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Croix-Rouge


«Le CICR doit prouver chaque jour qu’il est radicalement neutre»


Par Frédéric Burnand, Genève


Dans la banlieue d'Alep, en Syrie, le 17 novembre dernier. Le CICR est la seule organisation humanitaire étrangère à opérer dans la ville martyre. (Reuters)

Dans la banlieue d'Alep, en Syrie, le 17 novembre dernier. Le CICR est la seule organisation humanitaire étrangère à opérer dans la ville martyre.

(Reuters)

A l’instar des multinationales, le CICR s’internationalise. Avec un budget opérationnel en hausse de 25%, l’organisation humanitaire se donne les moyens de répondre en temps réel aux crises et aux conflits armés qui tendent à s’aggraver. Les explications d’Yves Daccord, directeur général de l’institution basée à Genève.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) envisage de délocaliser certains services de son siège genevois en Serbie et aux Philippines. Effectif le 1er janvier prochain, un plan social a été conclu pour les collaborateurs touchés par une réorganisation planifiée sur quatre ans. Si 49% des employés du siège sont suisses, le CICR compte aujourd’hui 126 nationalités différentes, deux fois plus qu’il y a dix ans.

Après avoir été directeur de la communication du CICR, Yves Daccord a accédé au poste de directeur général de l’organisation humanitaire en 2010.

Les effectifs du CICR

Siège: 988 employés, dont 49% sont suisses:

-Opérations: 234

-Ressources financières et logistiques: 210

-Ressources humaines: 151

-Communication et gestion de l'information: 191

Terrain: 12'540, dont environ 15 % sont suisses

Délégations dans le monde: plus de 100 dans 84 pays

swissinfo.ch: Pourquoi de tels changements?

Yves Daccord: Nous venons de développer une nouvelle stratégie pour les quatre prochaines années. Nous pensons que nous allons nous trouver dans un environnement plus difficile, avec plus de conflits et des crises de longue durée. Les populations que nous cherchons à atteindre vont donc avoir plus de besoins.

Pensez à la guerre en Syrie, qui entre dans son quatrième hiver, un pays dont l'économie est réduite à zéro. Pensez aussi au Liberia frappé par Ebola, mais aussi fortement déstructuré.

Nous avons donc pris le risque d'augmenter notre budget opérationnel de 25% par rapport à celui de 2014 (1,4 milliard de francs suisses). Il y a deux ans, nous étions à environ 900 millions de francs.

Nous allons aussi augmenter nos capacités en ressources humaines, pour atteindre 14'500 personnes l'année prochaine (13'500 actuellement). Dans cette perspective, nous devons gérer nos ressources le plus intelligemment possible : nous sommes dans un programme de réallocation des ressources, pas d’économies.

Le CICR devient une organisation globale qui doit être capable de travailler 24h sur 24, 7 jours sur 7. Et ce dans un champ d'action en expansion qui va des îles Fidji dans le Pacifique à l’Afrique en passant par l’Amérique latine.

swissinfo.ch: Qu'est-ce que cela signifie pour le siège du CICR à Genève?

YD: Le siège de Genève restera absolument central. Plus nous devenons une organisation globale, plus l'ancrage genevois gagne en importance en termes d'identité et de direction stratégique.

Je dois m’assurer que nous ayons au siège des collaborateurs au profil adéquat pour conduire les opérations, mener nos activités de diplomatie humanitaire et maintenir un haut niveau d’expertise juridique. Une partie des services, notamment certains services informatiques, seront déplacés à Belgrade, d’autres à Manille où nous traitons déjà une partie de notre comptabilité depuis les années 90.

A Hérat (Afghanistan), dans un hôpital du CICR en août 2014. (AFP)

A Hérat (Afghanistan), dans un hôpital du CICR en août 2014.

(AFP)

swissinfo.ch: Quels sont vos critères de recrutement?

YD: Nous sommes une organisation multidisciplinaire et nous cherchons des gens très spécialisés et compétents. Par exemple, sur 100 délégués en première mission, 12% ont les compétences linguistiques de base, à savoir la maîtrise de deux langues, l’anglais et le français. Mais 88% parlent plus de 3 langues, parmi lesquelles le thaï, l'ourdou ou l'arabe.

Les délégués du CICR travaillent en effet de moins en moins avec des traducteurs, car ils doivent - dans un monde difficile - être capables de communiquer, d’échanger directement avec les personnes concernées sur le terrain.

Notre bassin de recrutement est au Moyen-Orient, en Amérique latine, au Canada, mais aussi en Suisse et ailleurs en Europe, pour trouver les personnes ayant le bon profil.

Nous avons besoin de personnes aux compétences très spécifiques, qui soient également disponibles pour des missions difficiles: prenez par exemple le cas d’une psychologue spécialisée dans les questions de violences sexuelles, expérimentée, qui parle des langues locales et qui est prête à quitter sa famille pour aller travailler à Hérat (Afghanistan)… Il n’y en a pas beaucoup. 

swissinfo.ch: Alors pourquoi un plan social?

