Your browser is out of date. It has known security flaws and may not display all features of this websites. Learn how to update your browser[Fermer]
L'actualité suisse en 10 langues

Alternatives à l’euro


En Espagne, la crise booste les monnaies sociales et locales


Par Andrea Ornelas



Les monnaies sociales espagnoles encouragent la consommation responsable dans un marché saturé par des produits bon marché mais pas toujours de qualité. (Reuters)

Les monnaies sociales espagnoles encouragent la consommation responsable dans un marché saturé par des produits bon marché mais pas toujours de qualité.

(Reuters)

De nouvelles monnaies telles que le boniato, l’ecosol, le puma ou encore la mora ont fait leur apparition dans différentes régions espagnoles. Tirant profit de la crise, elles sont un moyen de soutenir l’économie locale mais aussi de protester contre un système financier déshumanisé.

La longue et profonde crise économique qui frappe l’Espagne a engendré un boom des monnaies dites sociales, également connues sous l’appellation de solidaires ou complémentaires. Il en existerait à l’heure actuelle près d’une trentaine dans le pays. De la Catalogne au Pays basque en passant bien évidemment par Madrid, chaque région possède sa propre devise.

Contrairement à l’euro, ces monnaies locales ne sont généralement pas représentées physiquement par des pièces et des billets. Mais elles sont bel et bien reconnues comme un moyen de paiement pour toute une palette de biens et de services: nourriture, livres, habits, liqueurs artisanales, cours d’auto-école, de gymnastique, séances de psychothérapie, etc.

«Le boniato, par exemple, exerce la même fonction qu’une monnaie. Il n’existe certes pas de billet de 5 boniatos, mais cette monnaie est bel et bien un moyen d’échange et possède un équivalent monétaire», explique José Vargas, membre de la coopérative qui gère la maison d’édition «Trafiquants de rêves», l’une des entreprises madrilènes qui a introduit le système de paiement en boniatos.

La Suisse à l’avant-garde

La Suisse possède une longue tradition en matière de monnaies alternatives. L’une des plus connues d’entre elles est le WIR, qui compte actuellement 60'000 utilisateurs, est qui est née en 1934 en réponse à la dépression de 1929.

La chute vertigineuse des monnaies avait contraint les commerçants zurichois de l’époque de trouver d’autres moyens de paiements pour assurer leurs opérations commerciales. A l’heure actuelle, près de 20% des PME helvétiques effectuent leurs paiements en WIR.

La somme des opérations effectuées dans cette monnaie alternative représentent près de 1,8 milliard de francs suisses par année. La banque WIR, dont le siège est à Bâle, est placée sous la surveillance de la Banque nationale suisse (BNS), ce qui permet de garantir sa transparence et sa solvabilité.

La Coopérative de Bâle, membre du Réseau d’économie sociale, exploite pour sa part le BonNetzBon (BNB). Cette monnaie locale peut être échangée - achat et vente - avec les francs suisses traditionnels.

Le BNB est également acceptée pour des transactions commerciales effectuées dans les régions frontalières de Bâle (Alsace et Bade-Wurtemberg). Cette monnaie existe sous une forme physique. Les pièces et les billets de la BNB sont protégés contre la contrefaçon au moyen de différentes techniques d’impression, à l’instar des monnaies étatiques. 

Alternative à la crise

«En période de crise économique et d’explosion du chômage, on observe fréquemment la création de nouvelles monnaies sociales», relève Jean-Michel Servet, professeur à l’Institut des Hautes études internationales et du développement de Genève.

Ce que confirme Alvaro Martin Enriquez, directeur de l’innovation chez AFI, une société madrilène spécialisée dans la finance: «Les monnaies complémentaires acquièrent une signification particulière en temps de crise, car elles encouragent les activités locales. C’est particulièrement le cas en cette période de mauvaise conjoncture: le taux de chômage a en effet dépassé la barre des 25% et le revenu des familles chute drastiquement».

Membre de la coopérative Heliconia, qui se consacre à l’offre de services environnementaux et qui est l’un des principaux promoteurs du boniato, César Gomez Veigez souligne toutefois que les monnaies sociales, le boniato en particulier, ne sont pas nés de la crise de 2008: «Le réseau de coopératives qui s’est créé en vue d’encourager une économie plus solidaire existe depuis deux décennies déjà. Pour soutenir leurs activités, elles avaient besoin d’un moyen d’échange, qui a vu le jour sous le nom de boniato».

