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Commerce international


Berne et Pékin unis contre le protectionnisme occidental


Par Frédéric Burnand, Genève


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La Chine et la Suisse se retrouvent samedi à Pékin pour signer leur accord de libre-échange. (Keystone)

La Chine et la Suisse se retrouvent samedi à Pékin pour signer leur accord de libre-échange.

(Keystone)

Imaginons David et Goliath collaborant au lieu de combattre. C’est le pari que font la Suisse et la Chine avec un accord bilatéral de libre-échange. Et ce alors que les tensions commerciales entre Pékin, les Etats-Unis et l’Union européenne s’accentuent.

Le 17 janvier 1950, la Suisse avait été un des premiers pays occidentaux à reconnaitre la République populaire de Chine (proclamée par Mao Zedong le 1er octobre 1949). Mais Berne avait attendu que Londres fasse de même une semaine plus tôt. Cette fois-ci, le gouvernement suisse a pris les devants. La Suisse est la première puissance économique occidentale à conclure un accord de libre-échange avec la Chine. Un traité qui doit être officiellement signé à Pékin le 6 juillet.

Sans connaître précisément la substance de l’accord qui sera rendu public à cette occasion, plusieurs experts expliquent à swissinfo.ch son intérêt pour la Chine comme pour la Suisse.

Pourquoi la Chine s’intéresse à la Suisse

«La Suisse est un petit géant, économiquement et politiquement. Elle est un acteur commercial global, très professionnel», relève Lu Xiankun, conseiller à la mission de la Chine auprès de l’OMC.

Un point de vue que partage Gérald Béroud, spécialiste suisse de la Chine et créateur de la plate-forme d’information SinOptic: « La Suisse est dans les 20 premières puissances économiques du monde. En termes de développement économique, la Chine n’est pas équivalente, même si c’est la première puissance manufacturière.»

De son coté, Lu Xiankun précise : «La Chine a beaucoup de choses à apprendre de ce pays, que ce soit dans le high-tech, le secteur pharmaceutique, l’industrie des machines, les cleantech, mais aussi d’autres qualités du tissu économique suisse: la direction d’entreprise, l’expertise bancaire ou le marché du négoce qui s’y est fortement développé ces dernières années.»

Et les droits humains ?

Les ONG suisses réunies pour l’occasion au sein d’une plateforme commune, pointent les lacunes de l’accord de libre-échange en matière de droits de l’homme. « tout porte à croire que l’accord ne contient pas de chapitre sur le développement durable, avec des dispositions contraignantes sur la protection des droits humains, des normes du travail et de l’environnement », déclarent les ONG dans un communiqué.

Spécialiste du commerce international à Alliance Sud, Isolda Agazzi ajoute : « Il n’y a pas eu de consultations spécifiques des ONG. Le contenu de l’accord est resté secret jusqu’à sa conclusion. De ce que nous en savons, le texte se réfère la Charte des Nations unies (droits fondamentaux), mais il n’est pas fait mention explicitement des droits de l’homme.»

Ce que  confirme, à sa manière, Lu Xiankun, conseiller à la mission de la Chine auprès de l’OMC: «La Chine est toujours ouverte à la discussion sur tous les sujets. Mais cela ne doit pas être posé comme une condition forte. Nous avons des dialogues sur tous les sujets avec l’UE, les Etats-Unis. Mais il ne faut pas mélanger politique et économie.»

L’ancien ambassadeur Blaise Godet se veut plus optimiste: « Cet accord entend favoriser l’épanouissement de l’individu et la bonne gouvernance au sein des deux parties contractantes. Je ne crois pas que la Suisse ait transigé sur ses principes pour faire plus de commerce.»

swissinfo.ch

Ancien ambassadeur de Suisse en Chine, Blaise Godet souligne une autre dimension de l’accord vu de Pékin: «Négocier et conclure avec la Suisse, c’est montrer au reste du monde - en particulier l’Union européenne et les Etats-Unis -  qu’il est possible d’obtenir un accord équilibré avec Pékin. La Suisse a une économie aussi diversifiée que les autres puissances occidentales et la dureté des négociateurs suisses en matière de libre-échange est bien connue de tous.»

L’évolution rapide de l’économie chinoise constitue une autre explication. « Il y a 5 ans, la Chine copiait. Aujourd’hui elle met l’accent sur la recherche. Pour la première fois l’année dernière, c’est la Chine qui a déposé le plus de brevets à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Il y a un changement structurel de l’économie chinoise qui ressemble à celui du Japon il y a une trentaine d’année. Avec cette grande différence qu’il est nourri par des investissements des sociétés multinationales», analyse Luzius Wasescha, ancien négociateur en chef de la Suisse à l’OMC.

« Avec son économie fondée sur la recherche, la Suisse intéresse donc beaucoup la Chine », ajoute ce grand praticien des négociations commerciales.

Pourquoi la Suisse fait mieux que ses concurrents

Pour cet accord, le gouvernement suisse a suivi une stratégie visionnaire, tout le contraire de sa gestion des différends fiscaux avec les Etats-Unis et l’Union européenne. C’est en tous cas l’avis de Luzius Wasescha: «Nous avons pris contact avec la Chine avant de penser que cela pourrait poser un problème. Dès qu’en Suisse, nous constatons un problème, nous nous braquons. C’est ce qui s’est passé avec le secteur bancaire: une recette pour tout ce qu’il ne faut pas faire en matière de négociation.»

