Les vestiges des années Sihanouk, une nostalgie khmère

Sim Sittho devant l'Institut des langues étrangères conçu par Vann Molyvann swissinfo.ch

Les Cambodgiens s’apprêtent à célébrer en masse les funérailles du père de l’indépendance du royaume khmer, mort en octobre. Fiers ou nostalgiques, ils redécouvrent le Cambodge qu’il a bâti dans les années 60. Une époque dont témoignent aujourd’hui les bâtiments de Vann Molyvann, l’architecte de Sihanouk.

Ce contenu a été publié le 28 janvier 2013 - 15:08
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C’est dans la maison familiale achevée en 1970 que Vann Molyvann habite à Phnom Penh. Retrouvée intacte au début des années 90 à son retour d’exil en Suisse, la demeure à l’architecture audacieuse est une oasis de tranquillité le long du boulevard Mao Tse Toung, l’une des artères pétaradantes et fumantes de la capitale cambodgienne.

«Le plus souvent, Sihanouk m’appelait, me montrait un petit croquis, tout en précisant par exemple: - nous allons recevoir le général de Gaulle (en 1966, ndlr). Il faut que vous fassiez une salle de réception adaptée au nombre des invités. Je vois ça comme ça -.  Je devais rentrer tout de suite pour démarrer les travaux, sans plan», raconte le tout premier architecte du Cambodge indépendant, âgé aujourd’hui de 86 ans.

Tour à tour architecte, urbaniste, ministre, recteur, Vann Molyvann a été l’un des principaux acteurs des années Sihanouk (1954-1970). Sa démarche architecturale traduit la vision qu’avait le père de l’indépendance du Cambodge pour son royaume: une alliance des techniques ancestrales de la civilisation khmère et du fonctionnalisme du Corbusier, l’un de ses maîtres à penser.

Ecologiste par nécessité

De la tradition khmère - paysanne et aristocratique - Vann Molyvann a repris l’usage des pilotis, des briques d’argile et du bois, tout comme leur agencement parfaitement adapté au climat tropical, ses chaleurs accablantes et ses pluies diluviennes. Cette intelligence climatique, Vann Molyvann l’a inscrite dans la durée et la modernité par l’utilisation du béton armé, le matériau phare de l’architecture occidentale au milieu du siècle dernier.

Sans être minimalistes, ses réalisations ne s’embarrassent d’aucun superflu et d’aucun gaspillage d’énergie. Les murs de briques absorbant la chaleur sont séparés des parois en béton pour que l’air y circule, un refroidissement naturel également obtenu par la récupération des eaux de pluie. Les éclats du soleil sont atténués par des brise-soleil. L’espace habité peut ainsi se passer d’un usage massif de l’air conditionné. Vann Molyvann a été un précurseur du développement durable, par nécessité climatique et économique.

Mais le chef de file de la Nouvelle architecture khmère, dont les réalisations permettent aujourd’hui encore de percevoir ce que fut le Cambodge de Norodom Sihanouk, n’inspire plus guère les artisans de la croissance actuelle de la capitale cambodgienne.

Vann, sa vie, son œuvre

Né à Ream dans la province de Kampot le 23 novembre 1926, Vann Molyvann obtient une bourse d’étude de l’Etat français attribuée à un khmer, le Cambodge étant sous son protectorat colonial.

Après avoir étudié l’architecture à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, suivi les cours d’études khmères à l’Ecole du Louvre et croisé la route des futurs leaders khmers rouges, il rentre au Cambodge en 1956, deux ans après l’indépendance du royaume.

Peu après son retour, le prince Sihanouk le nomme chef des travaux publics et architecte d'Etat, le début d’une carrière de grand commis de l’Etat, notamment comme ministre de l'éducation et recteur de l'Université des Beaux-Arts qu’il a fondée.

C’est à son retour également qu’il rencontre sa future femme Trudy, une Suissesse travaillant au Cambodge pour l’ONU.

En 14 ans, il a conçu et construit une centaine d’édifices, dont la plupart des bâtiments officiels et des monuments des années Sihanouk (1954-1970).

Peu après le coup d’Etat du maréchal Lon Nol contre Sihanouk en 1970, Vann se réfugie avec sa famille en Suisse dont il obtient la nationalité et où il travaille comme architecte, avant d’être engagé par l’ONU. Il rejette les offres et les pierres précieuses des khmers rouges qui l’invitent à rentrer au pays.

Peu avant le retour du roi Sihanouk, il rentre au Cambodge en 1991. Avec l’UNESCO, il fonde l’Autorité pour la protection du site et l'aménagement de la région d’Angkor / Siem Reap (APSARA).

En 2008, à 82 ans, il soutient avec succès en France une thèse de doctorat sur Les cités du Sud-Est asiatique, le passé et le présent.

F. Burnand

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Croissance sauvage

Phnom Penh vit à l’heure chinoise, imitant son développement débridé et ses tours clinquantes. Ce qui désespère Sim Sittho, une architecte cambodgienne de 29 ans qui travaille pour Khmer Architecture Tours. L’association fondée en 2003 organise des visites guidées des principales réalisations de la Nouvelle architecture khmère et documente ce mouvement architectural au profit des étudiants en architecture du Cambodge.

A bord du tuk-tuk qui nous conduit au travers des vestiges du Phnom Penh des années 60, Sim Sittho s’indigne: «La plupart des architectes actifs à Phnom Penh sont chinois. Ils exécutent des copies de bâtiments que les investisseurs ont trouvés dans des magazines de luxe. Personne ne tient compte de l’environnement urbain. Ce qui prime, c’est le prestige supposé que dégagent ces tours et la vitesse de leur construction. La référence chinoise, c’est 90 étages en 90 jours, un objectif qui ne peut être atteint qu’avec des tours de verre. Mais ces buildings sont totalement inadaptés au climat tropical.»

