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Ueli Steck Attaqué par des sherpas, il renonce à l'Everest

Ueli Steck (à droite) et Simone Moro sur l'Everest (avril 2013)

(Epic TV)

L'alpiniste suisse Ueli Steck ne retentera pas l'ascension de l'Everest, a-t-il expliqué à swissinfo.ch depuis le camp de base de la fameuse montagne. Il a été attaqué par des sherpas avec ses deux compagnons de cordée.

«Je n'ai plus confiance, a-t-il raconté mardi, l'air visiblement ébranlé. Je ne pourrais pas retourner sur cette montagne.» L'alpiniste, qui a acquis sa renommée en effectuant des ascensions dans les Alpes et dans l'Himalaya à une vitesse record, interprète l'incident qui lui est arrivé dimanche sur l'un des sommets les plus élevés au monde comme un accès de rage.

Les racines de cette colère remontent à plusieurs années, selon lui, et reflètent «le fossé qui sépare ces deux mondes». Ueli Steck reconnaît toutefois que la réaction de son équipe suite à une première altercation avec les sherpas a pu envenimer la situation.

swissinfo: Que s'est-il passé exactement là haut? Pourquoi vous êtes-vous fait attaquer?

Ueli Steck: Eh bien, c'est une question que je me pose également. Je ne crois pas qu'il faille y voir un différend personnel avec les membres de notre équipe, mais plutôt l'expression d'un conflit qui mijote depuis un certain temps au Népal et qui a récemment pris de l'ampleur. Je suppose que nous nous sommes simplement retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Tout a commencé par un échange de mots, juste au-dessous du Camp numéro 3. Puis, lorsque nous sommes arrivés au Camp numéro 2, près de 100 sherpas ont cherché à nous attaquer.

swissinfo: Selon les médias et les sherpas, vous leur avez manqué de respect en entamant l'ascension avant qu'ils n'aient terminé de fixer des cordes. Pensez-vous que cela ait pu jouer un rôle?

U.S.: Non, je ne pense pas que cela ait posé problème. Nous savions qu'ils n'avaient pas terminé de fixer ces cordes et nous ne les avons pas touchées ou interféré avec leur travail. Ils ne le faisaient pas pour nous – nous n'en avons pas besoin – mais pour les expéditions commerciales. Chacun doit pouvoir accéder à la montagne, alors nous nous sommes déplacés de 50 mètres vers la gauche pour leur faire de la place et avons fait très attention à ne pas faire tomber des morceaux de glace. Nous ne les avons pas du tout dérangés. Je crois que ce qui les a mis en colère, c'est le fait que nous sommes allés sur la montagne alors qu'ils s'y trouvaient déjà. Ils [les sherpas] estiment que personne d'autre n'a le droit d'y être au même moment qu'eux.

L'incident

Le 28 avril, l'alpiniste Ueli Steck a été attaqué par plusieurs douzaines de sherpas au Camp numéro 2 de l'Everest, qui se trouve à 6400 mètres d'altitude. Il se trouvait avec son co-équipier italienne Simone Moro et le photographe britannique John Griffith.

L'agression s'est produite quelques heures après que le trio eut brûlé la politesse à des sherpas qui installaient des cordes pour les expéditions commerciales sur le chemin menant au Camp numéro 3, situé à 7300 mètres d'altitude. Les trois alpinistes ont désormais renoncé à leur expédition.

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swissinfo: Que s'est-il passé lorsque vous êtes redescendus au Camp numéro 2?

U.S.: Nous avons d'abord dû regagner notre tente au Camp numéro 3, qui se trouve à une altitude de 7100 mètres. Pour cela, nous avons dû croiser à nouveau les sherpas, et l'avons fait avec beaucoup de précaution. Lorsque nous avons atteint le point d'ancrage, ils se sont mis à nous hurler dessus. Toute discussion était devenue impossible. Ils étaient très contrariés. Les sherpas ont ensuite posé leurs charges, abandonné leur ouvrage et sont partis. Nous avons alors eu mauvaise conscience et avons fini de fixer les cordes pour eux.

swissinfo: Comment les sherpas ont-ils réagi lorsqu'ils ont vu que vous aviez terminé leur travail?

U.S.: Avec du recul, je pense que cela a pu les énerver mais sur le moment, nous étions simplement désolés d'avoir provoqué un accrochage suite auquel ils ont renoncé à préparer les expéditions commerciales. C'est pourquoi nous avons terminé leur travail. Mais peut-être que cela a envenimé la situation. Nous sommes ensuite descendus au Camp numéro 2 et ce qui s'est passé là-bas est tout simplement inacceptable. Vouloir tuer trois personnes n'est jamais justifié – à aucun moment et sur aucune montagne.

swissinfo: Ont-ils sérieusement menacé de vous tuer?

