Peut-on encore, en Suisse, élever des enfants avec un seul salaire?

Une famille en Suisse en 1950 à l'heure du repas. Keystone / Str

Autrefois, il était courant qu’un homme entretienne toute sa famille avec son unique salaire. Aujourd’hui, la plupart des mères travaillent également. Parce qu’elles en ont envie ou parce qu’elles y sont obligées?

Ce contenu a été publié le 27 janvier 2020 - 14:31

Le modèle familial traditionnel où le père ramène l’argent à la maison et la mère s’occupe du foyer est dépassé. Depuis 1992, les femmes sont toujours plus nombreuses à travailler, révèle l’Office fédéral de la statistique.

Andrea Schmid-Fischer est la présidente de l'association Budget-conseil Suisse, qui regroupe 34 bureaux de conseils en budget. Monique Wittwer

Aujourd’hui, le modèle d’activité professionnelle le plus répandu dans les couples avec enfants est un emploi à temps plein pour le père et un emploi à temps partiel pour la mère. Est-ce que les mentalités ont évolué, ou est-il de plus en plus difficile d’entretenir une famille avec un seul revenu? Nous avons posé la question à Andrea Schmid-Fischer, présidente de l’association faîtière Budget-conseil Suisse.

swissinfo.ch: Selon mes calculs, il est possible d’entretenir une famille avec le salaire médian zurichois de 7820 francs brut, mais pas avec le salaire médian des employés sans diplôme, qui est de 4600 francs bruts. Partagez-vous ce constat?

Andrea Schmid-Fischer: Oui, avec mon expérience à Budget conseil Suisse, j’arrive à la même évaluation. Malheureusement, une multitude de personnes n’atteignent jamais le salaire médian zurichois de 7820 francs. Ils gagnent par exemple 6000 francs nets et doivent entretenir deux enfants. Le budget est vite serré.

Peut-on dire que pour les familles les plus défavorisées jusqu’à celles de la classe moyenne, il est difficile d’élever des enfants avec un unique salaire?

Pour la classe moyenne inférieure et les familles monoparentales, c’est un risque de pauvreté. Chez les travailleurs pauvres, l’entretien d’un enfant aggrave massivement la situation financière. Dans la classe moyenne, les parents devront peut-être ajuster leur train de vie, ce qui peut se révéler douloureux mais pas existentiel. Ce que je trouve le plus alarmant est que nous vivons dans une société de surconsommation, que nous sommes exposés à un flot continu de publicité et que les instituts de crédits ont le culot de lier la fondation d’une famille à un prêt pour une voiture ou l’aménagement d’une chambre d’enfant.

Salaire médian en Suisse

Le salaire médian suisse atteignait 6502 francs bruts par mois en 2016. Si on fait la distinction entre les genres, le salaire médian des hommes était de 6830 francs et celui des femmes de 6011 francs. 

Des variations s’observent également en fonction du lieu de domicile: le salaire médian dans le canton du Jura se montait à 5397 francs, alors qu’en ville de Zurich il atteignait 7890 francs. Les salariés sans formation ne gagnaient toutefois que 4600 francs à Zurich.

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Pour une grande majorité des personnes aujourd’hui âgées de plus de 80 ans, une chose était claire dès leur plus jeune âge: si je veux fonder une famille, je dois trouver une bonne situation professionnelle et commencer à économiser dès le début, afin de pouvoir assumer d’éventuels coûts supplémentaires ou imprévisibles. S’endetter pour ce type de dépense était un tabou absolu dans de nombreuses familles.

Aujourd’hui, je remarque qu’une part considérable de la population ne met pas d’argent de côté durant sa phase sans enfant. Les nouvelles générations considèrent l’épargne comme quelque chose de ringard ou d’inutile en raison des taux d’intérêt négatifs. Les jeunes couples dépensent leurs revenus, ils ont peut-être deux voitures et un bel appartement. Ce train de vie conduit à une baisse massive des standards lors de l’arrivée d’une famille.

Alors que si un couple commence dès le début avec un mode de vie lui permettant d’épargner un montant fixe, il se retrouvera dans une situation complètement différente. Il aura des réserves pour la période durant laquelle l’enfant est en bas âge et pourra se permettre de passer davantage de temps avec lui. En tout cas au début.

Doit-on également cumuler deux salaires, car nous souhaitons avoir un train de vie plus élevé qu’autrefois?

