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Dépendance «De temps à autre, le démon du jeu se réveille»



Les casinos online sont interdits en Suisse, mais rien n'empêche de jouer sur des sites étrangers.

Les casinos online sont interdits en Suisse, mais rien n'empêche de jouer sur des sites étrangers.

(AFP)

En Suisse, on dénombre près de 120'000 joueurs excessifs. Julia* en fait partie. Sa passion? Les casinos en ligne. Après avoir risqué de tout perdre, elle est peu à peu sortie de ce «trou noir». Le chemin vers le sevrage total est toutefois encore parsemé d’embûches.

Un mois. C’est le temps qu’il a fallu à Julia pour devenir accro au jeu. Il n’y a probablement que quelques drogues dures pour provoquer un effet aussi rapide. La quarantaine, de formation universitaire, mariée et père de quatre enfants, un bon travail, aucun passé de joueuse: rien ne semblait pourtant prédisposer Julia – s’il existe effectivement des prédispositions – à se faire happer par les jeux de hasard.

Un simple clic

Tout a débuté il y a trois ans. «Avec quelques collègues, nous avons décidé de parier sur des matches de football en ligne. J’avais déposé 20 francs sur un site. A un certain moment, je suis allé voir la somme qu’il me restait. En me loguant, j’ai remarqué qu’ils avaient ajouté un casino en ligne, qui proposait notamment de jouer à la roulette. J’ai cliqué, j’ai commencé à jouer et j’ai gagné. Au début, on gagne toujours», dit-elle avec un sourire amer.

A une période de sa vie caractérisée par quelques soucis financiers, le casino apparaît à Julia comme la solution miracle pour se refaire. Un rêve qui se transforme rapidement en cauchemar. Contrairement à la majorité des joueurs, qui ne se décident à consulter des structures de soutien spécialisées qu’au bout de quelques années, Julia se rend rapidement compte que quelque chose ne tourne pas rond.

Un mois et demi après sa première mise – et quelques milliers de francs jetés par la fenêtre – elle en parle à son mari, lui cachant toutefois le montant des pertes, puis prend contact avec un centre de consultation spécialisé dans les dépendances. «Ils m’ont donné un rendez-vous, mais seulement trois mois plus tard». Entretemps, le trou financier se transforme en gouffre. Et la consultation tant attendue se révèle être un flop total.

Argent virtuel

«Je me suis retrouvée seule avec mon problème. Une fois que tu es pris dans le filet, les casinos en ligne ne te lâchent plus. Ils t’envoient des e-mails à répétition, t’offrent des bonus… Un peu comme pour te rappeler constamment ton démon.»

Julia ne s’intéresse pas aux casinos ‘réels’. «J’y suis allé une fois, mais ce n’est pas fait pour moi. En ligne, c’est surtout l’aspect visuel qui me séduit. Je trouve qu’il y a quelque chose de magique au niveau du graphisme, bien qu’il s’agisse de jeux  finalement assez stupides, pas plus élaborés que des bandits-manchot».

Dans les casinos en ligne, la sensation d’utiliser de l’argent virtuel est cependant plus marquée. «On n’a pas l’impression de perdre de l’argent. Sauf bien sûr lorsque l’on reçoit la facture de la carte de crédit à la fin du mois…».

«Verser de l’argent sur ces sites est un jeu d’enfant, observe par ailleurs Julia. Pour le retirer, en revanche, il faut s’armer de patience. Vous devez présenter des documents et attendre de 2 à 5 jours pour recevoir le montant. En attendant, que faites-vous? Et bien, vous jouez!».

La drogue à la maison

«En période de Fêtes, c’était terrible. Je passais mon temps sur l’ordinateur. Je n’ai jamais joué au travail, mais il m’est arrivé de me porter pâle pour jouer à la maison. Mes absences au travail étaient beaucoup plus fréquentes qu’aujourd’hui. Je n’ai jamais volé, mais j’ai appris à devenir davantage créative pour retirer de l’argent sur des comptes en banque».

