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Yves Beaunesne, le refus de la peur

Yves Beaunesne à la "Manufacture".

(swissinfo.ch)

Souvenirs 2003, perspectives 2004… Avec aujourd’hui Yves Beaunesne, directeur de la Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande, à Lausanne.

Rencontré dans les murs tout neufs de l’école, Yves Beaunesne répond aux questions de Bernard Léchot.

C’est en septembre 2003 que la Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande (HETSR) a ouvert ses portes à Lausanne, dans un vaste bâtiment rouge flamboyant, une ancienne manufacture où l’on taillait des pierres précieuses.

Mettre en valeur la lumière que recèle une gemme… Une symbolique à laquelle ne peut qu’être sensible le directeur des lieux, le metteur en scène belge Yves Beaunesne.

swissinfo: L’Ecole a accueilli en 2003 une première volée de 15 étudiants. Premières impressions…

Yves Beaunesne: Toute l’équipe s’est découverte une vocation qu’elle pressentait, mais dont elle n’imaginait pas à quel point elle serait chamboulante pour nos vies personnelles.

swissinfo: Quel décalage ou quelle convergence entre vos attentes et la réalité?

Y.B.: Peut-être la vie m’a-t-elle appris une chose, c’est que les attentes, souvent, ferment des portes. J’ai donc essayé d’arriver dans cette histoire-là en étant plus attentif à mes appétits qu’à mes attentes.

Les attentes, très souvent, sont génératrices de peur. Ne pas être à la hauteur ou ne pas répondre aux objectifs, par exemple. Et la peur est quelque chose qui vous mange. Tandis que les appétits sont plutôt du côté du désir, et le désir, ça vous démange. Par conséquent, j’ai été très à l’écoute de ces 15 premiers étudiants. Ce qu’ils nous apportent se trouve à la fois dans la confiance et dans la demande.

Une demande démesurée de jeunes gens qui ont déjà mordu dans la vie. S’ils ont un point commun, c’est qu’ils ont déjà tous eu l’expérience de la peau de banane. Ils ont tous déjà glissé, et se sont relevés. Tous sont donc des jeunes êtres avec des failles. Or la faille, c’est ce qui permet à la lumière de rentrer et de sortir, et cela c’est précieux. Leur appétit, on s’en est rendu compte rapidement, correspond à notre appétit.

swissinfo: Sur un plan plus large, quel événement vous a marqué en 2003?

Y.B.: L’annulation du Festival d’Avignon. Je pense que c’est un élément qui fait partie d’un contexte international important. Evoquer les intermittents, cela permet de redire à quel point une société qui ne se préoccupe pas de ce qu’on appelle ‘l’inutile’ est une société qui passe à côté de l’essentiel, de son âme.

Faire valoir la nécessité des artistes, au-delà du droit des individus, par un devoir des politiques et de la collectivité, c’est emblématique de ce qu’on a envie de proposer comme forme de société.

On se rend compte que fragiliser le statut des intermittents, cela correspond à fragiliser d’autres statuts. Celui de la recherche scientifique, des agriculteurs, ou encore les retraites, la santé, l’assistance sociale, l’éducation… C’est toute une série de choses qui sont actuellement fragilisées.

D’où un réflexe de peur qui est en train de manger tous les esprits. Un réflexe que je n’ai pas envie de favoriser. Aussi parce qu’étant responsable d’enfants, dans ma vie privée, et de jeunes adultes, ici à l’école, je pense qu’il est essentiel qu’on puisse proposer un modèle qui ne repose pas sur la peur, sur l’enfermement, et sur des réflexes liberticides.

swissinfo: Si vous deviez résumer l’année 2003 par deux couleurs… lesquelles choisiriez-vous et pourquoi?

Y.B.: La couleur terre de Sienne qui est la couleur de cette «Manufacture». Une couleur que je trouvais au début très agressive, et qui finalement correspond assez bien au désir violent de ces jeunes étudiants de ‘bouffer du théâtre’.

Et puis, comme deuxième couleur, je choisirais quelque chose d’anecdotique: la couleur de Séville, au mois d’août, sous un soleil de plomb, cette alliance du noir et du soleil, de ces deux extrêmes. Les extrêmes évoquent pour moi la façon dont je pense que les artistes doivent être aujourd’hui. Comme le dit la Genèse, ‘sois tout chaud ou tout froid, mais jamais tiède: Dieu vomit les tièdes’.

swissinfo: Comment imaginez-vous le développement de votre école en 2004?

Y.B.: J’aimerais favoriser des rencontres avec d’autres disciplines que celles du théâtre au sens strict. Dans un premier temps, des musiciens, des plasticiens, des artisans ébénistes ou des luthiers…

Et puis, plus loin, des personnalités qui n’ont pas un objet artistique comme préoccupation professionnelle première. Des scientifiques, des médecins, des agriculteurs, des fleuristes ou des archéologues… Qu’ont-ils à nous dire aujourd’hui ? Je vois trop de portes se fermer quand je vais dans les théâtres. Or on ne rentre dans un théâtre que pour sortir. Il faut amener l’idée qu’on est plus large qu’on ne croit.

swissinfo: Pour conclure, imaginons que la planète entière vous écoute. Qu’avez-vous avez envie de lui dire?

Y.B.: Il me semble qu’un mouvement global de l’humanité – et c’est possible, il y en a eu: autour de grands mouvements de pensée, de la Déclaration des droits de l’Homme, des Nations-Unies – n’est possible qu’à partir du moment où on aime la différence et l’étranger. Et donc que tout ce qui va dans le sens d’une mondialisation telle qu’elle est vécue aujourd’hui, et d’une pensée unique, est un danger fondamental pour l’humanité.

Pour tenir la main de quelqu’un, on ne peut pas exiger qu’il nous ressemble. A la limite, plus il parlera une langue différente de la mienne, plus j’aurai de choses à lui raconter. Parce que je dois alors passer par quelque chose que je n’imaginais pas… Si on laisse entrer dans notre vie un étranger, à notre insu, on ouvre la porte à un ange.

swissinfo, propos recueillis par Bernard Léchot

En bref

- Souvenirs 2003, perspectives 2004… série dont le principe est, en compagnie de personnalités qui ont eu une actualité importante en 2003, de jeter un coup sur l’année écoulée, mais aussi de regarder 2004 droit dans les yeux!

- Yves Beaunesne, metteur en scène d’origine belge, est le premier directeur de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande (HETSR), baptisée «La Manufacture».

- Celle-ci a ouvert ses portes en septembre 2003 à Lausanne, dans une ancienne usine de taille de pierres précieuses! Elle remplace les conservatoires d'art dramatique de Lausanne et de Genève.

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