Your browser is out of date. It has known security flaws and may not display all features of this websites. Learn how to update your browser[Fermer]

Forum politique du Käfigturm de Berne


Un flambeau de la démocratie dans une ancienne prison



Par Bruno Kaufmann




 Autres langues: 5  Langues: 5

La forte mobilisation qui a marqué la votation sur l’initiative de mise en œuvre a fait ressortir l’importance du débat public dans une démocratie vivante. Elle incite à se demander comment l’encourager et le soutenir entre les dimanches de votations. swissinfo.ch a trouvé une réponse à Berne, derrière les murs fortifiés d’une ancienne prison située au cœur même de la capitale.

Les Services du Parlement avaient organisé une exposition au Käfigturm à l'occasion des 50e élections fédérales d'octobre dernier. Parmi les visiteurs: Philippe Schwab, secrétaire général du Parlement. (Keystone)

Les Services du Parlement avaient organisé une exposition au Käfigturm à l'occasion des 50e élections fédérales d'octobre dernier. Parmi les visiteurs: Philippe Schwab, secrétaire général du Parlement.

(Keystone)

L’escalier en spirale étroit montant dans la tour fortifiée du 13e siècle conduit non seulement au centre d’information sur la démocratie installé dans l’ancienne prison qui a donné son nom au bâtiment: Käfigturm – la tour des prisons. Ces murs massifs abritent aussi des locaux pouvant accueillir rencontres, manifestations ou expositions.

Et, ce qui est encore plus remarquable, la Confédération met gracieusement à disposition des citoyennes et des citoyens ces locaux situés au centre de Berne, à deux pas du Palais fédéral. D’une certaine manière, on peut dire que les Services du Parlement en assurent la conciergerie. 

Le principe est simple et parfaitement républicain. «Les locaux vont au premier qui les demande. Qu’il soit ministre des Affaires étrangères ou boulanger, citoyen suisse ou en visite depuis l’Australie. Et gratuitement», explique Michael Fritsche, qui dirige le Forum politique depuis 1999 aux côtés d’Andreas Schilter et avec le soutien d’une petite équipe. Chaque année, plus de 400 manifestations y ont lieu. «C’est la bonne adresse pour tout ce qui relève de la politique, remarque Andreas Schilter. Cela comprend non seulement les conférences de presse des grandes associations, mais aussi les assemblées constitutives de petits comités d’initiative ou encore un débat sur le Proche-Orient avec un représentant de l’ambassade d’Israël.» 

C’est aussi une affaire de confiance. Il arrive ainsi que les organisateurs soient chargés de fermer eux-mêmes le bâtiment au terme d’une manifestation. Malgré des sujets d’une actualité parfois brûlante, il n’y a jamais eu de problèmes de sécurité au cours de toutes ces années. C’est aussi pourquoi le Forum et sa tour n’ont jamais fait les grands titres.

Petites économies, grande perte 

Le silence entourant son succès explique peut-être pourquoi les comptables de la Confédération l’ont choisi pour réaliser une modeste économie de moins d’un million de francs par an. Sa fermeture est prévue pour début juin. Précisément au moment où la Confédération s’apprête à dépenser un demi-milliard de francs pour rénover plus de 2000 camions. 

Cette fermeture serait non seulement une erreur capitale, elle représenterait aussi un pas en arrière en matière de démocratie. Or, c’est le débat démocratique qui a permis une large mobilisation des différents acteurs sociaux lors de la votation du 28 février sur l’initiative demandant la mise en œuvre effective des renvois des «criminels étrangers». 

Une fin en pleine euphorie démocratique 

Ce 28 février 2016 a marqué les esprits: 63,1% - la plus forte participation à une votation depuis près d’un quart de siècle, un débat public qui a touché presque tout le monde et un résultat qui a suscité un très large intérêt, autant national qu’international. Après le non très clair du souverain suisse à l’initiative de mise en œuvre, vainqueurs et vaincus ont souligné les avantages et la sagesse de notre démocratie directe. 

Mais il ne faut pas oublier que les instruments de participation que sont l’initiative et le référendum ne sont pas le seul terreau de notre démocratie moderne. En comparaison internationale, ces droits populaires sont certes conséquents, mais un débat public ouvert et constructif est tout aussi important dans le processus de prise de décisions. Or, une infrastructure participative est indispensable à ce dialogue social.

Elle est encore présente dans certaines communes sous la forme de salles de réunion pour les associations dans les restaurants ou de salles communales. Dans les grandes agglomérations en revanche, et au niveau fédéral, elle est beaucoup plus difficile à trouver. Il faut également noter que les médias sont un élément déterminant pour alimenter des discussions constructives et éviter qu’elles ne soient dominées par ceux qui ont le plus d’argent. 

Les développements techniques fulgurants de ces dernières années et les changements sociaux rapides montrent cependant clairement qu’une votation populaire controversée avec une participation record tous les 25 ans ne suffit pas pour consolider et développer les principaux acquis de notre démocratie moderne que sont l’Etat de droit, la participation, l’ouverture et la tolérance. Pendant la campagne précédant la votation sur l’initiative de mise en œuvre, les milieux privés ont joué un rôle déterminant. Mais dans les périodes plus calmes entre les votations, il faut aussi que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités.

Sur le plan international, la Suisse joue en Champions League en matière de droits populaires. Il en va de même dans le domaine des infrastructures participatives – ce qu’on peut appeler les Services du Parlement pour le peuple, mais elle n’en est pas toujours consciente. Unique et presque légendaire, la brochure d’explications que le Conseil fédéral publie depuis presque quarante ans pour chaque votation en est un des éléments. L’introduction progressive du e-voting en est un autre, comme l’est aussi la tour fortifiée de Berne, ancien bastion de repli guerrier devenu théâtre de l’intégration politique.

Le Centre pour la démocratie dans la ville suédoise de Falun. (Bruno Kaufmann)

Le Centre pour la démocratie dans la ville suédoise de Falun.

(Bruno Kaufmann)

Un rayonnement jusqu’en Corée du Sud 

Qu’ils fassent partie d’un groupe de journalistes chiliens, de parlementaires allemands ou de juristes coréens, ceux qui visitent la Suisse pour en apprendre davantage sur sa démocratie finissent toujours par passer par le Forum politique de la tour des prisons. Au cours des seize dernières années, il a accueilli des centaines de groupes qui ont pu se convaincre de la pertinence de cette infrastructure populaire. 

Résultat: tout autour du globe ont émergé des copies du Forum, dans tous les formats. La plus impressionnante est certainement le «Citizens Hall» de sept étages dans la capitale sud-coréenne Séoul, mis en place après la visite d’une délégation d’expert à Berne en 2008. 

Ou encore la «Public Access Room» dans le Capitole de l’Etat d’Hawaï, à Honolulu. Elle assure aux citoyens et citoyennes un soutien énergique dans l’exercice de leur droits politiques.

Des espaces dédiés à la démocratie sur le modèle du Forum ont aussi vu le jour en Europe. À San Sebastian, dans le pays basque, un Centre pour la participation des citoyens a pris place comme à Berne dans une ancienne prison, datant celle-ci de la dictature de Franco. À l’endroit même où des hommes ont été torturés pour leurs opinions politiques, une équipe de neuf personnes conseille désormais les citoyens sur l’exercice de leurs droits.


(Traduction de l’allemand: Olivier Hüther)

×