U.S.: Ils l'ont dit. Nous avons perdu le contrôle de la situation et aucun d'entre nous n'était plus en mesure de les stopper. Nous nous sommes retrouvés face à une foule de 100 personnes en colère, qui nous jetaient des pierres et menaçaient de nous tuer.

swissinfo: Avez-vous renoncé à votre expédition car les sherpas vous ont dit de le faire ou en raison de cet incident?

U.S.: Lorsque 100 personnes vous disent qu'ils vont vous tuer et que parmi ces gens se trouvent des amis avec qui vous avez effectué une ascension de l'Everest l'an passé, vous ne savez plus quoi penser. Je suis déçu et je n'ai plus confiance. Je ne pourrais pas retourner sur cette montagne, même si tout le monde m'assure qu'un tel incident ne se reproduira pas. Qui peut me garantir que je ne vais pas me retrouver face à une foule de gens outrés qui vont essayer de couper ma corde ou de brûler ma tente?

swissinfo: Êtes-vous certain de ne pas les avoir provoqués?

U.S.: Les sherpas font partie des privilégiés au Népal. Ils se sont enrichis et ont acquis beaucoup de pouvoir au fil des années en travaillant avec les alpinistes. Mais ils côtoient aussi des Occidentaux qui ont bien plus d'argent qu'eux. Le fossé entre ces deux mondes reste énorme et suscite de la jalousie. Ce qui s'est passé là haut est la conséquence d'un mécontentement qui croît depuis plusieurs années et qui s'est finalement exprimé.

swissinfo: Vous aviez un grand projet au Népal avec Simone Moro. Êtes-vous triste de quitter la montagne sans l'avoir accompli?

U.S.: Je suis envahi par une multitude de sentiments actuellement. Premièrement, je suis vraiment heureux d'être en vie. Mais je me sens aussi mal. Ils nous ont pris notre rêve. Nous étions une bonne équipe, les conditions sur la montagne étaient parfaites et je suis à 99% certain que nous serions parvenus à mener notre expédition au bout. Cela me chagrine beaucoup. Mais je ne peux tout simplement pas retourner sur la montagne. Les sherpas ont détruit mon rêve.

Une montagne mythique

Chaque année, plus de 800 alpinistes tentent d'atteindre le sommet de l'Everest. Ils sont entre 500 et 600 à y parvenir. La plupart des expéditions ont lieu au printemps. Plus de 60 d'entre elles s'installent alors au pied de la voie d'accès sud, au Népal, ou nord, au Tibet.

La plupart des alpinistes utilisent des sherpas comme guides et porteurs et effectuent l'ascension à l'aide de cordes – fixées par les sherpas – et d'oxygène. Au total, quelque 6000 personnes sont parvenues au sommet de l'Everest (ce nombre inclut ceux qui ont effectué l'ascension plusieurs fois) et 15'000 ont tenté l'expédition depuis 1953.

Depuis cette date, qui marque la première ascension réussie, seul 150 alpinistes sont parvenus au sommet sans bouteilles d'oxygène, dont trois Suisses, Erhard Loretan, Jean Troillet et Ueli Steck. Les deux premiers ont établi un record de vitesse en gravissant la face nord en 39 heures en 1986.

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swissinfo: Lundi, votre équipe a rencontré les sherpas pour une cérémonie, une sorte d'accord de paix. Avez-vous enterré la hache de guerre?

U.S.: Pour être tout à fait honnête, cette «cérémonie» a sans doute calmé les esprits mais elle n'a pas permis de résoudre le problème de fond. Tout le monde cherchait un prétexte pour échapper à ce conflit mais pour moi, ce ne sont que des belles paroles. Nous sommes au Népal et nous devons donc nous conformer à leurs règles, mais si l'on réfléchit à la façon dont cette situation a été gérée, cela paraît complètement improbable.

swissinfo: Avez-vous perdu foi dans l'Himalaya?

U.S.: Absolument. Je n'oublierai jamais cette expérience. Elle m'a fait changer d'avis sur l'Everest et la vallée du Khumbu. J'adorais vraiment cette région. Je suis venu ici dix fois déjà, mais je n'ai plus envie d'y retourner. La vie est simple: on a toujours le choix de ses actions, alors rien ne m'oblige à revenir ici. Il y a tellement d'autres montagnes à explorer. Je n'ai pas besoin d'entrer dans leur jeu.

swissinfo: Qu'en pensent vos sponsors? Se montrent-ils compréhensifs?

U.S.: Bien sûr, ils comprennent. Cela dit, je vis dans le monde occidental et rien n'est gratuit. Mes sponsors me soutiennent pour en retirer un avantage matériel. Nous sommes désormais tous trois confrontés à un désastre financier. Nous avons dépensé beaucoup d'argent et nos sponsors veulent obtenir quelque chose en retour.


(Traduction de l'anglais: Julie Zaugg), swissinfo.ch


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