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Une «Croix-Rouge» pour les médias

Des photographes s'enfuient à l'approche d'avions israéliens... Beyrouth, juillet 2006.

(Keystone)

Avec 155 professionnels des médias tués, l'année 2006 a été la plus meurtrière pour la presse depuis la Seconde Guerre mondiale, révèle Blaise Lempen, auteur de «Massacres sans témoins».

Le correspondant de l'Agence télégraphique suisse (ATS) à l'ONU à Genève réclame une convention susceptible de protéger les journalistes dans les zones de conflits.

Le 8 avril 2003 à 11 h 59, deux journalistes sont tués et trois blessés par le tir d'obus d'un char américain contre l'hôtel Palestine à Bagdad. L'armée américaine affirme que le tir est justifié par la légitime défense. Or, personne n'a ouvert le feu depuis cet hôtel, surtout occupé par des journalistes.

«Très clairement, les journalistes sont devenus des cibles dans les conflits. Dans plus de 50% des cas, leurs morts ne sont plus accidentelles. Les professionnels des médias sont délibérément visés», dénonce Blaise Lempen, qui fonde alors avec d'autres confrères la Presse Emblème Campagne (PEC).

Les journalistes «embedded»

PEC regroupe aujourd'hui 28 associations de journalistes dans le monde. « La guerre du Vietnam a duré 20 ans, de 1955 à 1975, elle a fait officiellement 63 victimes parmi les journalistes. Il existait alors une forme de respect à l'égard de la presse. Ceux qui étaient capturés par les communistes étaient relâchés indemnes. Il n'y avait pas de prise d'otages », constate Blaise Lempen, qui vient de publier «Massacres sans témoins», un livre préfacé par Jean Ziegler.

Mais à cette époque, les médias américains se montraient souvent impartiaux, critiques vis-à-vis de la Maison Blanche. Certains ne cachaient pas leur hostilité concernant la présence de l'armée américaine en Asie. Résultat, les communistes vietnamiens avaient tout intérêt à ménager la presse.

Mais que peuvent penser aujourd'hui les Irakiens vis-à-vis des journalistes «embedded», littéralement « qui partagent le lit, embarqués, encadrés » par l'armée américaine ? En raison du choc du 11 septembre 2001, l'immense majorité de la presse américaine a avalé les couleuvres de Washington, justifiant l'intervention en Irak en raison de liens supposés avec Al-Qaida et de la soi-disant existence d'armes de destructions massives.

L'Irak est devenu le tombeau du droit humanitaire, et depuis 2003, plus de 200 journalistes y ont laissé la vie, sans compter les victimes parmi les collaborateurs des médias, traducteurs, chauffeurs, gardiens. «Ce ne sont plus les journalistes occidentaux qui se font assassiner. Ceux-ci ne sortent plus de leurs bureaux, installés dans les zones sécurisées par les Américains. Ce sont les journalistes irakiens qui payent un très lourd tribut», constate le journaliste de l'ATS.

Ce mépris pour la profession de journaliste ne concerne pas que les zones de conflits. Le livre «Massacres sans témoins» énumère les pays les plus dangereux. Après l'Irak (48 tués en 2006), arrivent le Mexique (8 tués), les Philippines (5), la Russie (4), le Sri Lanka (4). «Le meurtre est devenu la manière la plus facile, la moins coûteuse et la plus efficace de réduire au silence des reportages dérangeants», souligne Richard Sambrook, responsable du service international de la BBC.

85% de meurtres impunis

En effet, lorsqu'un journaliste est tué par balles en Russie, comme Anna Politkovskaïa, employée par le journal «Novaïa Gazeta», le 7 octobre 2006 à Moscou, on est presque certain qu'il ne sera pas nécessaire d'en assassiner un autre : plus aucun rédacteur n'ose dorénavant enquêter sur la Tchétchénie.

«Le pire, c'est que dans 85% des cas, les meurtres de journalistes restent impunis», dénonce le co-fondateur de la Presse Emblème Campagne. Blaise Lempen fait un pari ambitieux: il prône la création d'une organisation internationale indépendante, un «CICR des journalistes».

Certes, il existe déjà la résolution 1738 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui condamne les attaques de journalistes. Mais son impact est nul, car elle est privée de mécanisme d'application.

L'auteur de «Massacres sans témoins» réclame une convention internationale suffisamment contraignante pour conduire à des missions d'enquête. «Est-il normal que des journalistes donnent leur vie pour que le public puisse découvrir des images d'Irak à la TV», interroge Blaise Lempen.

swissinfo, Ian Hamel

Quelques chiffres

2005: 106 journalistes tués

2006: 155 journalistes tués

Guerre du Vietnam (1955-1975): 63 journalistes tués

Guerre dans l'ex-Yougoslavie: (1991-1995) 49 journalistes tués

Guerre en Irak (depuis 2003): Plus de 200 victimes parmi la presse. 38 journalistes enlevés en Irak (30 hommes, 8 femmes). 33 libérés, 5 exécutés.

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Blaise Lempen

Diplômé du centre universitaire d'enseignement du journalisme de Strasbourg.

Docteur en sciences politiques de l'Université de Lausanne.

Correspondant de l'ATS à l'ONU à Genève.

Publications:
1995: «Révolution informatique et changement social»
2003: «La démocratie sans frontières – essai sur les mouvements antimondialisation»
2007: «Massacres sans témoins» (Editions Xenia)

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