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Le drame sans fin des réfugiés


«Les risques d'un voyage comptent peu quand le désespoir est total»




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Depuis le début de l’année, 16'900 migrants ont débarqué en Italie, dont beaucoup de femmes et d'enfants. (Keystone)

Depuis le début de l’année, 16'900 migrants ont débarqué en Italie, dont beaucoup de femmes et d'enfants.

(Keystone)

L'Europe se trompe dans son approche face au drame des réfugiés. Au lieu de fermer ses portes, elle devrait assurer davantage de protection aux personnes en fuite et trouver des solutions dans leurs pays d'origine. C'est ce qu'affirme le prêtre Mussie Zerai, candidat au Prix Nobel de la paix 2015. Entretien.

Prêtre catholique, l’érythréen Mussie Zerai est bien connu pour son engagement en faveur des migrants et des réfugiés. Il avoue être “épuisé”, las de tous ces morts en Méditerranée, de ces trafiquants d'êtres humains et de l'attitude “hypocrite” de la communauté internationale.

Mussie Zerai

Mussie Zerai est né en 1975 à Asmara en Erythrée. A 16 ans, il a déposé une demande d'asile en Italie. A Rome, il a étudié la théologie et la philosophie avant de commencer à aider les immigrés arrivant dans la Péninsule depuis la Corne d'Afrique.

En 2006, avec quelques amis, il a fondé l'agence Habeshia qui a pour but de soutenir les migrants et les réfugiés durant leurs démarches et faciliter leur intégration dans le pays d'accueil.

Ordonné prêtre en 2010, Mussie Zerai est devenu la voix de milliers de personnes en fuite de leur pays. Il dénonce aux autorités et organisations internationales les violations qu'elles ont subi.

Sa candidature au Prix Nobel de la paix 2015 a été proposée par l’Institut de recherche internationale de la paix d'Oslo.

Mussie Zerai vit depuis trois ans en Suisse, d'abord à Fribourg puis à Erlinsbach (SO), où il accomplit sa mission pastorale en faveur de la diaspora érythréenne et éthiopienne.

Nous le rencontrons dans la paroisse catholique d'Erlinsbach, dans le canton de Soleure, où il réside. Son téléphone ne cesse de sonner: «un groupe de 200 réfugiés érythréen a besoin d'aide. Actuellement ces gens sont en Libye et devraient prendre la mer ces prochains jours. Eux aussi ont peur de se noyer mais je ne peux malheureusement rien faire d'autre que de les réconforter”, nous dit le prêtre.

swissinfo.ch: les chefs de gouvernement de l'Union européenne ont décidé de tripler les ressources destinées à l'«Opération Triton» en Méditerranée. Davantage d'argent suffira-t-il à mettre un terme aux tragédies de la mer?

Mussie Zerai: Non car ni la nature ni le mandat de l'opération en question n'ont changé. Triton reste un programme de surveillance des frontières qui ne prévoit pas le sauvetage des personnes comme le faisait “Mare Nostrum”. Nous pouvons bien poursuivre la “militarisation” de la Méditerranée mais les gens continueront à mourir.

Les opérations en Méditerranée

«Mare Nostrum»: menée par l'Italie, cette opération avait pour but d'assurer le sauvetage de vies en mer et d'arrêter les passeurs. Les navires pouvaient arriver jusqu'à proximité des côtes libyennes pour prêter secours. Lancée en octobre 2013, elle s'est conclue une année plus tard et a coûté 120 millions d'euros.

«Triton»: le mandat de l'opération menée par l’agence européenne Frontex consiste à surveiller les frontières et lutter contre le trafic d'êtres humains, ceci dans un rayon allant jusqu'à 30 milles des côtes italiennes. Quinze pays dont la Suisse y participent. Lancée en novembre 2014, l'opération dispose d'un budget mensuel de 2,9 millions d'euros. Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE prévoient de la porter à neuf millions d'euros.

swissinfo.ch: «Mare Nostrum» aurait pu éviter la tragédie de dimanche 20 avril qui a causé la mort de près de 800 personnes?

M.Z.: Je crois que oui. Ceux qui prêtaient secours dans le cadre de «Mare Nostrum» savaient comment agir. Maintenant les navires marchandises sont dirigés sur les lieux des naufrages mais les équipages ne sont pas entraînés pour ce genre d'intervention. Il suffit de comparer ces premiers mois de 2015 avec la même période de 2014: cette année plus de 1700 personnes ont déjà péri en mer, l'année dernière on en avait compté 54. Et on ne peut pas dire que l'afflux migratoire ait diminué.

swissinfo.ch: L’UE vient de présenter un plan d'action en dix points. Qu'en pensez-vous?

M. Z.: Il y a erreur dès le départ: on réfléchit sur la façon de fermer les portes et non sur les moyens de protéger les personnes en fuite. L'UE affirme qu'elle veut traiter conjointement les requêtes d'asile en Grèce et en Italie. Mais en même temps la Grande Bretagne annonce qu'elle n'accueillera personne. Si tout le monde agissait de la sorte, où porterait-on les gens que l'on sauve?

