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Chaos politique


La Libye découvre le cinéma comme arme de paix


Par Stefania Summermatter, Locarno


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Ecartelée entre deux gouvernements et une dizaine de factions qui se disputent le pouvoir, la Libye cherche une issue à la crise de l’après-Kadhafi. Et alors que l’on tentait de négocier à Genève, de jeunes réalisateurs ont présenté à Locarno des images inédites de leur pays qui ont déjà valeur de document historique. 

Dans le court métrage «80», consacré aux prisons de Libye, le réalisateur Muhannad Lamin mêle documentaire et animation. (pardolive.ch)

Dans le court métrage «80», consacré aux prisons de Libye, le réalisateur Muhannad Lamin mêle documentaire et animation.

(pardolive.ch)

«Bien sûr qu’il est risqué de faire des documentaires en Libye, mais dans un certain sens, nous sommes obligés de jouer avec le feu. Toute la difficulté est d’être suffisamment intelligent et créatif pour raconter les tabous sans les évoquer directement, sans provoquer trop la société.»

Muhannad Lamin a 25 ans, le regard profond et la voix assurée. Ayant grandi à Tripoli, il appartient à une nouvelle génération de cinéastes qui a émergé après la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Sa mort, en octobre 2011, a mis fin à 42 ans de dictature et de silence.

C’est dans ce contexte postrévolutionnaire que le Scottish Documentary Institute a décidé de se lancer dans une aventure un peu folle: offrir à une vingtaine de jeunes Libyens l’occasion d’apprendre l’art du documentaire à travers une série d’ateliers. Muhannad Lamin a ainsi pu raconter, dans son court métrage «80» (2012) l’expérience d’un ami emprisonné dans les geôles de Kadhafi «dont on ne sortait ni mort ni vivant».

«Après la révolution, les gens avaient un grand besoin d’être entendus, de se sentir faire partie de ce monde. La Libye est restée trop longtemps hors du radar et aujourd’hui encore, les images qui nous en parviennent sont celles d’embarcations de réfugiés et de bombes. Certains pourraient penser que faire du cinéma n’était pas une priorité, mais pour nous, le documentaire représente un grand instrument de communication, un pont entre les cultures», affirme la productrice et directrice de l’institut écossais, Noe Mendelle. 

Dans leurs courts métrages, les jeunes cinéastes parlent des femmes, des migrants, des petits et grands héros de la vie quotidienne, en offrant un regard neuf sur la Libye d’aujourd’hui. Une sélection de ces œuvres a été présentée au Festival du film de Locarno, dans la section Open Doors, et a attiré un large public.

«C’était incroyable de voir mon film projeté pour la première fois sur le grand écran et de lire la stupeur dans les yeux du public», déclare, avec un peu d’émotion, Najmi Own (21 ans), auteur d’un court métrage sur les difficultés de tourner un film («Mission Impossible», 2015).

A la différence des autres pays d’Afrique du Nord, comme l’Egypte et la Tunisie, la Libye n’a jamais eu d’industrie du cinéma et les films produits dans ce pays se comptent sur les doigts d’une main. Durant le régime du colonel Kadhafi, toutes les salles ont été démantelées et on ne trouvait dans les magasins que les DVD des derniers blockbusters. La population n’est donc pas habituée à voir une caméra et a peur d’être espionnée, explique Muhannad Lamin.

Mais la soif de découverte est grande. Lorsqu’un premier festival de cinéma est organisé à Tripoli, en 2012, les gens sont enthousiastes. «Mais la situation a désormais changé, déplore Muhannad Lamin. La population est occupée à survivre. L’électricité manque, les gens ne sont pas payés et il n’y a rien à manger. Sans compter qu’on ne sait jamais de quoi sera fait le lendemain. Aller au cinéma est un luxe que personne ne peut se permettre.»

Les ateliers proposés par le Scottish Documentary Institute se sont déroulés sur trois ans. Noe Mendelle a ainsi vu de ses yeux l’évolution du pays: de l’enthousiasme postrévolutionnaire au chaos d’aujourd’hui. «Si au début, on voyageait librement en taxi, ces derniers mois, on a eu droit à une voiture blindée avec des vitres teintées», illustre-t-elle. 

 «La situation en Libye est plutôt dramatique, confirme le réalisateur Kelly Ali. A la tête d’une PME, ce réalisateur de 32 ans est le seul des participants à avoir choisi une femme comme protagoniste dans une société encore dominée par les hommes («Land of Men», 2015). «La seule idée de faire un film sur une femme était impensable sous Kadhafi, dit-il. Dans un certain sens, le fait d’y être parvenu constitue déjà un progrès.»

Noe Mendelle a en vain cherché à trouver des jeunes femmes pour son atelier. Mais les deux seules intéressées ont abandonné en cours de route. «La condition des femmes en Libye est vraiment difficile, raconte Kelly Ali. Elles ont eu un rôle important dans la révolution et espéraient un changement de la société. En réalité, après une période d’amélioration, nous sommes maintenant face à une régression en matière de droits de l’Homme. Nous avons atteint le summum de la liberté en 2013 et nous retournons maintenant en arrière. Mais dans le fond, il y a toujours une période de chaos après chaque grande révolution, et je suis un éternel optimiste.»

Image tirée de «Land of Men», de Kelly Ali. (pardolive.ch)

Image tirée de «Land of Men», de Kelly Ali.

(pardolive.ch)

Si certains de ces courts métrages ont déjà valeur de document historique, la population n’est cependant pas encore prête à se confronter à ces images, selon la productrice. «Je ne suis pas certaine que les Libyens apprécieraient ces documentaires, dit Noe Mendelle.  Justement parce qu’ils racontent des scènes de la vie quotidienne de manière simple, ils sont peut-être trop ordinaires par rapport au spectacle offert par les films américains et les séries télévisées auxquels les gens sont habitués.»

«Ces courts métrages reflètent la Libye d’aujourd’hui, mais il faut du temps et de la distance pour que la population puisse les comprendre et les apprécier, poursuit-elle. Ils sont toutefois fondamentaux pour ceux qui les réalisent et pour nous tous qui ne savons pas vraiment ce qui est en train de se passer dans ce pays oublié.»

Avec le soutien de la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC), le projet Open Doors veut soutenir et mettre en lumière les réalisateurs provenant du Sud et de l’Est du monde, où le cinéma indépendant est encore fragile ou inexistant.

Durant le Festival du film de Locarno, les jeunes réalisateurs suivent des cours de formation et rencontrent d’autres professionnels du secteur ainsi que de potentiels clients pour leurs films. 


(Traduction de l'italien: Olivier Pauchard), swissinfo.ch



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