Cinq objets, un dimanche de votation et des enjeux internationaux

Comment la pandémie influencera-t-elle les prochaines votations?

Désormais, il vaut mieux être prudent lors de landsgemeinde, comme ici lors d'une récente assemblée communale dans le canton de Zurich. Keystone / Ennio Leanza

Le coronavirus a poussé la Suisse — comme la plupart des pays — vers une nouvelle réalité, y compris dans le domaine de la politique. Avec cinq objets soumis au verdict populaire en septembre, la pandémie a influencé à des degrés divers la pratique du vote et de la campagne ainsi que l’attitude des citoyens face à ces questions.

Ce contenu a été publié le 04 août 2020 - 08:22

Incapable de garantir la distanciation sociale, le Parlement avait interrompu sa session de printemps, lorsque la pandémie a éclaté. Le Conseil fédéral avait pris le contrôle de la réponse à la crise, ne rendant que récemment aux cantons leur marge de manœuvre. Quant aux votations prévues pour le mois de mai, elles avaient été reportées.

Mais désormais, la pratique démocratique reprend son cours normal, avec des votations prévues le 27 septembre. On peut cependant se demander dans quelle mesure la situation sanitaire continuera à dominer le processus et les résultats?

L’organisation comme d’habitude

La Chancellerie fédérale, responsable de la coordination des votations, ne fait que deux brèves mentions du coronavirus dans les instructions officielles qu’elle a envoyées aux autorités cantonales le 1er juillet.

Elle écrit que les cantons devraient veiller à ce que le matériel de vote par correspondance soit envoyé le plus tôt possible aux Suisses vivant à l’étranger, car «les envois à l’étranger pourraient prendre plus de temps à arriver en raison de la pandémie». La Chancellerie fédérale rappelle par ailleurs simplement que les règles d’hygiène et de distanciation sociale doivent être respectées lors de l’organisation des scrutins.

Beat Furrer, de l’équipe de communication de la Chancellerie fédérale, explique que ces directives ont été élaborées en juin, après consultation des cantons. «Si le nombre de cas se stabilise et que les mesures de protection sont maintenues au niveau actuel, les cantons ne voient pas de risques ou de défis importants en ce qui concerne la bonne exécution de la votation», dit-il.

Même avant la pandémie, ajoute-t-il, dans de nombreux cantons 90% des votes étaient de toute façon effectués par courrier. Les mesures sanitaires imposées par le coronavirus ne vont donc pas avoir un gros impact.

À l’échelle cantonale, Alexander Locher, du Département zurichois de la justice, affirme qu’il est encore trop tôt pour prévoir comment se présentera la situation sanitaire en septembre. Comme pour beaucoup d’autres domaines, il s’agit de voir comment les chiffres évolueront. Le canton de Berne, pour sa part, a indiqué ne pas encore avoir décidé si des mesures spéciales devaient être prises.

Dans le petit canton de Glaris, en revanche, un système de vote particulier appelle des mesures particulières. Lors de sa prochaine landsgemeinde — un vote en plein air auquel participeront jusqu’à 9000 citoyens — les masques seront obligatoires et tous les participants se feront prendre la température. Si celle-ci dépasse 38°C, ils seront invités à rentrer chez eux.

Pas un argument de campagne

En matière de campagne, la vie politique est actuellement assez calme en Suisse. C’est la pause estivale, beaucoup de gens sont en vacances et l’on ne voit pratiquement pas d’affiches de vote dans les rues.

Le politologue Mark Balsiger, qui mène actuellement la campagne «Courage civil» contre la prochaine initiative visant à limiter l’immigration en provenance de l’Union européenne, estime que c’est normal. Les débats commenceront à s’échauffer dès la mi-août, avant de culminer début septembre, prédit-il.

Bien qu’il y ait eu une augmentation massive de la consommation des médias pendant la pandémie, Mark Balsiger déclare que l’attention des gens s’est beaucoup concentrée sur le nouveau virus et sur les mesures prises pour le contrer, plutôt que sur les questions soumises au vote en septembre. Cela pourrait signifier que les citoyens sont moins conscients des enjeux, notamment en ce qui concerne l’initiative anti-immigration, estime-t-il.

Le politologue rappelle la décision historique de 1992 — lorsque la Suisse avait rejeté de justesse son adhésion à l’Espace économique européen — et en 2014, lorsqu’une autre initiative anti-immigration avait été approuvée d’une très courte tête. Dans les deux cas, la campagne et la couverture médiatique s’étaient intensifiées bien avant les votations, qui avaient suscité une forte participation, surtout en 1992.