Cela dépend du revenu et des attentes personnelles. Mais il est vrai que la relative prospérité de la Suisse profite à une part toujours plus grande de la population. Pour mes parents par exemple, qui ont aujourd’hui plus de 80 ans, le rôti du dimanche était le moment fort de la semaine. Ils ne mangeaient généralement pas de viande les autres jours. Actuellement, nous rencontrons une génération de parents qui ont pris l’habitude d’avoir tout ce qu’ils veulent chaque jour à leur disposition. Il ne s’agit pas de questions ou de menaces existentielles, mais plutôt d’un très fort sentiment subjectif.

L’évolution du mode de vie considéré comme «standard» joue-t-elle aussi un rôle? Par exemple lorsque certaines personnes se sentent anormales si elles ne parviennent pas à payer certaines activités ou certaines vacances à leur famille?

Les personnes qui se comparent à celles possédant davantage sont généralement moins heureuses que celles qui se concentrent sur ce qui est cohérent pour elles, judicieux sur le long terme et en adéquation avec leurs revenus. Grâce au débat sur la durabilité, un style de vie un peu plus simple va peut-être redevenir chic.

Existe-t-il un effet de seuil? Est-il moins avantageux pour une famille de dépasser un certain niveau de salaire, car certaines subventions sur le logement, les gardes d’enfants ou les primes d’assurance maladie diminuent?

Oui, il y a certainement un effet de seuil qui doit être déterminé en fonction de la situation de chaque famille. Je pense qu’il est important de ne pas juste tenir compte des avantages matériels sur le court terme. Cela vaut la peine, dans tous les cas, d’accepter des gains nuls voire même des coûts supplémentaires et d’envisager l’activité professionnelle sous un autre angle. Il faut considérer les avantages sur le long terme en matière d’assurances sociales, de prévoyance vieillesse, de possibilités d’évolution de carrière et d’un bon équilibre vie privée-travail. Après les enfants, il y a encore une longue phase d’activités professionnelles. Ceux qui n’ont pas complètement perdu le contact avec le travail ont plus de chance de trouver un emploi qui correspond à leurs compétences et s’assurer ainsi un haut niveau de satisfaction.

Une famille habitant à Genève ou à Zurich est sans doute obligée d’avoir deux salaires juste à cause du niveau élevé des loyers. Quelle est l’importance du lieu de résidence?

Il joue naturellement un rôle. Il y a de grandes différences au niveau du coût de la vie en général et des charges fiscales, mais également au niveau des soutiens étatiques. Certaines communes proposent une aide financière pour la garde extrafamiliale, d’autres non. Cela vaut la peine de faire un état des lieux global: loyer, impôts, bons de garde, repas de midi, cotisations à l’association professionnelle, coûts de la formation continue et frais de déplacement sont des facteurs décisifs.

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Dans d’autres pays, il est normal que les deux parents travaillent. Pourquoi en Suisse garde-t-on cet idéal de vivre avec un seul revenu?

Je pense que cela provient d’une vieille interprétation des rôles datant d’avant 1988, lorsque l’homme était légalement obligé de soutenir financièrement sa famille. Toute l’économie s’est adaptée à ce modèle. Dans le cadre d’un décès, d’un divorce et bien sûr pour une multitude d’autres raisons, cela n’a plus aucun sens de rester dans ce carcan aujourd’hui. Je comprends les parents qui ont envie de passer du temps avec leur enfant et qui veulent réduire leur pourcentage de travail. Mais une répartition classique des rôles pour des raisons purement existentielles — peu importe si c’est l’homme ou la femme qui abandonne son emploi — ne me paraît pas judicieuse.

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Parce qu’on est alors totalement dépendant de son partenaire?

L’indépendance par rapport à son ou sa partenaire n’existe dans aucun modèle. Les deux parents sont toujours dépendants l’un de l’autre. Toutefois, l’expérience quotidienne dans le monde du travail montre que le temps durant lequel une personne peut arrêter complètement son activité professionnelle et reprendre plus tard sans problème est de plus en plus court. Autrefois, une femme de cinquante ans pouvait retrouver facilement un travail à plein temps, même après une pause de vingt ans. Aujourd’hui, si vous vous arrêtez plus de quatre ans, les choses se compliquent.

La pression qui s’exerce pour reprendre une activité professionnelle n’est donc pas forcément négative?

Avoir un emploi peut aussi permettre un formidable équilibre avec les tâches familiales et enrichir le partenariat. Mais il est important d’avoir des employeurs compréhensifs qui savent que les enfants tombent parfois malades et que la garderie n’est pas ouverte 24h/24h. Cela reste un défi organisationnel de concilier les besoins des enfants avec une activité professionnelle.

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