Dans le domaine de la diversité, les banques ont encore beaucoup à faire

Apparemment, la Suisse ne l’a jamais totalement accepté. Après avoir perdu sa lutte de pouvoir contre le président du conseil d’administration Urs Rohner, Tidjane Thiam a quitté la direction de Credit Suisse en février. © Keystone / Walter Bieri

Le fait que l’Ivoirien Tidjane Thiam ait dû quitter son poste à la tête de Credit Suisse aurait aussi à faire avec le racisme, comme le laisse entendre un article du New York Times. Il était le seul patron d’une grande banque à avoir la peau foncée. Dès lors, la question se pose: comment le monde bancaire - et notamment Credit Suisse - traite-t-il la question de la diversité ?

Ce contenu a été publié le 12 octobre 2020 - 18:00

Dans leurs rapports annuels, la plupart des grandes banques soulignent l’importance qu’elles accordent à la diversité et à la promotion des minorités. C’est une des conclusions d’une évaluation de l’agence de «chasseurs de têtes» DHR International. On parle ici de diversité des collaborateurs en fonction de facteurs comme le sexe, l’origine, l’ethnicité, l’orientation sexuelle, l’âge, la religion etc.

Patron ou concierge?

Huit mois après les faits, le départ du premier patron africain d’une grande banque suisse fait à nouveau la une. Dans un article richement documenté, le New York Times pose la question: sa démission a-t-elle aussi à voir avec des motifs racistes?

Le quotidien américain n’apporte pas de réponse définitive, mais entre les lignes, cet article paru début octobre laisse bien entendre que la couleur de peau de Tidjane Thiam a joué un rôle. L’épisode de l’anniversaire du président Urs Rohner en novembre 2019, où le spectacle commençait par un danseur noir habillé en concierge et balayant le sol, avait amené le directeur à quitter la salle. Cette semaine, Credit Suisse a présenté ses excuses dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian, qui a relayé l’incident.

Âgé aujourd’hui de 58 ans, Tidjane Thiam a démissionné de son poste en février, après la découverte de filatures ordonnées sur un ex-manager passé à la concurrence et sur d’autres cadre du géant bancaire.

Malgré cela, peu de choses ont changé, affirme Anina Cristina Hille, qui mène des recherches sur la diversité à la Haute École de Lucerne. Les employeurs en Suisse, en particulier les grandes banques, se disent très engagés sur le sujet, mais en fin de compte, c’est un problème qui concerne non seulement l’économie, mais aussi la politique et la société en général.

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L’accent sur les questions de genre

S’agissant de diversité, les banques (mais pas seulement elles) se sont concentrées jusqu’ici fortement sur la question de l’égalité entre les sexes. «Quand on parle de diversité aujourd’hui, c’est à cela que pensent la plupart des gens», note Anina Cristina Hille. «Probablement parce que le genre a été une question politique majeure ces dernières années et parce que cela touche la moitié de la population».

Rien d’étonnant dès lors que ce soit le domaine dans lequel on a le plus fait. L’an dernier, une étude du cabinet de conseil Oliver Wyman arrivait à la conclusion qu’à force de travail et d’engagement, les discours bienveillants des banques avaient enfin eu de réels effets. Après tout, 20% des membres des directions générales sont aujourd’hui des femmes. Certes, mais cela ne fait toujours qu’une sur cinq – sans parler des autres étages du management – alors que globalement, les femmes forment plus de la moitié de l’effectif total des banques.

Et la promotion des minorités?

Promouvoir l’égalité des sexes, c’est bien, mais la question semble faire de l’ombre à celle des minorités. Dans un sondage de la Haute École de Lucerne, 92% des entreprises suisses interrogées ont dit que leur gestion de la diversité incluait le thème du sexe. Par contre, 49% seulement ont dit se soucier de l’ethnicité.

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Et si l’on parle de mesures concrètes, l’écart est plus marqué encore: les entreprises sont 54% à disposer de réseaux et de groupes dédiés à la promotion des femmes, mais à peine 9% à avoir des structures similaires pour la promotion des minorités ethniques.

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Credit Suisse en bonne position

Et qu’en est-il de Credit Suisse en particulier? Pour ce qui est de l’égalité des sexes, la banque est plutôt bien placée par rapport au reste de la branche: trois des 13 membres de son Conseil d’administration sont des femmes, ce qui correspond exactement à la moyenne du secteur. La direction, par contre, fait mieux que le moyenne, puisqu’elles y sont 27%. Dans l’ensemble, 22% des cadres supérieurs sont des femmes, alors que selon une estimation de la Skema Business School, la moyenne du secteur bancaire est à moins de 17%.

Anina Cristina Hille examine régulièrement la manière dont diverses entreprises suisses abordent la diversité au sens large. Dans ses sondages en ligne, elle leur pose une cinquantaine de questions sur leur organisation générale, leur gestion de la diversité, la composition de leur personnel en termes d'âge, de sexe, de nationalité, de religion et de santé ou de handicap. La synthèse de toutes ces données donne un Index de Diversité, publié pour la dernière fois en 2018. À l’époque, Credit Suisse en occupait la première place, devant IKEA et l’Institut Paul Scherrer.

L’autre grande banque suisse, UBS, a participé pour la dernière fois à l’enquête en 2014. Elle n’avait pas atteint le top 10, alors que Credit Suisse se classait 4e.

Pour Anina Cristina Hille, les bons classements de Credit Suisse ne sont pas une surprise. Elle sait d’expérience que les grandes entreprises actives à l’international sont généralement plus conscientes des questions de diversité. «L’égalité seule, cela ne suffit pas dans le monde des affaires. Mais quand on met en avant les avantages de la diversité - par exemple le fait que la diversité permet de mieux utiliser le potentiel des collaborateurs -, les entreprises répondent bien».

Encore beaucoup à faire

Mais finalement, ce que les banques suisses entreprennent, personne ne les force à le faire ni à en rendre compte. Il en va autrement aux États-Unis, patrie du débat sur la diversité et du mouvement Black Lives Matter: les grandes entreprises y sont tenues de fournir aux autorités des données sur la diversité de leur personnel. En Suisse ,il n’existe pas d’instrument comparable.

L’année dernière, le Washington Post a analysé les données disponibles pour le secteur financier et en a tiré cette conclusion sans équivoque: «Les banques ont de la peine à augmenter le nombre de Noirs aux postes de direction».

Un rapport de la Commission des services financiers de la Chambre des représentants arrive à une conclusion similaire: les grandes banques américaines sont toujours fermement aux mains des hommes blancs. Il reste beaucoup à faire.

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