Dans son vaste bureau du ministère de l’information,  le porte-parole du gouvernement justifie cette manière de faire. «Dans les années 60, Phnom Penh n’avait que 600'000 habitants. Aujourd’hui, la capitale en compte plus de 2 millions et le prix du terrain grimpe (environ 1500 dollars/m2, ndlr). Il faut dès lors construire verticalement pour répondre au développement de la ville. Mais les plus hauts gratte-ciels seront construits en dehors de la ville. Au centre, les quelques tours existantes n’ont que 40 étages», plaide Khieu Kanarith.

Vann Molyvann, lui, enfonce le clou: «A mon époque, il était impossible de considérer l’architecture et l’urbanisme comme un secteur spécifique, séparé des autres domaines de la société. Aujourd’hui, Il y a une déconnection complète entre l’urbanisme, l’aménagement du territoire et les populations elles-mêmes, contrairement à ce que j’ai pu observer en Suisse durant mes années d’exil.» Et l’architecte de pointer l’accaparement des terres au profit de Tycoon cambodgiens ou étrangers et les expulsions forcées de leurs habitants, en particuliers parmi les minorités ethniques du Cambodge.

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La neutralité du Cambodge

Dans la maison en bois qu’il occupe à la sortie de Phnom Penh le long de la Nationale n°1 qui mène au Vietnam, l’ethnologue Ang Choulean rappelle que Sihanouk savait, lui, se faire aimer du peuple, tout autocrate qu’il était. C’était même l’une des caractéristiques officielles du Sangkum Reastr Niyum (qu’il traduit littéralement par société préférée de la population) le mouvement politique lancé par Norodom Sihanouk pour construire l’indépendance du Cambodge et court-circuiter sur la scène intérieure le populaire Parti démocrate, les communistes indochinois, comme les mouvements soutenus par la Thaïlande et le Sud-Vietnam, alignés, eux, sur les Etats-Unis.

Pour consolider cette voie escarpée au cœur de la Guerre froide, qui se révélera sans issue – le prince est renversé par un coup d’Etat pro-américain en 1970 - «Norodom Sihanouk a vraiment travaillé en profondeur pour le pays, raconte avec nostalgie l’ethnologue de 63 ans. Même quand il n’était plus officiellement le roi, il le restait toujours, accomplissant ses devoirs ancestraux, que ce soit en orchestrant les fastes et la pompe du royaume ou en lançant des projets améliorant les conditions de vie de son peuple dans tout le pays. Pour ce faire, Sihanouk a su dénicher les potentiels du pays en associant traditions et modernité. Il avait ça constamment en tête.»

Mixer tradition et modernité

Un esprit qui a nourri l’architecture de Vann Molyvann, mais aussi les chanteurs cambodgiens de l’époque, créateurs d’une musique pop originale qui connaît depuis quelques années un revival auprès de la jeunesse de Phnom Penh et de la diaspora khmère. Même si à l’époque, Sihanouk le prince rouge (qualifié ainsi par la droite pro-américaine) n’appréciait guère cette musique sous influence anglo-saxonne.

Jeune réalisateur de films et producteur de hip hop cambodgien (KlapYaHandz) basé à la périphérie de Phnom Penh, Visal Sok confirme : «Ce que je garde de Sihanouk, c’est son engagement pour la culture, le cinéma, la musique, l’architecture, toutes ces bonnes choses qu’il a apportées au Cambodge.»

Visal Sok, qui a grandi dans la cité des 3000 au nord-est de Paris, avant de retourner au Cambodge au milieu des années 90, y trouve son énergie et ses espoirs: «Notre habileté à mixer les genres, les influences, c’est le gros potentiel du Cambodge. Nous sommes des artistes, non des guerriers ou des politiciens. C’est cela qui va sauver le pays. J’y crois dur comme fer.»

Le dernier hommage à Norodom Sihanouk

Le 1er février débutent les cérémonies organisées pour les funérailles de l'ancien roi du Cambodge Norodom Sihanouk, mort à Pékin en octobre 2012. Elles se termineront par sa crémation le 4 février.

Des centaines de milliers de Cambodgiens devraient converger sur Phnom Penh pour assister aux cérémonies. Le gouvernement pronostique la venue de 1,5 à 2,5 millions de personnes, alors que la capitale compte déjà 2 millions d’habitants. Les autorités se déclarent prêtes à faire face.

Selon Naly Pilorge, directrice de la Ligue cambodgienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme (LICADHO), le gouvernement sait habilement gérer ces funérailles, voire les utilise à son propre compte pour les élections législatives de cet été, un scrutin qui a lieu tous les cinq ans.

«Nous allons assister à un durcissement du régime, pronostique Naly Pilorge. Comparé aux pays de la région, le Cambodge paraît libre. Mais les intimidations, la répression et la censure se manifestent régulièrement.»

Porte-parole du gouvernement, Khieu Kanarith répond: «Pour nous, il y a trois conditions pour qu’un pays devienne démocratique: le pluralisme et le multipartisme, une société civile très active et une presse indépendante et professionnelle. C’est ce que nous essayons de faire aujourd’hui au Cambodge. Dans 5 ou 10 ans, nous aurons un Etat de droit dans le plein sens du mot.»

Depuis les années 90, 11 journalistes ont été tués au Cambodge. En octobre 2012, Mam Sonando, propriétaire de la radio indépendante Beehive, a été condamné à 20 ans de prison pour «sécession»  et  «incitation au port illégal d’armes».

F. Burnand

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