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L’achat de terres arables explose dans le Sud


Par Simon Bradley



Zone productive de la Sierra de las Minas, au Guatemala, dont les melons de cantaloup sont pour la plupart exportés vers les Etats-Unis. ()

Zone productive de la Sierra de las Minas, au Guatemala, dont les melons de cantaloup sont pour la plupart exportés vers les Etats-Unis.

En Suisse comme dans le reste du monde, l’achat de terres arables et les investissements dans les produits agricoles sont en plein boom. Une fringale dénoncée par les ONG qui militent pour des règles plus strictes dans ce domaine qui attire les spéculateurs.

Genève puis Zurich ont accueilli cette semaine «jetfin AGRO», une rencontre d’investisseurs cherchant à faire de l’argent dans l’agriculture, l’eau, le bois et les ressources naturelles.

Une provocation pour quelques 25 ONG et syndicats qui ont manifesté devant le palace genevois abritant la réunion. «Les investissements promus par les organisateurs de la conférence mettent en péril le droit à l’alimentation et à l’eau des populations défavorisées des pays du Sud en favorisant la spéculation sur les denrées alimentaires, les terres agricoles et les ressources en eau, l’une des causes principales des récentes crises alimentaires», dénoncent les militants dans un communiqué.

«Nous devons réagir au nouveau phénomène qui voit des caisses de pensions investir massivement dans les fonds promus par cette conférence. Ces investissements risquent de violer des droits humains», ajoute, dans le même texte, Margot Brogniart, coordinatrice de la coalition des associations présentes à Genève.

Selon Ester Wolf, spécialiste du développement chez Pain pour le prochain, l’une des ONG de la coalition, les réunions de ce genre tendent à se multiplier, en particulier sur les bords du Léman. «Genève (haut-lieu du négoce de matières premières, ndlr) devient une plaque tournante pour de tels investissements», déclare-t-elle à swissinfo.ch.

Ruée vers l’or vert

Au menu de la réunion où se pressaient investisseurs, gestionnaires de fortune et spécialistes des produits du monde entier: constitution d'un portefeuille d'actions dans l’agro-business, contrats de couverture pour investissements dans les produits agricoles et opportunités d’investissements en Inde, en Amérique latine, en Afrique ou aux États-Unis, sans oublier les stratégies d'investissement dans le bois et l'eau. Des placements présentés comme «une lumière vive dans l'univers de l'investissement d'aujourd'hui».

Cette ruée vers l’or vert a démarré avec des Etats comme la Chine, la Corée du Sud ou l’Arabie saoudite et leur politique d’achats massifs de terres agricoles, en particulier en Afrique. Une réaction aux émeutes de la faim de 2008 provoquées par une forte hausse des prix des produits alimentaires de base.

La récente crise bancaire et financière a, a fortiori, poussé une vague d'investisseurs privés à se diversifier dans l'agriculture et les produits naturels. Résultat: plus de 60 millions d’hectares de terres africaines – la superficie de la France – sont passées en 2009 sous le contrôle de fonds spéculatifs et de caisses de pension, selon un rapport publié cette semaine par l’Oakland Institute - un think tank californien.

Un secteur stratégique

Avec une population mondiale évaluée à 9 milliard en 2050, les spécialistes estiment que la production agricole doit augmenter d’au moins 70% d’ici-là. «L’investissement dans l’agriculture est donc très important, mais la question est de savoir quel genre d’investissement», déclare à l’agence Reuters Anuradha Mittal, directrice de l’Oakland Institute. Le plus souvent, selon ce rapport sur l’Afrique, les populations locales sont chassées des terres vendues aux investisseurs qui ne sont soumis à aucune exigence de création d'emplois, de respect des droits sociaux et environnementaux.

Du coté des milieux d’affaires, le regard est tout autre. «C'est un sujet à la mode en ce moment», assure Philippe Szokoloczy-Syllaba, fondateur de My Global Advisor, un conseil en gestion présent lors de la conférence.

«Mais les investissements dans l'agriculture restent très complexes, explique l’expert. Comme il y a une course pour trouver des terres de bonne qualité et pas trop chères, d’importantes dépenses financières supplémentaires sont nécessaires pour mener à bien ces investissements.»

Intérêts de la finance suisse

En Suisse, un certain nombre de banques, de fonds d'investissement et d’entreprises se sont lancés dans ce domaine. En 2009, Credit Suisse et UBS ont ainsi participé à une émission d'actions pour Golden Agro-Ressources, la deuxième plus grande entreprise mondiale de plantations de palmiers à huile en Indonésie.

Les banques privées Sarasin et Pictet proposent, elles, des investissements agro-industriels. Et des fonds d'investissement sont apparus comme GlobalAgriCap à Zurich, GAIA Word Agri funds à Genève ou Man Investments à Pfäffikon.

«Le potentiel de rendement des investissements agro n'est pas énorme - peut-être 10 à 20% - et ils peuvent être instables (L’Oakland Institute estime le rendement atteint 20 à 40%, ndlr) Mais les gens savent que, sur le long terme, ils ne peuvent que s’apprécier, estime Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan, partenaire média de la Conférence. De fait, il y a actuellement une énorme demande pour diversifier les portefeuilles d'investissements, en particulier de la part des investisseurs institutionnels comme les fonds de pension.»

La Suisse abrite également des géants comme Glencore qui possède près de 300’000 hectares des terres agricoles dans le monde entier.

En 2008, Addax Bioenergy a pour sa part lancé un projet d'éthanol de canne à sucre sur 10’000 hectares de terres louées en Sierra Leone. Cette société basée à Genève espère créer plus de 2000 emplois quand le projet sera pleinement opérationnel en 2013.

Réactions au Parlement

Cette évolution fait réagir le parlement suisse. Maya Graf, députée verte, a récemment déposé une série d’interpellations sur le phénomène de l'accaparement des terres réclamant, entre autre, que ces investissements respectent les droits humains dans les pays concernés.

De son côté, le gouvernement assure suivre l’affaire de près. «La Suisse est activement engagée pour que le regain d'intérêt public et privé pour les investissements dans l'agriculture conduisent à une solution gagnant-gagnant pour toutes les parties», précise Carole Wälti, porte-parole du ministère suisse des Affaires étrangères.

La Suisse a également appuyé les efforts visant à améliorer les mécanismes de réglementation mondiale en matière d'investissement dans les terres et les ressources naturelles, comme les «Directives volontaires sur la gouvernance responsable des régimes fonciers des terres, pêches et forêts» de la FAO. Les experts espèrent que le texte sera adopté au cours de la prochaine réunion du Comité de la sécurité alimentaire mondiale en octobre 2011.

Manœuvres financières risquées

Les «hedge funds» et autres fonds spéculatifs augmentent la volatilité des prix et l'insécurité des approvisionnements dans le système alimentaire mondial.

Ces achats de terres en grande partie non réglementée ne fournissent pratiquement aucun des avantages promis aux populations indigènes.

Ils contraignent des millions de petits agriculteurs à quitter des terres ancestrales afin de faire place à des produits d'exportation, y compris les biocarburants et les fleurs coupées.

«Les mêmes entreprises financières qui nous ont conduits dans une récession mondiale en gonflant la bulle immobilière à travers des manœuvres financières risquées sont en train de faire la même chose avec l'approvisionnement alimentaire mondial», juge Anuradha Mittal, directrice de l’Oakland Institute.

Source: Oakland Institute


(Traduction et adaptation de l’anglais: Frédéric Burnand), swissinfo.ch



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