Comme le rappelle Blaise Godet, la Suisse a accordé en 2007 déjà le statut d’économie de marché à la Chine. «L’UE et les USA ont estimé qu’ils ne pouvaient accorder ce statut sur la base d’objections plus politiques que commerciales (La Commission européenne justifie ce refus en raison de la prépondérance des entreprises d'Etat en Chine et des privilèges qui leur sont accordés,ndlr). En accordant ce statut, le Conseil fédéral (gouvernement) s’est montré visionnaire et courageux.»

Luzius Wasescha ajoute : « L’UE et les Etats-Unis ont sous-estimé la capacité de la Chine d’atteindre le segment high-tech. Exiger aujourd’hui que la Chine respecte la propriété intellectuelle, c’est bien. Mais si ces pressions réussissent, elles pousseront les Chinois à être encore plus rapidement compétitifs dans le high-tech.»

Selon l’ancien négociateur, la volonté de contenir la Chine manifestée par les Etats-Unis et l’UE constitue donc une erreur. Plutôt que de mettre des conditions à la négociation, il faut chercher la collaboration pour rester compétitif.

Un crédo libéral que la Suisse n’est pas prête de réviser, puisqu’il profite si bien à son économie exportatrice et qu’elle ne peut se reposer sur son minuscule marché intérieur.

«La Suisse conclut ce genre d’accord parce qu’elle doit tout faire pour que ses opérateurs économiques soient au bénéfice des meilleures conditions possibles sur les grands marchés, ajoute Luzius Wasescha, avant de rappeler que l’accord de libre-échange avec la Chine complète les autres traités commerciaux passés dans la région avec le Japon, la Corée du sud, Hong Kong et Singapour.

«Aussi longtemps que l’UE n’a pas d’accord avec la Chine - alors que les opérateurs européens sont souvent nos plus rudes concurrents (machines, chimie, pharma) - les entreprises suisses pourront profiter de l’avantage concurrentiel offert par cet accord », souligne l’ancien négociateur suisse à l’OMC.

La genèse d’un accord

En 2007, la Suisse reconnaît à la Chine le statut d’économie de marché. La même année, Berne et Pékin signent un Protocole d’Entente (Memorandum of Understanding) visant à intensifier les consultations politiques à haut niveau et à approfondir les relations bilatérales dans toutes leurs dimensions.

Les pourparlers lancés en janvier 2011 pour un accord bilatéral de libre-échange ont été conclus, au niveau technique, lors de la 9e session de négociation en mai 2013 à Berne.

Cet accord couvre le commerce des marchandises (produits industriels et agricoles), les règles d'origine, la facilitation du commerce, les obstacles non-tarifaires au commerce, le commerce des services, la protection de la propriété intellectuelle, la promotion des investissements, la concurrence, la transparence en matière d'achats publics, la coopération économique et technique. Il contient aussi des dispositions en matière de commerce et d'environnement ainsi que, dans un accord parallèle, en matière de commerce et de standards de travail.

Le préambule fait référence à des principes, valeurs et instruments fondamentaux des relations et du droit international.

À l’occasion de la visite officielle du Premier ministre chinois Li Keqiang en mai 2013 a été institué, par la signature d’un Protocole d‘entente, un dialogue financier entre la Banque centrale chinoise et le Secrétariat d’État aux questions financières internationales.

DFAE et swissinfo.ch

Pourquoi l’OMC n’est pas enterrée pour autant

L’accord de libre-échange entre la Suisse et la Chine intervient dans ce que de nombreux commentateurs appellent une guerre économique et commerciale au niveau mondial. Et ce alors que les membres de l’OMC se révèlent toujours incapables de conclure le cycle de Doha, une négociation commerciale multilatérale lancée en 2001.

Raison pour laquelle se sont multipliés depuis, les accords bilatéraux de libre-échange. Dernier exemple en date, l’annonce d’un projet d’accord de libre-échange entre Washington et Bruxelles. «Bonne chance, leur a ironiquement lancé Pascal Lamy, le patron de l’OMC, puisqu’ils vont butter sur les même problèmes qui les opposent à l’OMC », fait remarquer Luzius Wasescha.

Les Etats-Unis tentent aussi d’obtenir un traité de libre-échange avec la région Asie-Pacifique, mais sans la Chine (Accord de partenariat trans-pacifique). Sceptique, Luzius Wasescha rappelle que la Chine s’est également lancée dans une vaste négociation de libre-échange avec les 10 pays de l’ASEAN (Asie du sud-est), l’Inde, la Corée, le Japon et Taïwan. «Compte tenu des flux commerciaux en Asie, ce projet a plus de chance de réussir que le premier qui a un objectif négatif, celui de contenir la Chine », estime l’ancien négociateur.

Quoi qu’il en soit, selon Luzius Wasescha, tout le monde finira par se retrouver à Genève pour démêler l’écheveau de ces multiples accords bilatéraux qui rendent la vie des opérateurs économiques de plus en plus compliquée, puisqu’ils multiplient les normes et les procédures commerciales.

Négociateur à l’OMC,  Lu Xiankun a, lui, bon espoir que l’accord a minima actuellement négocié dans le cadre du cycle de Doha aboutisse d’ici la fin de l’année pour la conférence ministérielle à Bali en décembre.

Luzius Wasescha avertit : «Si les Européens et les Etats-Unis n’arrivent pas à s’entendre, nous aurons dans 10 ans une norme commune, celle fixée par les Chinois. On ne peut plus bannir la 2ème puissance économique du monde. »

swissinfo.ch



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