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La Suisse vue de l’étranger


Les intellectuels suisses s’écharpent en Allemagne



Par Petra Krimphove, Berlin




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C’est un auteur alémanique, Lukas Bärfuss, qui a allumé les feux juste avant les élections fédérales du 18 octobre. Dans les colonnes de la «Frankfurter Allgemeinen Zeitung» (FAZ), il a en effet critiqué un «peuple de nains». Ce qui a fait sortir de ses gonds le journaliste suisse et nouvel élu de la droite conservatrice Roger Köppel, qui a publié une réplique dans le même journal. 

La colère de Lukas Bärfuss («Cent jours, cent nuits», entre autres titres) transpire à chaque ligne du texte qu’il a fait paraître le 15 octobre dans la «FAZ». Avec un surtitre intitulé «avertissement», il y décrit un pays ayant, à ses yeux, perdu toute importance dans le monde globalisé, dont, peureux, il se coupe de plus en plus, aveuglé par des politiciens suivant un cours erroné, celui du nationalisme. 

La FAZ était certainement consciente de l’effet que le texte de l’écrivain, très apprécié outre-Rhin, aurait. Aucun journaliste allemand désirant un jour revenir dans sa patrie ne se serait permis une telle charge contre son propre pays. La réaction était programmée. 

La réplique n’a pas tardé. Trois jours plus tard, Roger Köppel, journaliste zurichois, éditeur du magazine «Weltwoche», proche de son parti, l’Union démocratique du centre (droite conservatrice et nationaliste), nouvel élu au Parlement fédéral, se donnait le rôle de sauver l’honneur de la Suisse. Dans un article publié dans le même journal, il a tenté de démonter l’argumentaire de Lukas Bärfuss en présentant une version de la Suisse telle qu’elle figure sur les brochures électorales de son parti. La Confédération helvétique doit, selon lui, être vue comme une «concrétisation, assez unique au monde, de la démocratie, de la liberté et du progrès.» Pour le journaliste, Lukas Bärfuss est un «intellectuel roulant à contresens», «remplissant les espaces vides de sa pensée avec sa morgue moraliste.» 

Mais que se passe-t-il en Suisse? 

En Allemagne, celles et ceux qui suivent ce débat se frottent les yeux d’étonnement devant la violence verbale se dégageant des deux textes. Que se passe-t-il donc dans ce pays d’ordinaire plutôt posé, se demandent-ils. Et pourquoi les deux auteurs se sont-ils adressés à un titre allemand pour se livrer à leur polémique? L’écrivaine suisse Güzin Kar a même ironisé sur son compte Twitter en écrivant: «Les Suisses communiquent par @faznet interposée. Adieu le «röstigraben», voici le pont de la choucroute».

Il faut toutefois admettre que la polémique est restée faible en Allemagne – alors qu’elle suscitait moult commentaires en Suisse. Les réactions, en Allemagne, sont venues des personnes ayant un lien avec la Suisse, comme le directeur du Musée juif de Francfort, Raphael Gross, né à Zurich. C’est aussi dans la FAZ qu’il a répliqué, montrant de la compréhension pour le point de vue de Lukas Bärfuss et de la colère pour son pays d’origine. Pour lui, la Suisse est un «petit pays transformé en laboratoire expérimental du populisme.» 

Le public allemand est donc aux premières loges pour assister à l’échange. Roger Köppel, qui avait été rédacteur en chef du quotidien allemand «Die Welt» entre 2004 et 2006, est omniprésent dans les médias allemands, dont les lecteurs connaissent sa vision conservatrice de droite. Mais ils découvrent maintenant une philosophie opposée, représentée par Lukas Bärfuss, contre la xénophobie, contre la corruption et les tendances de droite en politique, contre la domination de l’argent et la léthargie des citoyens. 

La salve de Lukas Bärfuss est positive pour la perception extérieure de la Suisse en ce qu’elle montre un autre visage du pays, avec sa capacité à s’auto-critiquer, un aspect qui est rarement présenté au public allemand. L’écrivain s’inscrit dans la tradition des Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt, deux autres Confédérés qui n’ont pas épargné leur pays. Dans les années 1960, ils avaient remis en question le rôle de la Suisse pendant la Seconde guerre mondiale, et furent couverts d’insultes pour cela. 