Les casinos sont en quelque sorte aux personnes dépendantes ce que les enseignes vendant de l’alcool sont aux alcooliques. «Avec les casinos en ligne, c’est un peu comme si l’alcoolique vivait dans un appartement au-dessus d’un magasin de vins. Il lui suffit d’enfiler ses pantoufles pour se procurer sa drogue».

Dépression, pensées suicidaires, problèmes physiques… Julia tombe dans un trou noir. «Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. L’obsession de trouver de nouvelles stratégies pour gagner me hantait.» Un an après le début de la chute, Julia prend rendez-vous chez un psychiatre spécialisé dans les dépendances. «Il m’a expliqué que la dépendance touche le cerveau reptilien, à savoir la partie du cerveau qui régule nos besoins vitaux, comme manger et dormir, et qu’il est donc très difficile de s’en débarrasser. J’ai réalisé que j’avais touché le fond.»

Sentiment de honte

Les sessions chez le spécialiste et l’appui de son mari lui ont permis d’émerger lentement. «Depuis que je suis suivie par le psychiatre, mes mises sont passées de 900 à environ 150 francs par mois. Mon objectif est d’arriver à zéro à la fin de l’année».

Le démon se réveille de temps en temps, explique Julia. «Au début de l’année, j’ai gagné 10'000 euros avec une mise de 25 euros. J’ai presque immédiatement perdu l’entier de mon gain. J’en voulais davantage, parce que mes dettes sont bien plus élevées.» Aujourd’hui encore, lorsqu’elle ne joue pas pendant deux ou trois jours, la tension commence à monter. «J’ai des symptômes physiques de sevrage, j’ai besoin de l’adrénaline du jeu. J’ai recommencé à faire du sport et de la musique, mais tout n’est pas encore redevenu normal».  

«Honte» est l’un des mots les plus employés par Julia. Honte pour tout cet argent qui aurait pu être dépensé autrement. Honte face à ses enfants, à qui elle n’a pas encore réussi à avouer l’entier des pertes. Honte aussi quand elle pense à ces personnes dans le besoin rencontrées lors d’un voyage dans un pays du sud.

Julia a entrepris de mettre son expérience noir sur blanc, pour en faire, pourquoi pas, un jour un livre. Si elle s’est décidée à témoigner, c’est pour permettre à d’autres personnes de «sortir de l’ombre». «Je pense que le problème est en hausse. J’entends souvent des jeunes parler de poker en ligne. Je souhaite que mon expérience serve à quelque chose et à faire passer le message qu’il existe des solutions pour en sortir».

*nom connu de la rédaction

Coût social des jeux de hasard

L’enquête suisse sur la santé de 2007 a révélé que près de 120'000 personnes souffraient de problèmes de jeu excessif en Suisse; 35'000 d’entre elles peuvent être considérées comme des «joueurs dépendants ou pathologiques».

41,9% des 14'393 personnes interrogées dans le cadre de l’enquête ont indiqué avoir joué au moins une fois durant les 12 mois précédents. Seuls 2% des sondés présentaient toutefois un comportement problématique.

Dans une autre recherche sur les coûts sociaux du jeu excessif, le centre d’étude de politique sociale et du travail de Bâle (BASS) est parvenu à la conclusion que «la dépendance générée par les jeux de hasard dans les casinos présentait pour chaque cas un coût similaire à celui du tabac», mais inférieur à celui de l’alcool.

Le tabac et l’alcool restent cependant les dépendances qui touchent le plus grand nombre de personnes, respectivement près de deux millions et 360'000. L’étude avait évalué les coûts sociaux directs et indirects engendrés par le jeu excessif dans les casinos à près de 70 millions de francs.

Une étude présentée en juillet 2012 par l’Institut de recherche économique de l’université de Neuchâtel avance des chiffres encore plus inquiétants. En tenant compte des dépenses de santé (coûts directs), de la diminution de la productivité des personnes dépendantes au jeu (coûts indirects) et de la perte de qualité de vie pour les joueurs et les membres de leur famille (coûts humains), le jeu excessif coûte entre 545 et 658 millions de francs par an à la collectivité.

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(Traduction de l'italien: Samuel Jaberg), swissinfo.ch


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