Les obstacles s'accumulent autour du projet de cryptomonnaie Libra lancé par Facebook, avec l'opposition montante de gouvernements et régulateurs, même s'il demeure en position de force.

Jeudi, le ministre des Finances Bruno Le Maire a mis un nouveau coup de pression, se disant opposé au développement de la cryptomonnaie "sur le sol européen".

Si le ministre français apparaît comme le fer de lance de l'opposition au projet, depuis l'annonce de Libra mi-juin, l'avalanche de critiques est venue de tous bords: responsables politiques, régulateurs et banques centrales.

M. Le Maire s'inquiète notamment pour "la souveraineté monétaire" des Etats et des risques "systémiques" que pourrait entraîner la "privatisation éventuelle d'une monnaie (...) détenue par un seul acteur qui a plus de 2 milliards d'utilisateurs".

Fin août, Bloomberg, citant un document de la Commission européenne, a par ailleurs révélé que l'Autorité de la concurrence est "en train d'enquêter sur un potentiel comportement anticoncurrentiel" en lien avec Libra.

Pour Emilien Bernard-Alzias, avocat spécialiste des cryptomonnaies interrogé par l'AFP, ces "déclarations politiques n'ont pas vraiment de sens juridique" et les arguments "plutôt alarmistes" ne sont pas de nature à empêcher l'existence de Libra, dont le lancement est prévu mi-2020.

"Il y a plein de pays dans lesquels elle serait déjà conforme", affirme-t-il, en précisant qu'un lancement dans l'Union européenne ne nécessiterait que des ajustements réglementaires à la marge, voire aucun, du fait de la reconnaissance du concept de "monnaie électronique".

Interrogé par l'AFP, Bertrand Perez, directeur général de l'association Libra, a jugé mercredi que si les interrogations des régulateurs étaient "légitimes", les inquiétudes soulevées ne sont pas vraiment "problématiques".

Plus que le projet lui-même, c'est l'origine de son porteur qui pourrait gêner les responsables européens, fatigués de la domination du dollar dans les échanges commerciaux.

Si la Libra pourrait être un instrument pour s'en extraire, le fait qu'elle provienne d'une entreprise américaine déjà très puissante exaspère les Européens, selon M. Bernard-Alzias.

Ce qui peut expliquer les appels du gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney, et de Bruno Le Maire, en faveur d'une cryptomonnaie publique, qui serait l'équivalent d'une monnaie internationale.

Face à l'arrivée de la Libra, la Chine a même décidé d'accélérer le développement de sa propre cryptomonnaie calquée sur le yuan, vue comme un moyen de remplacer l'argent liquide, réduire sa dépendance au dollar et faciliter l'internationalisation de sa devise.

Frilosité des membres

Il n'est pas certain que les régulateurs parviennent à empêcher la naissance de la Libra, sauf à décider de l'interdire explicitement, comme le concède M. Perez: "si la Banque centrale européenne nous refuse (...) le droit d'opérer en Europe, nous ne nous y déploierons pas, nous n'avons pas vocation à jouer les pirates".

La levée de boucliers a en attendant déjà des conséquences indirectes. Selon l'agence Bloomberg, Bertrand Perez a envoyé un e-mail aux 28 premiers partenaires, parmi lesquels figurent par exemple Visa, Mastercard, Uber ou encore Illiad (maison mère de Free) pour leur demander de défendre publiquement le projet.

Trois jours auparavant, le Financial Times avait révélé que deux des 28 membres songeaient à se retirer tandis qu'un autre craignait d'attirer l'attention des régulateurs.

"Les projets basés sur une coalition ou un consortium ont toujours ce type de problème, certaines entreprises sont plus innovatrices et prêtes à prendre des risques et d'autres le sont moins et sont facilement effrayées par une mauvaise publicité", a réagi auprès de l'AFP Helen Disney, fondatrice de Unblocked Events, entreprise spécialisée dans la promotion de la blockchain, la technologie à la base de la plupart des cryptomonnaies.

Si le projet a été initié par Facebook, officiellement, une centaine de partenaires devraient cogérer la future cryptomonnaie et Calibra, la filiale du géant américain aura le même poids que chacun des membres.

Pour Ross Buckley, professeur à l'Université de New South Wales en Australie, l'intérêt pour Facebook d'avoir d'autres partenaires est principalement d'éviter que Libra n'apparaisse comme un "projet Facebook".

Mais, "la vérité est que Facebook peut faire Libra tout seul" et "n'a pas besoin de la plupart des membres", explique M. Buckley.

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