YD: Pour être efficaces et maîtriser la croissance de notre budget au siège, nous devrons délocaliser un certain nombre de postes dans les années qui viennent. Toute personne affectée  par une perte d’emploi bénéficiera de conditions particulières. Nous avons une convention collective de travail, ainsi qu’une association du personnel, avec laquelle nous avons négocié en avance, car nous sommes un employeur responsable.

swissinfo.ch: La globalisation du CICR tient-elle avant tout à la multiplication des théâtres d'intervention?

YC: Nous avons effectivement de plus en plus d'opérations. Nous sommes présents dans 84 pays. Mais surtout, le monde est en train de de se polariser beaucoup plus depuis le 11 septembre.

Il n'y a plus de convergences internationales entre les grands pays. Il n'y a plus un ou deux pays qui dictent l'agenda. Dans ce monde sous tension, les rapports de confiance sont de plus en plus rares. La capacité de comprendre ces situations complexes est plus que jamais importante.

Les opérations du CICR se déroulent à près de 70% dans les pays musulmans. Dans cette époque de polarisation, une organisation qui a pour emblème une croix rouge doit être capable de démontrer au quotidien qu’elle ne s’inscrit pas dans cette polarisation et qu'elle est radicalement neutre et impartiale.

Si je n'avais pas des collaborateurs aux origines très diverses, notre présence en Syrie, en Irak serait très limitée. Nous ne pourrions intervenir en Somalie. Or en Syrie ou en Irak, nous sommes capables d'ouvrir des portes, de pousser les limites: en Syrie, nous avons une équipe internationale à Alep, pas uniquement à Damas.

C’est tout le contraire en Libye, un pays qu’on n’arrive pas à comprendre. C'est un pays totalement nouveau pour nous. Or, il faut des années pour comprendre un pays. De plus, la Libye est en plein chaos, extrêmement fragmentée.

Des Syriens réfugiés dans la plaine de la Bekaa au Liban en octobre 2012. (Reuters)

Des Syriens réfugiés dans la plaine de la Bekaa au Liban en octobre 2012.

(Reuters)

swissinfo.ch: Etes-vous amené à élargir vos domaines d’activité face aux crises de longue durée?

YD: Notre action de base est d’intervenir dans des situations de crise grave, guerre ou crise humanitaire majeure. Mais il est vrai que depuis une dizaine d’année en tout cas, nous intervenons dans des crises de longue durée, comme en Palestine, au Soudan, etc…

Nos équipes doivent donc répondre à des besoins urgents, mais aussi à des problèmes chroniques. Nous ne sommes bien sûr pas capables de répondre à toutes les questions. Mais face aux problèmes chroniques, nous devons tenir compte des mécanismes de reconstruction et de résilience des populations.

Pour vous donner un exemple, quand j’ai commencé au CICR, il n’y avait aucune équipe vétérinaire. Aujourd’hui, il y en a au Sahel, en Somalie, et ailleurs, car nous nous sommes rendu compte que d’amener de la nourriture ou de l’aide humanitaire «classique» à certains peuples nomades qui souffraient des effets combinés du changement climatique et des conflits armés était totalement inutile. Ce qui peut vraiment les aider, c’est de s’occuper de leur bétail qui fait office de banque et de garde-manger.

Souvent nous sommes là où personne d’autre ne peut aller. En Somalie par exemple, c’est le CICR, et personne d’autre, qui peut envoyer des vétérinaires vacciner les troupeaux. C’est ainsi que l’on permet à ces populations de subsister dignement.

Autre exemple avec les médecins légistes. Nous nous sommes beaucoup occupés du problème des disparus. Et les populations auprès de qui nous étions nous ont demandé de les aider à identifier les victimes ensevelies dans des charniers. Or dans certains endroits, nous étions les seuls à pouvoir le faire. C’est d’ailleurs certainement une des raisons pour lesquelles le CICR a sans doute - dans l’humanitaire - l’équipe de médecins légistes la plus pointue au monde.

A Erbil en Irak, dans un centre de réadaptation physique du CICR en mars 2013. (CICR/Pawel Krzysiek)

A Erbil en Irak, dans un centre de réadaptation physique du CICR en mars 2013.

(CICR/Pawel Krzysiek)

swissinfo.ch: Mais n’est-ce pas là des tâches dévolues aux agences de coopération ?

YD: Les agences de développement cherchent à changer une situation. Ce n’est pas notre cas. Les agences interviennent pour faire évoluer un système éducatif, financier, culturel, etc… Ce qui n’est pas du tout le travail du CICR.

Si nécessaire, nous allons utiliser des outils du développement pour accompagner, soutenir un pays, mais pas pour le transformer. De plus, dans la plupart des endroits où nous intervenons, il y a peu ou pas de présence étatique étrangère, parce que les agences de développement n’y sont pas perçues comme neutres et indépendantes. De plus, elles tendent ces dernières années à se retirer des zones où nous intervenons pour privilégier les endroits stratégiques qui intéressent les Etats et leur économie. 

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