison avec six chiens, et 40 ans de ma vie au Chili avec des amis chiliens. Je me sens en sécurité, parce que je ne sors pas. Je parle de porte à porte avec mes voisins et par WhatsApp avec mes amis. J’achète ce dont j’ai besoin en ligne et je n’ai jamais été paranoïaque. Je me lave toujours les mains et je mange bien pour maintenir mes défenses élevées, car personne n’est immunisé», déclare-t-elle.

«Ils ont oublié d’aider les pauvres»

Lorsque la pandémie est arrivée au Chili, le 3 mars, les blessures de l’explosion sociale déclenchée en octobre 2019 à cause des inégalités et la pauvreté croissantes n’étaient pas encore cicatrisées. Cela a encore mis en lumière la vulnérabilité du gouvernement.

«Je ne peux pas nier que j’ai ressenti de la peur et que je souffre parfois d’insomnie, confie, angoissée, Regula Ochsenbein. Pas tant pour moi que pour ceux qui ne peuvent pas prendre les mêmes précautions, qui doivent choisir entre aller travailler au risque d’être infecté ou s’enfermer dans des logements sociaux surpeuplés ou des constructions précaires et mourir de faim.»

Brigitte Ackermann partage cette inquiétude. Elle juge la situation «catastrophique», surtout à Santiago. «La pandémie montre la situation réelle du pays, dit-elle. Il est très difficile de mettre en œuvre les mesures sanitaires que le gouvernement a édictées sans aider les pauvres. La situation économique de nombreuses personnes ne leur permet pas de s’y conformer sans être accompagnées.»

Les deux expatriées estiment que le gouvernement a réagi tardivement et que la situation économique de nombreuses personnes ne permet pas de mettre en œuvre ces mesures sans une aide suffisante de l’État.  Les politiques de santé ne peuvent pas réussir si elles ne vont pas de pair avec une politique sociale et économique. Ceux qui sont descendus dans la rue pour protester, puisqu’ils n’avaient rien à perdre sauf leur vie, sont les mêmes qui organisent les soupes populaires dans les quartiers périphériques des grandes villes, explique Regula Ochsenbein.

«Au niveau de la santé, la collaboration entre le secteur public et le secteur privé ne fonctionne pas bien, alors que ce serait nécessaire dans des moments aussi difficiles que ceux que nous vivons», s’inquiète Brigitte Ackermann.

Sans perdre espoir, les Suissesses pensent qu’après cette crise mondiale sans précédent qu’est la pandémie de Covid-19, rien ne changera véritablement...


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