Provocations et taux d’audience 

En Allemagne, lorsque les émissions de télévision ont besoin d’un invité capable de commenter la Suisse, de lancer quelques provocations et d’assurer de bons taux d’audience, Roger Köppel est la première adresse. Très bon orateur, il participe aux talkshows nationaux de Günther Jauch, Frank Plasberg et Sandra Maischberger, diffusés aux meilleures heures. Il se donne le rôle, un peu schizophrénique, de l’Helvète typique, du combattant infatigable pour les intérêts du peuple et de l’ardent défenseur de la démocratie directe. 

Il s’exprime sur tout. Roger Köppel a expliqué l’interdiction de la construction des minarets, la menace des réfugiés sur l’île de bonheur que serait la Suisse, Sepp Blatter ou encore le secret bancaire. Ses discours plaisent à de nombreux téléspectateurs.

Les débatteurs 

Roger Köppel et Lukas Bärfuss ont tous les deux des relations étroites avec l’Allemagne. 

Le journaliste et éditeur Roger Köppel (50 ans), membre de l’UDC, élu au Conseil national, a été rédacteur en chef du quotidien allemand «die Welt» de 2002 à 2004. Son passage a été suivi de façon critique par les médias de gauche. De retour en Suisse, il a donné un cours conservateur de droite à la «Weltwoche», un hebdomadaire autrefois de gauche. Il participe régulièrement à des émissions de télévision en Allemagne.

Lukas Bärfuss s’est de son côté fait un nom en Allemagne avec ses pièces de théâtre et ses romans. Né en 1971 à Thoune, il est considéré comme un des intellectuels et des auteurs les plus brillants de Suisse. Ses pièces sont jouées sur de nombreuses scènes allemandes. Il a reçu le Prix de littérature de Berlin en 2013, lié à la chaire de professeur invité Heiner Müller de l’Université libre de Berlin. Lukas Bärfuss est membre de l’Académie allemande pour la langue et la poésie. Il vit à Zurich.

Son ancien employeur, «Die Welt», note qu’il est le seul Suisse à être invité à la télévision. En étant journaliste et politicien, il incarne un pays qui s’isole de plus en plus et qui glisse à droite, politiquement.

Entre Heidi et scandale bancaire 

De nombreux Allemands oscillent entre les deux perceptions, celle d’un pays où le peuple a encore son mot à dire (Köppel) et celle d’un Etat qui se détourne toujours plus de l’UE et s’isole de façon dangereuse (Bärfuss). Démocratie de base et Heidi d’un côté, critiques contre le grand capital, dénonciation des scandales bancaires et de la xénophobie de l’autre. Il n’y a que peu de place pour le centre et pour la normalité de la vie quotidienne suisse dans les médias allemands. 

L’observation faite il y a quelques années par Mathieu von Rohr, auteur du magazine «Spiegel», né en Suisse, reste pertinente. «Le rapport entre les deux pays est, de part et d’autre, fortement marqué par des clichés, à un point rarement atteint entre deux pays voisins en Europe.» Ce qui reste également certain, c’est que, globalement, les Allemands pensent beaucoup moins aux Suisses que l’inverse. «Les Allemands ne savent souvent pas à quel point la relation est sensible», note Mathieu von Rohr. 

L’ignorance touche aussi les institutions politiques. Peu de journalistes allemands savent comment le gouvernement suisse est élu et sur quels critères. Les votes sur des initiatives populaires et des référendums sont davantage médiatisés. L’acceptation de l’initiative dite «Contre l’immigration de masse», le 9 février 2014, est régulièrement citée dans des articles et renforce la perception d’un pays glissant à droite. 

Le débat lancé par Lukas Bärfuss a ainsi contribué à corriger la perception majoritaire et à présenter une Suisse loin des clichés et des solutions simplistes. Le pays de Heidi a maintenant de nouvelles facettes. 

Entretemps, le débat continue en Suisse. Lukas Bärfuss a accordé une interview à un titre du dimanche, la «Schweiz am Sonntag». Il n’y montre aucun goût pour le consensus. Les Suisses ne laissent pas leurs voisins parler pour eux et se disputent à haute voix sur leur pays! Et c’est tant mieux!


(Traduction de l'allemand: Ariane Gigon), swissinfo.ch



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