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Le Kenya, un enfer pour les touristes?

Les safaris kényans sont très prisés des touristes occidentaux. Pour combien de temps encore?

Les safaris kényans sont très prisés des touristes occidentaux. Pour combien de temps encore?

(Reuters)

Deux Suisses ont été la cible d’une attaque armée vendredi dans un parc national kényan. Si les professionnels du tourisme tentent de dédramatiser et parlent d’incident isolé, l’agression s’ajoute à une longue liste de violences visant des étrangers dans le pays.

Le Kenya et ses safaris figurent en bonne place des destinations proposées par les catalogues de voyage hivernaux. L’an dernier, selon le ministère kényan du tourisme, 13’440 Suisses sont venus immortaliser antilopes, zèbres et lions dans les parcs nationaux du pays.

«Depuis 2007, nous constatons une augmentation du nombre de réservations et un intérêt croissant pour le Kenya», confirme Peter Brun, porte-parole de Kuoni. Même son de cloche du côté d’Hotelplan, autre mastodonte du marché suisse des tour-opérateurs. «La demande pour les safaris kényans est en constante augmentation depuis quelques années», relève Prisca Huguenin-dit-Lenoir.

Au total, le Kenya a comptabilisé plus d’un million de visiteurs en 2010. Un nouveau record dont se félicitent les autorités kényanes, le tourisme représentant la principale source de devises étrangères (près de 700 millions de francs en 2010) du pays.

Attaques en série

Le paradis africain pourrait toutefois vite perdre de sa superbe. Et l’objectif de deux millions de visiteurs affiché pour 2012 par le gouvernement kényan semble bien utopiste. En cause, une situation sécuritaire qui ne cesse de s’aggraver. Proche de la Somalie et de ses islamistes shebabs, l’archipel de Lamu, au nord du Kenya, a été la cible de plusieurs attaques meurtrières et d’enlèvements ces dernières semaines.

Le Kenya a réagi en lançant une offensive armée dans le sud somalien. Mais vendredi dernier, c’est en plein centre du pays, dans la réserve nationale de Shaba, que deux touristes suisses ont été victimes d’une attaque armée alors qu’ils circulaient en voiture. Selon le ministère suisse des affaires étrangères (DFAE), la ressortissante suisse a été grièvement blessée et transportée à l’hôpital, le chauffeur tué et le second touriste suisse est indemne.

D’après des sources locales citées par plusieurs agences de presse, l’attaque n’aurait aucun lien avec les shebabs somaliens. «Selon nos informateurs, il ne s’agirait pas d’une attaque visant spécifiquement des touristes, mais d’un conflit entre populations locales qui a dégénéré», affirme Peter Brun. Jean-Philippe Ceppi, journaliste et producteur de l’émission Temps présent de la télévision publique suisse (RTS), qui a vécu plusieurs années au Kenya, estime que les touristes suisses ont fait preuve de négligence: «La route sur laquelle ils ont été attaqués est depuis longtemps la cible des bandits. Il n’était pas raisonnable de s’y rendre sans protection.» Le DFAE ne souhaite quant à lui pas commenter l'enquête en cours.

Armés… contre les animaux

Même si tout lien avec les shebabs somaliens est a priori écarté, cette nouvelle attaque contre des étrangers sur sol kényan inquiète les chancelleries occidentales. Les Etats-Unis mettent en garde contre tout déplacement au Kenya, tandis que la Grande-Bretagne recommande d’éviter la zone couvrant les 150 km avec la Somalie. La France «déconseille formellement» de séjourner dans l’archipel de Lamu et sa région tout comme de naviguer au large des côtes kényanes en raison des risques de piraterie.

La Suisse ne déconseille pas à ses ressortissants de se rendre au Kenya. Toutefois, le DFAE met en garde contre «le risque d’attentats terroristes sur l’ensemble du territoire» et «le risque d’enlèvement élevé» dans la zone frontière avec la Somalie. Les services de Micheline Calmy-Rey craignent également les tensions qui pourraient survenir en vue des élections présidentielles de 2012. En 2007, les troubles consécutifs à la réélection contestée du président Mwai Kibaki avaient fait plus de 1500 morts. Le DFAE pointe également les risques de recrudescence de la criminalité liée à la pénurie alimentaire résultant de la sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique.