«Dynamiser l’économie locale»

L’émergence des monnaies sociales et locales est également un moyen de protester et de proposer des alternatives face aux politiques d’austérité. Elles sont le «révélateur d’un problème beaucoup plus profond, d’une fracture idéologique», estime ainsi Jean-Michel Servet.

«Jusqu’en 2007, le monde pensait qu’il devait suivre aveuglement les préceptes du libre-échange. Mais la crise s’est prolongée et a conduit une partie de la population à remettre en question ce paradigme. Les monnaies complémentaires font souvent partie intégrante d’un système d’économie solidaire qui encourage le commerce durable et responsable et qui privilégie les produits locaux et artisanaux. Cela permet de dynamiser les économies de proximité».

César Gomez Veiga estime quant à lui que «les boniatos revêtent un caractère symbolique. Ils sont un signe de transformation, d’identité, la preuve qu’une économie plus solidaire est possible et nécessaire». Le militant soutient que les coopératives ayant rejoint le réseau d’Economie alternative et solidaire (REAS) et qui utilisent le boniato ont réussi à mieux résister à la crise que les commerces traditionnels.

Manque de soutien institutionnel

Pour exister à une plus large échelle, les monnaies sociales ont cependant besoin d’un appui institutionnel, chose qui n’existe pas en Espagne. «Lorsqu’une monnaie sociale n’est pas assez connue et acceptée par la population, elle est condamnée à l’échec, car elle requiert obligatoirement une masse critique pour fonctionner», explique Alvaro Martin Enriquez. L’économiste cite comme exemple la livre de Bristol, née en 2012 au Royaume-Uni et grâce à laquelle il est possible d’acquérir des biens et des services dans plus de 300 commerces locaux. La particularité de cette monnaie – dont la valeur est identique à la livre sterling – est le soutien qui lui est accordé par la Bristol Credit Union, donc indirectement par la Banque d’Angleterre.

La livre de Bristol dispose de ses propres coupures. Les consommateurs peuvent ouvrir des comptes électroniques qui leur permettent d’acheter directement à l’aide d’une carte dans les magasins. Ils peuvent également réaliser des transactions via Internet ou depuis leurs téléphones portables.

«En Espagne, l’utilisation des monnaies sociales est plus marginale, moins sophistiquée, et est loin de pouvoir compter sur un soutien institutionnel», affirme Martin Enriquez. Ces devises alternatives espagnoles nagent dans une zone grise et sont gérées en parallèle au système monétaire étatique.

De plus en plus d’adeptes

A l’heure actuelle, il n’existe pas de données ou d’enquêtes officielles à propos de l’évolution des monnaies complémentaires en Espagne. Leur progression est toutefois évidente. Cela se manifeste non seulement par le nombre croissant de monnaies qui se créent, mais également par l’intérêt qu’elles éveillent chez les consommateurs.

Au début du mois de juin a eu lieu à Madrid la première Fête de l’économie solidaire, un événement auquel ont participé plus de 10'000 personnes et près de 130 exposants. Les organisateurs de l’événement avaient imprimé exceptionnellement pour l’occasion du papier-monnaie en boniatos. Selon leurs estimations, 40'000 transactions ont pu être réalisées grâce à cette devise tout au long la manifestation.

Des événements du même type ont déjà eu lieu à Saragosse et Pampelune, d’autres sont prévus à Bilbao et Barcelone. Les Espagnols rationnent leur consommation et cherchent des alternatives pour maintenir en vie l’économie de proximité au-travers de devises alternatives à l’euro, ce qui apparaît comme une conséquence indéniable de la crise. «Les boniatos et les autres monnaies complémentaires ne sont pas nées de la crise, souligne encore une fois César Gomez Veiga. Mais oui, la crise fait qu’aujourd’hui elles ont de plus en plus le vent en poupe».

Par Andrea Ornelas, Madrid, swissinfo.ch
(Adaptation de l’espagnol: Samuel Jaberg)



Liens