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Racines


La fusion des communes dissout les lieux d’origine



Par Chantal Britt




Lugano, une ville qui engloge plusieurs communes (Keystone)

Lugano, une ville qui engloge plusieurs communes

(Keystone)

Parole d'expert: les fusions de communes privent les Suisses d’une part de leur identité. Rainer Schweizer revient sur l’histoire du lieu d’origine, un particularisme helvétique qui fonde la citoyenneté locale.

L’identité des citoyens helvétiques est menacée par la diminution du nombre de communes et la disparition de certains lieux d’origine, estime Rainer Schweizer, historien à l’Institut de recherches juridiques de l’Université de St Gall.

Tradition helvétique, l’appartenance à un lieu d’origine se transmet de père en fils. A l’époque, les villages et les villes conservaient tous les documents d’origine d’une famille lorsque celle-ci quittait la région. La paroisse communale gardait, elle, leurs actes de naissance, de mariage et de décès.

Mais, depuis quelques années, de plus en plus de communes ont été absorbées par d’autres villes et villages, plus grands, afin de réduire les coûts administratifs. Certaines municipalités ont également choisi de créer une nouvelle entité, avec un autre nom, en fusionnant avec les communes avoisinantes.

Rainer Schweizer, qui est également le co-auteur du Dictionnaire historique de la Suisse, analyse cette tendance.

swissinfo.ch: Quelle est l’importance du lieu d’origine en Suisse aujourd’hui?

Rainer Schweizer: Une chose a particulièrement changé: auparavant, la principale fonction du lieu d’origine était de prendre soin des citoyens dans le besoin. Aujourd’hui, cette responsabilité a totalement disparu. C’est le lieu de résidence qui joue désormais ce rôle.

Mais le lieu d’origine fait toujours partie intégrante de l’identité des citoyens suisses, quel que soit leur âge ou leur provenance. Il s’agit de l’endroit où une famille puise ses racines. Certaines municipalités administrent encore les forêts communales ou les zones de montagne. D’autres financent des programmes sociaux ou sponsorisent des institutions culturelles.

swissinfo.ch: Est-ce que la diminution du nombre de commune a eu un impact sur les droits et devoirs civiques des Suisses?

R.S.: En Suisse, la vague des fusions de communes complique l’identification du citoyen à un endroit précis. Aujourd’hui, le Département fédéral de justice et police doit perpétuellement mettre à jour la liste des lieux d’origine, pour prendre en compte ceux qui disparaissent. Et cette tendance se renforce de jour en jour. Elle est particulièrement exacerbée dans le canton de Glaris, où un grand nombre de municipalités ont fusionné (comme Glaris Nord et Glaris Sud).

Cette gigantesque association est d’ailleurs totalement illogique pour une personne originaire de Glaris Nord. C’est tout simplement une blague. Qu’est-ce que Glaris Nord? Ce n’est pas une petite commune, mais une vaste région.

Ces municipalités ont été agglomérées de façon artificielle. Ce projet me rend vraiment sceptique. Et l’abandon de la démocratie directe sur le plan communal à Glaris est certainement ce qui m'inquiète le plus dans cette fusion. Les citoyens ne sont plus impliqués dans les décisions locales.

De façon générale, le lieu d’origine perd de son importance. Mais il y a des exceptions. Au Tessin, l’origine reste un marqueur identitaire incontournable en raison des aristocrates, qui y sont toujours très influents. La provenance joue aussi un rôle capital dans les cantons de Schwyz, de Lucerne et de Berne. Mais dans les autres régions, elle a beaucoup perdu de son poids.

Toujours moins de communes

En 1990, il existait 3021 communes de tailles différentes en Suisse. Début 2012, il n’en restait plus que 2495. La plus petite, Corippo au Tessin, compte 20 habitants; la plus grande est Zurich avec 370'000 habitants.

Si cette diminution du nombre de communes paraît importante, ce chiffre est en réalité plus élevé dans les pays voisins. Le système de démocratie directe helvétique a ralenti le processus. Comparé à l’Allemagne ou l’Autriche, où le nombre de communes a été divisé par deux en 50 ans, la Suisse a perdu seulement 17% de ses municipalités.

swissinfo.ch: Est-ce que le lieu de résidence peut remplacer le lieu d’origine?

R.S.: Effectivement, plusieurs cantons estiment que la commune de résidence peut remplir les fonctions du lieu d’origine. Ces régions ont fusionné le lieu d’origine et de résidence, et ils accordent des avantages sociaux à tous les citoyens qui résident sur leur territoire. Ce mouvement est apparu dans les années 70 et s’est accéléré durant les 20 dernières années. Il a clairement contribué à affaiblir le rôle du lieu d’origine.

Lorsqu'un étranger est naturalisé, il accorde très souvent plus d’importance à l’endroit où il vit qu’à son lieu d’origine. Je connais des Allemands, à l’université de Saint-Gall, qui souhaitent obtenir la nationalité suisse. Et ils veulent absolument la recevoir de la ville de Saint-Gall, où ils résident. Les gens veulent être liés à l’endroit où ils habitent. On retrouve cette envie chez tous les immigrés, mais aussi auprès de certains Suisses. Par exemple, il arrive qu’un membre d’une guilde zurichoise souhaite recevoir la citoyenneté d’un village argovien pour asseoir son identité.

swissinfo.ch: D’où vient le concept du lieu d’origine?

R.S.: Cette notion de citoyenneté locale et les droits politiques qui y sont associés ont des origines lointaines. Tout comme le droit de participer au partage des richesses communales. Le terme allemand pour définir les citoyens, «Bürger» ou «Burger», puise ses origines au neuvième siècle. Il faisait référence aux personnes qui vivaient à proximité des châteaux. La définition du mot a changé par la suite. Il s'est mis à être utilisé pour décrire les gens qui possédaient une parcelle en ville ou qui appartenaient à un bourg ou à une autre entité rurale.

La citoyenneté a gagné en importance au 19e siècle, avec la résurgence des anciens «Bürger» et l'introduction des droits civiques en Suisse. Ces derniers sont apparus dans plusieurs villes, de Dijon à Lübeck, à l'initiative des artisans et commerçants. Dans les régions alpines, les habitants avaient établi un système d’auto-gouvernance, qu'on retrouve tant en Slovénie qu’en France. En Suisse, la Landsgemeinde permettait aux communautés de s’auto-organiser. Hors des régions montagneuses, on ne trouvait que des seigneurs féodaux, des paysans et des villageois ruraux sans droits, ni privilèges particuliers.


(Traduction de l'anglais: Julie Zaugg), swissinfo.ch



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