Cependant, Mark Balsiger et son équipe s’en tiennent largement à leur approche habituelle de la campagne. La Suisse n’est pas un pays de rassemblements politiques de masse, et la méthode reste principalement celle de la promotion numérique, des campagnes ciblées par courrier électronique et des affiches placées dans des lieux publics tels que les gares. Autant de moyens qui ne seront en rien affectés par le coronavirus.

La pandémie et le manque de couverture médiatique «n’ont pas plus profité à un camp qu’à un autre», constate Mark Balsiger. Il n’est donc pas nécessaire de faire du coronavirus un problème majeur. Le gouvernement, qui a relancé sa campagne contre l’initiative en juin, concentre d’ailleurs également son argumentation sur l’importance des liens économiques entre la Suisse et l’UE.

Les partisans de l’initiative n’ont jusqu’à présent pas non plus fait du coronavirus un argument de poids. L’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice), principal promoteur de l’idée, s’en est tenu jusqu’à présent à sa position fréquemment défendue, à savoir vouloir empêcher la surpopulation. La pandémie n’est mentionnée nulle part dans les quinze arguments principaux du parti en faveur de l’initiative.

La campagne de l’Association pour une Suisse indépendante et neutre, qui soutient également l’initiative, ne fait qu’une seule mention de la pandémie sur son site web. Elle conclut que la «crise du coronavirus» montre clairement que la libre circulation avec l’UE est une «mauvaise approche».

Un virus présent dans l’esprit des citoyens

Si le virus n’est pas (encore) un élément majeur de la campagne, cela ne veut pas dire qu’il n’aura pas d’impact sur l’humeur et le comportement des citoyens.

Le politologue Nenad Stojanović se demande si un nouveau «sentiment d’insécurité» n’augmentera pas les chances de voir les citoyens accepter l’achat de nouveaux avions de chasse d’une valeur de 6 milliards de francs, un objet également soumis au vote le 27 septembre. Il estime également que le confinement a accru l’importance — réelle et symbolique — des frontières pour la population. «Nous pourrions donc facilement imaginer que l’initiative contre l’immigration ait plus de chances en septembre qu’en mai», indique-t-il.

Ce dernier affirme toutefois aussi que la soudaine limitation des passages de frontières, ce printemps, a peut-être mis en évidence les avantages de la libre circulation. De nombreux électeurs pourraient être désormais plus susceptibles de considérer l’idée de l’UDC comme un pas en arrière. Ils pourraient également craindre de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à l’économie en un moment aussi délicat.

Professeure à l’Université de Zurich, Stefanie Water croit en cette seconde hypothèse. Dans le cadre de son projet «Politique de désintégration de masse», elle a mené une enquête auprès de la population suisse avant et pendant la crise sanitaire et constaté que le soutien à l’initiative anti-immigration avait perdu du terrain pendant la pandémie. En novembre 2019, 40,3% des personnes interrogées y étaient favorables et 59,7% opposées contre respectivement 37,6% et 62,4% en mai 2020.

Stefanie Walter dit qu’il n’est pas clair si le coronavirus a eu une influence directe sur les résultats. Toutefois, elle indique que 82,1% des Suisses se disent satisfaits de leur gouvernement et de la manière dont il a géré la pandémie. Ils sont également assez satisfaits de l’économie (62,1 %), malgré l’impact de la pandémie. Par conséquent, en ce qui concerne les relations avec l’UE, la chercheuse s’attend à ce que les électeurs se méfient des grands changements.

«La crise a montré que les gens aiment le statu quo» et «sont contents de ce qu’ils ont», relève-t-elle. Ses observations sont confirmées par des enquêtes psychologiques réalisées pendant la pandémie, qui ont montré que les émotions positives de satisfaction et de gratitude au sein de la population ont augmenté plus fortement que les sentiments négatifs d’impuissance et de peur. Stefanie Walter pense qu’en ce qui concerne l’Europe, tout cela suggère que «les Suisses ne veulent pas brûler le pont vers un statu quo qui a jusqu’à présent fonctionné fantastiquement pour eux».

Mark Balsiger est sur la même longueur d’onde — littéralement. Les affiches que son équipe a dévoilées la semaine dernière présentent en effet l’image d’un pont ferroviaire à l’aspect sombre et en train de s’effondrer, avec le slogan «briser les ponts vers l’Europe? Non». Comme une grande partie du camp des opposants à l’initiative, il compte sur les électeurs pour renforcer le pragmatisme des Suisses et l’aversion au changement dont ils ont fait preuve pendant la pandémie. «À cause du coronavirus, ce n’est pas le moment de faire des expérimentations», estime-t-il.

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