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Ecoutes de la NSA


«La Suisse doit mieux protéger la sphère privée»


Par Simon Bradley



L’indifférence de l’opinion publique au scandale des écoutes de la NSA a surpris Hanspeter Thür, préposé fédéral à la protection des données. (Keystone)

L’indifférence de l’opinion publique au scandale des écoutes de la NSA a surpris Hanspeter Thür, préposé fédéral à la protection des données.

(Keystone)

Dans le sillage du scandale des écoutes de la NSA, la Suisse et l’Europe doivent renforcer leurs législations sur la protection de la sphère privée et formuler des lignes directrices claires pour les multinationales qui veulent travailler sur le continent, estime Hanspeter Thür, préposé fédéral à la protection des données.

Les révélations de l’ancien employé de la NSA Edward Snowden sur les activités des services de renseignement américains en Europe continuent de faire polémique. Le débat prend également de l’ampleur en Suisse. Le Conseil fédéral (gouvernement) a ouvert une enquête pour faire la lumière sur les activités de la NSA en Suisse. Le ministre de la Défense Ueli Maurer a quant à lui tenté de calmer le jeu, en affirmant que la Suisse n’a pas de contact direct avec la NSA et ne lui fournit pas d’informations.

Les entreprises suisses prennent des mesures

Dans une interview accordée début novembre à radio publique alémanique SRF, Hanspeter Thür a affirmé que les entreprises helvétiques ont changé leur comportement depuis les révélations de l’ampleur de l’espionnage américain en Europe.

Selon le préposé fédéral à la protection des données, certaines entreprises sont même allées jusqu'à boucher des ports USB pour empêcher le vol de données.

Le ministre suisse des Affaires étrangères Didier Burkhalter a de son côté indiqué «ne pas être surpris de l'ampleur des activités des Etats-Unis» dans une interview publiée au début du mois par le St-Galler Tagblatt et la Neue Luzerner Zeitung.

La Suisse doit toutefois élargir sa stratégie nationale de protection contre les cyberrisques à la Genève internationale, a estimé Didier Burkhalter. Selon certains médias, la NSA dispose en effet d'une table d'écoutes dans le consulat américain de Genève.

Source: ATS

swissinfo.ch: Quel est l’aspect qui vous préoccupe le plus concernant les révélations sur les activités de la NSA en Europe?

Hanspeter Thür: C’est bien entendu le contrôle étendu, quasi-total, de tous les moyens de communication, des téléphones aux e-mails. Par ailleurs, ces activités ne sont pas propres aux Etats-Unis; elles concernent également d’autres services de renseignement étrangers, qui opèrent avec des moyens similaires. Cette diffusion d’instruments techniques toujours plus sophistiqués dans le but d’espionner les citoyens du monde entier est très alarmante à mes yeux.

swissinfo.ch: Il y a quelques semaines, le quotidien espagnol El Mundo révélait que la NSA avait intercepté, avec l’aide des services de renseignement espagnols, 60 millions d’appels téléphoniques de citoyens ibériques en un mois. De telles pratiques ont également été rapportées en France, en Allemagne et en Italie. Craignez-vous que la Suisse ne figure également parmi les pays sous écoute?

H.T.: Je ne peux pas l’exclure, mais, à vrai dire, je n’en sais rien. Ce que nous savons en revanche, c’est que les services de renseignement travaillent main dans la main. Je serais surpris si les services de renseignement suisses n’avaient pas un niveau de coopération similaire avec les Etats-Unis.

La question de la nature exacte de ces échanges se pose. Les services de renseignement helvétiques sont-ils dans l’illégalité ou agissent-ils dans le respect des lois suisses? Il appartient à la commission parlementaire responsable de la surveillance des services de renseignement de le vérifier. En règle générale, jusqu’au moment où ils se font prendre, les services secrets ne portent pas une grande attention à ce qui peut ou ne peut pas être fait.

swissinfo.ch: Dans l’édition du mois d’octobre de la revue Schweizer Monat, vous écrivez avoir été surpris par l’indifférence manifestée par les politiciens et les citoyens à la suite de ce scandale. Comment l’expliquez-vous?

H.T.: Je ne sais pas très bien. S’agit-il d’une sorte de paralysie face à notre incapacité à empêcher ces activités d’espionnage ou simplement d’indifférence? Quoi qu’il en soit, j’observe relativement peu d’actions de protestation parmi les citoyens.