Le plan de l'UE n'aura de sens que si chaque pays assumera ses responsabilités. Tous doivent jouer un rôle. Non seulement dans les sauvetages mais aussi dans l'accueil des réfugiés. Ainsi chaque pays devrait accueillir annuellement un certain nombre de rescapés.

swissinfo.ch: D'aucuns proposent de lutter contre les trafiquants en détruisant leurs embarcations avant qu'elles ne lèvent l'ancre, même sur les côtes libyennes. Une intervention de ce genre porterait-elle ses fruits?

M.Z.: L'idée est bonne mais comment la concrétiser? Le projet se base sur la collaboration de l'Etat concerné. Dans le cas de la Libye, le gouvernement reconnu par la communauté internationale n'exerce aucun contrôle sur le pays. Il ne resterait comme alternative que celle de lui déclarer la guerre.

De toutes façons même si l'on détruisait les rafiots en Libye, il y en aurait d'autres prêts à prendre la mer en Tunisie et en Algérie. Il s'agirait d'interventions superficielles qui n'affronteraient pas les raisons de l'exode. Nous pouvons élever toutes les murailles que nous voulons, les passeurs sauront comment y faire brèche.

swissinfo.ch: Ne faudrait-il pas créer des «couloirs humanitaires» vers l'Europe et des camps de réfugiés en Afrique du nord?

M.Z.: Il existe déjà des camps de réfugiés en Afrique. Ils sont mal tenus et sont devenus des bassins de recrutement pour les trafiquants d'êtres humains. De telles structures sont inutiles. Au lieu de protéger les personnes, on les met encore plus en danger. On ne peut pas non plus continuer à “vider” le continent africain en organisant des «ferries». Il faut au contraire remonter à la racine du problème.

swissinfo.ch: De quelle manière?

M. Z.: En utilisant tous les moyens possibles pour mettre un terme aux régimes dictatoriaux en Afrique. Je suis un prêtre et je m'oppose donc aux interventions militaires. Mais on peut exercer une certaine pression à de hauts niveaux comme la politique, la diplomatie et aider les mouvements d'opposition qui veulent instaurer la démocratie.

swissinfo.ch: Le récent naufrage dans le canal de Sicile a choqué l'opinion publique. Mais combien de personnes meurent-elles avant même d'embarquer?

M.Z.: Nous n'avons pas de chiffres. Beaucoup de réfugiés meurent lors de la traversée du désert, d'autres succombent en prison. Avant-hier, on m'a appelé de Misrata pour me dire que les milices locales se disputaient un groupe de 60 personnes et luttaient entre elles pour s'accaparer de la “marchandise”. Trois jeunes hommes érythréens sont morts durant les heurts. Et le jour d'avant, 50 femmes avaient été enlevées par des hommes armés. Personne n'a plus rien su d'elles. Il n'existe aucune statistique comme c'est aussi le cas d'ailleurs pour les morts en mer. Impossible de savoir combien de canots pneumatiques ont sombré sans que personne ne s'en aperçoive.

swissinfo.ch: Comment ces tragédies sont-elles ressenties dans les pays d'origine des réfugiés?

M. Z: Lorsque le désespoir est total surtout parmi les jeunes privés de tout avenir, le seul espoir est d'arriver en Europe. Les risques du voyage ne comptent plus face aux périls quotidiens que ces personnes doivent affronter dans leurs pays.

swissinfo.ch: vous êtes en Suisse depuis 2011. Qu'attendez-vous de la Confédération?

M.Z.: Qu'elle fasse aussi sa part en accueillant un certain nombre de ces gens et en participant à la recherche de solutions dans les pays de provenance. L'année dernière, la Suisse a rigoureusement appliqué l'accord de Dublin et a renvoyé 2000 Erythréens en Italie. L'accueil sur son propre territoire est une forme de solidarité non seulement vis à vis du requérant mais aussi de l'Italie.

swissinfo.ch: le 28 avril, vous serez au Parlement européen. Quel message y transmettrez-vous?

M.Z.: Avant toute chose qu'il faut changer de mentalité lorsque l'on fait des choix. Les migrants et les réfugiés ne sont ni des aventuriers ni des touristes, mais des gens qui fuient car ils n'ont plus d'avenir dans leur pays. Des gens qui tentent de sauver leur peau.

Nous devons nous rendre dans ces pays et chercher des solutions sur place. Il faudra du temps bien sûr et un projet intermédiaire est donc nécessaire afin de protéger les personnes dans les nations de transit et de créer des conditions de vie digne – étude et travail – dans les pays limitrophes.

Il s'agit aussi de changer les instruments employés pour affronter ces drames. En commençant par le règlement de Dublin. On ne peut pas piéger les personnes dans des pays incapables de leur offrir un accueil digne, comme l'Italie ou la Grèce. Si quelqu'un a de la parenté en Suisse ou en Suède par exemple, il doit pouvoir la rejoindre. Ce n'est pas surprenant de découvrir que beaucoup de femmes enceintes et d'enfants se trouvent à bord des rafiots. Pour eux, obtenir un visa de regroupement familial est devenu difficile.

swissinfo.ch: Ne trouvez-vous pas insolite qu'un prêtre doive aller parler de migrants et de réfugiés devant le Parlement européen?

M. Z.: Non puisque le parlement devrait être la maison de nous tous, un lieu pour la recherche de solutions. En revanche, je trouve insolite que ce soit un religieux qui doive s'exposer de la sorte. Oui, ce serait probablement à un député d’agir...


Traduction de l'italien: Gemma d'Urso, swissinfo.ch

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