Du côté des tour-opérateurs, on préfère calmer le jeu. «Ce qui est arrivé aux deux touristes suisses est tragique, mais ça reste un incident isolé, assure Peter Brun. Nous n’y voyons pas le début d’une série d’attaques contre le tourisme». Kuoni n’entend pas modifier ses mesures de sécurité, jugées suffisantes. «Une personne armée accompagne chaque équipage de safari», affirme le porte-parole, précisant que cette mesure est destinée initialement à se protéger contre les attaques d’animaux.

Des policiers gangsters

Victime, avec sa femme kényane et ses enfants, d’une violente attaque dans sa maison de vacances en août 2010, Jean-Philippe Ceppi estime pourtant que la situation sécuritaire au Kenya est «dramatique». Depuis les élections de 2007, le Kenya fait face à un cocktail explosif mêlant criminalité classique et d’origine politique. «En raison de la situation économique qui n’a cessé de se dégrader, de plus en plus de Kényans n’ont plus que la violence en dernier recours. Par ailleurs, la violence politique alimente les gangs, qui profitent de la profusion d’armes en provenance de Somalie. Le Kenya est en voie de déstructuration», souligne le journaliste.

Selon lui, le principal problème serait la corruption généralisée des forces de police. «Autrefois confinée à Nairobi, la violence a gagné la côte et les parcs nationaux. En tant que Blanc, vous êtes une cible potentielle et vous ne pouvez pas compter sur l’aide des policiers, qui parfois se transforment en gangsters la nuit».

Hotelplan dit observer attentivement la situation: «La sécurité des clients est notre priorité, affirme Prisca Huguenin-dit-Lenoir. Nous nous en tenons strictement aux indications du DFAE et nous ne proposons pas de circuits au nord du pays et dans les régions frontalières avec la Somalie».

Criminalité minimisée

Kuoni et Hotelplan n’ont pas encore dû faire face à des annulations de dernière minute suite à l’attaque contre les touristes suisses. Et les deux tour-opérateurs se veulent optimistes: la haute saison, qui démarre ces jours-ci, ne devrait pas connaître une baisse notable de réservations.

«Les tour-opérateurs minimisent la criminalité car ils sont très préoccupés de garantir leurs réservations de Noël, estime Jean-Philippe Ceppi. Mais ils savent très bien que dès que leurs clients sortent de l’hôtel, ils sont en danger.»

Avec le même souci de minimisation, les journaux kényans traitent les attaques contre les touristes de manière très discrète, affirme Jean-Philippe Ceppi. «Mais la réalité n'en est pas moins terrible: le tourisme, qui se relevait bien des violences de 2007, est aujourd’hui au bord du gouffre.» 

Attaques au Kenya

Début septembre, une touriste britannique a été enlevée par des pirates dans un village de luxe, à proximité de la frontière somalienne. Son mari a été tué dans l’attaque. Trois semaines plus tard, la Française Marie Dedieu a été enlevée à son tour à Lamu et emmenée en Somalie où elle est décédée en captivité. Une tragédie qui a suscité une vive émotion dans l’Hexagone. Le président Sarkozy a qualifié les agresseurs de «barbares».

Mi-octobre, un autre kidnapping, visant deux humanitaires de Médecins sans frontières (MSF) travaillant dans le camp de réfugiés de Dadaab, à la frontière somalienne, a été attribué aux shebabs somaliens. Suite à cet enlèvement, MSF a retiré son personnel étranger du plus grand camp de réfugiés au monde.

Vendredi 4 novembre, une voiture transportant deux ressortissants suisses a été attaquée près de la réserve nationale de Shaba, à près de 250 km de la capitale Nairobi. Le chauffeur a été tué et une touriste suisse grièvement blessée.

Les arrivées de bateaux de croisière ont fortement chuté en 2010 en raison des menaces que font planer les pirates somaliens, dont les opérations s’étendent de la côte somalienne aux Maldives et de la mer d’Arabie à Madagascar.

Toutes ces attaques ont conduit les gouvernements occidentaux à émettre des recommandations strictes à leurs ressortissants se rendant sur place. «Les développements des dernières semaines ont conduit le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) à consacrer encore plus d'attention à la sécurité des expatriés suisses et des touristes suisses au Kenya», affirme Stefan von Below, porte-parole du DFAE.

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