Même si les citoyens ordinaires s’intéressent peut-être peu aux pratiques des services secrets, nous vivons en démocratie et nous devrions nous inquiéter de la surveillance dont font l’objet nos dirigeants politiques et économiques. Le système politique suisse pourrait pâtir de cette affaire. Ces faits engendrent de l’incertitude, en particulier dans le monde des affaires, mais aussi au sein de l’administration et des cercles politiques.

Peut-être que cela est encore trop abstrait et éloigné de nos vies quotidiennes. Et peut-être que les gens n’ont pas encore pensé à toutes les conséquences et à ce que cela signifie réellement. Je n’exclue ainsi pas que les citoyens réagissent dans un deuxième temps.

swissinfo.ch: Les Européens ont souligné que dans le cadre des négociations commerciales en cours avec les Etats-Unis, ils insisteront pour inclure des règles strictes sur la protection des données. L’UE dispose d’un certain nombre d’options, par exemple la suspension de l’accord Safe Harbor sur la protection de la sphère privée. Elle pourrait également demander aux Etats-Unis d’adopter des lois plus strictes sur la protection des données. Quelle est selon vous la meilleure approche?

H.T.: De notre côté également, nous avons considéré la possibilité de révoquer l’accord Safe Harbor. Cela signifierait toutefois que les entreprises auraient moins de lignes directrices sur lesquelles se baser pour échanger des données avec les Etats-Unis. Nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée. En Suisse et en Europe, nous devons au contraire renforcer nos lois et fixer des lignes directrices claires que les multinationales seraient obligées de suivre si elles souhaitent être actives ici.

La Suisse est un petit pays, qui n’est pas membre de l’UE. Mais nous dépendons également des négociations qui se déroulent dans un contexte européen. Nous devons chercher à maintenir le même rythme que l’Europe et espérer que les mesures relatives aux Etats-Unis pourront être mises en œuvre. Si l’UE décide de renforcer ses normes concernant la protection des données, il y aura également des conséquences pour la Suisse. Nous devrons vérifier que nos normes sont conformes.

swissinfo.ch: Ne pensez-vous pas que le concept de sphère privée appartient toujours plus au passé?

H.T.: Les développements technologiques mettent en péril notre sphère privée. L’affaire récente de la NSA le confirme. La question que nous devons nous poser est celle du contrôle de cette technologie dans nos sociétés libres et démocratiques. Ce contrôle doit être abordé à différents niveaux. J’ai parlé de responsabilité personnelle, mais il doit également y avoir un cadre juridique et des sanctions qui permettent de lutter efficacement contre les violations de la protection des données. A l’heure actuelle, enfreindre la loi sur la protection des données est un acte anodin. Les gens ferment tout simplement les yeux.

Le scandale des écoutes de la NSA

Le scandale des écoutes américaines en Europe a été révélé par Edward Snowden, ancien employé de la NSA et de la CIA, qui a trouvé asile en Russie.

Entre mars 2007 et février 2009, Edward Snowden a travaillé à la mission diplomatique américaine à Genève. Durant son séjour en Suisse, il aurait participé au recrutement d’un employé de banque local comme informateur des services de renseignement américains.

A la suite de ces révélations, le gouvernement suisse a demandé des éclaircissements à Washington. Au mois de septembre, il a publiquement condamné les activités des services secrets étrangers sur le territoire de la Confédération, ouvrant une enquête pour tenter de faire la lumière sur ces pratiques.

Fin octobre, le ministre de la Défense, Ueli Maurer, a indiqué que les enquêtes étaient toujours en cours et a souligné que la Suisse n’avait jamais eu de contact avec la NSA et ne lui transmettait pas d’informations. La collaboration avec les services secrets américains se limitent à la lutte contre le terrorisme, a-t-il ajouté.

Le jour même de cette prise de position, le quotidien espagnol El Mundo publiait un document qui faisait état d’une sorte de classement selon le degré de coopération de divers pays avec les Etats-Unis et la NSA. La Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande figurent dans le groupe des pays les plus coopérants, alors que la Suisse est classée dans le deuxième groupe, qui comprend 18 autres Etats.

Par Simon Bradley, swissinfo.ch
(Traduction de l’anglais: Samuel Jaberg)



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