Tourisme: quel avenir pour le secteur après le coronavirus?

Les touristes asiatiques sont généralement très nombreux à Lucerne. © Keystone / Alexandra Wey

Certaines destinations ne regrettent pas les hordes de touristes, du moins temporairement. D’autres leur font de l’œil.

Ce contenu a été publié le 03 juillet 2020 - 10:01
Eva Hirschi

Alors que la Suisse n'avait pas encore ouvert ses frontières avec l’Italie, celle-ci, en revanche, annonçait mi-mai de manière inattendue que les Suisses pourraient entrer librement dans la Péninsule dès le 3 juin. Le lendemain, Sylvain et Anastasia Nicolier, de Lausanne, se trouvaient déjà au poste-frontière du Grand Saint-Bernard. «Lorsque j’ai lu que la frontière rouvrait, j’ai aussitôt proposé à mon épouse d’aller à Venise. Le lendemain, nous partions avec notre fille de deux mois», raconte Sylvain Nicolier. Le passage s’est déroulé sans problème, sans aucun contrôle. «Au début, j’avais un mauvais pressentiment, note Anastasia Nicolier. C’était notre premier voyage à l’étranger avec un bébé.»

Les nouveaux parents sont habitués à voyager. Sylvain Nicolier publie, avec le concours de sa femme, des vidéos sur sa chaîne intitulée «Suisse moi». Il a déjà visité quatre fois Venise, mais les hordes de touristes ne lui donnaient pas envie de s’y rendre avec son épouse, même si elle rêvait depuis longtemps de la ville des amoureux. «C’était le bon moment d’y aller», déclarent-ils, alors que les images des rues et des ruelles vides de Venise pendant le confinement ont fait le tour du monde.

Mesures contre le tourisme de masse

Avant la crise du coronavirus, Venise comptait entre 26 et 30 millions de visiteurs par an. En haute saison, elle accueillait jusqu’à 130’000 touristes quotidiennement. Excédés, les Vénitiens ont multiplié les manifestations contre ce que l’on appelle l’«overtourism», ou le surtourisme en français. La ville n’était plus capable de gérer ce tourisme de masse. Les rues étaient bondées, les loyers toujours plus élevés, les boutiques de souvenirs plus nombreuses que les magasins destinés aux habitants.

Venise a finalement pris des mesures. Les touristes doivent désormais payer une taxe d’entrée et le nombre de bateaux de croisière qui accostent est réduit. Sylvain Nicolier salue ces dispositions: «Il est important que nous réfléchissions à un tourisme durable et responsable.» Le tourisme ne peut, toutefois, pas être diabolisé: «Dans de nombreux endroits, la population locale en profite.»

Un secteur crucial

D’un point de vue économique, le tourisme revêt une grande importance pour Venise, mais également pour l’Italie tout entière. Le secteur contribue à plus de 10% du produit intérieur brut national. L’ouverture de la frontière a donc été décrétée dès que possible, malgré l’opposition des autorités sanitaires et sans consultation des pays limitrophes. Le gouvernement a cédé aux pressions de l’économie. Le budget de nombreuses villes repose, en grande partie, sur la taxe touristique dont tout client doit s’acquitter en sus de sa nuitée.

«La population a sans doute pris conscience de l’importance du tourisme en l’absence des visiteurs étrangers», relève Anastasia Nicolier. Elle et sa famille ont été chaleureusement accueillies partout dans une bonne atmosphère, poursuit-elle.

Lucerne, pôle touristique

En Suisse aussi, certaines villes atteignent leurs limites. Lucerne, pôle touristique helvétique par excellence, attire 9,4 millions de visiteurs par an. Un afflux qui suscite l’overdose chez les habitants. Selon une étude publiée par la Haute École spécialisée de Lucerne début juin, près de 80% des 1530 personnes interrogées estiment que la quantité de touristes dans la vieille ville n’est plus supportable. La masse de visiteurs provoque des embouteillages et des problèmes de stationnement. Les grands groupes de voyageurs asiatiques sont perçus comme particulièrement envahissants. L’enquête s’est achevée en février, peu avant le premier cas de coronavirus en Suisse.

Selon Jürg Stettler, directeur de l’Institut de l’économie touristique de la Haute école spécialisée de Lucerne, «les Lucernois sont conscients de l’importance économique du tourisme». Environ trois quarts des sondés estiment que ce secteur crée des emplois et un tiers considèrent qu’il génère des ventes et de la valeur ajoutée pour un grand nombre d’entreprises.

La majorité des personnes interrogées souhaitent néanmoins des mesures. Elles se disent favorables à une réduction du trafic automobile, en limitant le nombre de parkings et en augmentant les frais de stationnement par exemple. La municipalité prépare des solutions pour mieux endiguer le tourisme.

Investissements dans les infrastructures

Autre destination touristique helvétique importante: la Jungfraujoch. Chaque année, plus d'un million de personnes visitent la plus haute gare d’Europe. La situation y est, du reste, bien meilleure aujourd’hui qu’autrefois, selon Otto Hauser: «Il y a quelques années, c’était le chaos absolu.» Ce dernier est propriétaire de l’hôtel cinq étoiles Schweizerhof à Grindelwald, un point de départ idéal vers le Jungfraujoch. Quelque 60 à 70% de ses clients s’y rendent en haute saison, particulièrement les groupes asiatiques.

«Alors qu’il n’y avait guère de place là-haut dans le passé, aujourd'hui les touristes ne se marchent plus dessus», explique l’hôtelier. Depuis 2009 déjà, le nombre de visiteurs à la Jungfraujoch est limité à 5250 personnes par jour. Dès l’hiver prochain, le nombre de skieurs sera également restreint. Dans le même temps, des perspectives s’ouvrent. Le projet «V-Bahn», devisé à 470 millions de francs, prévoit de nouvelles télécabines et un nouveau terminal ferroviaire qui permettront de rejoindre la Jungfraujoch deux fois plus rapidement qu’aujourd’hui. D’après Otto Hauser, ce projet est le bon et démontre que des investissements sont nécessaires: «Réguler demande des années de travail, on ne peut pas canaliser l’afflux de touristes du jour au lendemain.»

Dilemme

«Réguler n’est toutefois pas la panacée, observe Jürg Stettler. À Lucerne, cela ne peut viser que les voyages en groupe. On peut difficilement endiguer le flux de touristes individuels qui se déplacent en transports publics.» Cette catégorie ne gêne, du reste, guère les habitants, selon l’étude précitée.

Sylvain et Anastasia Nicolier préfèrent également les voyages individuels. «Pour échapper aux foules, je voyage généralement hors saison. J’ai, par exemple, visité Bali pendant la saison des pluies. J’ai beaucoup apprécié cette île, dont tout le monde dit toujours qu’elle est bondée de touristes», confie Sylvain Nicolier.

Mais l’économie espère un retour rapide des touristes. Comment résoudre le dilemme? «Le tourisme doit devenir plus durable: en termes de fréquentation, mais aussi au niveau économique», indique Jürg Stettler. Une personne qui visite les sites touristiques d’une ville en un temps éclair n’apporte pas grand-chose à celle-ci sur le plan financier. Selon lui, les séjours de longue durée doivent être davantage valorisés: «Les touristes séjournant à Lucerne pendant une période prolongée ne passeront pas tout leur temps sur le Pont de la Chapelle («Kappellbrücke») ou devant le Lion de Lucerne («Löwendeckmal»), mais feront aussi des excursions dans la région. Si les offres sont nombreuses, les touristes s’éparpilleront et d’autres secteurs en profiteront.»

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