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Le financier Dieter Behring devant la justice


Comment le rêve de l’argent facile se termina en fiasco


Par Gerhard Lob


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Les investigations concernant le jongleur de la finance Dieter Behring durent depuis plus de dix ans. (Keystone)

Les investigations concernant le jongleur de la finance Dieter Behring durent depuis plus de dix ans.

(Keystone)

L’un des plus gros scandales financiers de Suisse sera traité dès lundi par le Tribunal pénal fédéral. Le jongleur de la finance bâlois Dieter Behring comparaît pour escroquerie et blanchiment d’argent. Quelque 2000 épargnants de Suisse et de l’étranger auraient été lésés de 800 millions de francs au total. Le prévenu nie les accusations.

Régulièrement, les épargnants rêvent d’argent facilement gagné. Et régulièrement, des financiers réussissent à les attirer avec de belles promesses. Ainsi, à la fin des années 1990, Dieter Behring est célébré comme un gourou de la bourse et un jongleur de la finance. Cet ancien laborantin en chimie se vante d’avoir déchiffré le «code génétique» des marchés financiers.

Apparemment, il réussit là où peu d’autres réussissent, à savoir faire fructifier des avoirs grâce à des placements à faible risque sur les marchés financiers, tout en générant de hauts rendements. Des milliers de clients mordent à l’hameçon. Mais en 2004, le système Behring, ou plus précisément le «système commercial Behring», ainsi que le qualifie l’acte d’accusation du Ministère public de la Confédération, s’effondre.

Un cas difficile pour le Ministère public

Le dossier Behring a été un cas difficile pour les enquêteurs. Trois procureurs généraux de la Confédération se sont succédés durant la procédure pénale. Onze ans ont été nécessaires pour constituer l’acte d’accusation. Afin d’éviter un fiasco et la prescription des délits présumés, le procureur général actuel, Michael Lauber, a finalement décidé d’épargner dix co-accusés pour se concentrer sur Dieter Behring et deux accusations principales. Une task-force a été constituée, présidée par Tobias Kauer, qui représentera l’accusation au procès à Bellinzone. Des centaines d’épargnants lésés ont en outre déposé plainte. 

C’est sur cet acte d’accusation que se baseront les débats contre Dieter Behring devant le Tribunal pénal fédéral. L’ex-financier âgé aujourd’hui de 61 ans est accusé d’escroquerie par métier et de blanchiment d’argent qualifié. Le procès débute ce lundi 30 mai.

Une longue enquête

Soupçonné d’escroquerie, Dieter Behring a été arrêté en 2004 déjà et a passé environ six mois en détention préventive. Grâce à une caution d’un million de francs, il a pu sortir de prison, mais a dû déposer son passeport. Ont suivies de longues investigations sur un dossier extrêmement compliqué, qui ont duré onze ans.

Le Ministère public de la Confédération s’est retrouvé sous pression, le délai de prescription étant de 15 ans seulement pour certains délits. De leur côté, de nombreuses personnes lésées étaient désespérées, car elles avaient perdu beaucoup d’argent, certaines même toute leur fortune, des petits épargnants comme de gros investisseurs.

Dans l’acte d’accusation, qui compte 84 pages, le système Behring est décrit de façon minutieuse. Selon l’accusation, l’ex-financier promettait des gains assurés et durables grâce à un «logiciel conçu pour les marchés financiers».

«Une construction virtuelle»

Toutefois, il semble que l’ex-gourou de la bourse utilisait l’argent que lui confiaient les épargnants et les intermédiaires surtout pour boucher les trous de son système financier, un genre de système boules de neige. «Incontrôlé, arbitraire et illégal», estime Tobias Kauer, le procureur de la Confédération en charge du dossier. Selon lui, il s’agissait d’une «construction virtuelle exploitée à travers un système de répartition».

Quelque 2000 personnes auraient été lésées entre 1998 et 2004; la somme totale escroquée est énorme: plus de 800 millions de francs, selon le Ministère public, alors que Dieter Behring aurait pour sa part encaissé des centaines de millions de francs.

Dieter Behring se rendait également à l’étranger pour attirer les épargnants; il faisait des présentations dans des hôtels de luxe à Buenos Aires, Miami, Londres et Santo Domingo. Lors de ses exposés, il utilisait sciemment le drapeau suisse et des photos en lien avec la Suisse dans le but de donner une impression sérieuse, selon le Ministère public.

Des montres chères et des grands vins

En tous les cas, Dieter Behring ne se privait visiblement de rien. Sa société QED Consulting AG, du groupe Moore-Park, d’abord sise à Riehen (BL), élit ensuite domicile en ville de Bâle dans un immeuble qu’il acquiert pour 30 millions de francs. L’homme aimait également les montres de luxe et les bijoux. C’est en tout cas ce qu’il ressort du chapitre consacré au blanchiment d’argent dans l’acte d’accusation.

Il en achète pour 5,3 millions de francs. A cela s’ajoutent 170‘328 francs dépensés en bons vins, afin de satisfaire «son plaisir coûteux de collectionneur et de bon vivant». Etant donné que Dieter Behring devait savoir que ses revenus étaient issus d’activités délictuelles, il s’agit donc pour le Ministère public d’un cas évident de blanchiment d’argent. En outre, l’ex-financier se versait des salaires nets allant de 328'000 (2011) à 627'000 francs (2003).

Le prévenu rejette les accusations

L’accusé, qui habite depuis dans un village du canton d’Argovie, rejette catégoriquement la présentation des faits de l’accusation. Il rend les intermédiaires responsables de l’effondrement de son système. Sur sa page web, avec son épouse Ruth, Dieter Behring regrette «profondément les grosses pertes essuyées par les personnes lésées par Moore Park», mais ajoute: «Nous aussi nous avons perdu tout ce que nous avions construit au cours des dernières décennies».

Et il poursuit: «Contrairement à tous les préjugés et les accusations véhiculés par les médias, mais aussi malheureusement par les enquêteurs, nous avons la conscience tranquille et nous mettrons tout en œuvre pour apporter la lumière dans cette catastrophe sombre et compliquée».

Le procès doit durer jusqu’au 1er juillet 2016, avec des interruptions. La lecture du jugement est prévue pour le 30 septembre. La Cour sera constituée de trois juges et présidée par Daniel Kipfer, le président du Tribunal pénal fédéral. 

Quelle peine risque Dieter Behring?

Le Ministère public de la Confédération a formulé les accusations d’escroquerie par métier (Art. 146 par. 1 et 2 du Code pénal) et de blanchiment d’argent qualifié (Art. 305bis al. 1 et 2 du Code pénal). Le procureur prononcera son réquisitoire seulement à la fin de son plaidoyer.

Quelle peine risque Dieter Behring? Lui-même a indiqué une fois lors d’une interview qu’il s’attendait à ce que le Ministère public requiert 10 ans de réclusion. Il pourrait ne pas se tromper de beaucoup.

L’article 146 du Code pénal (escroquerie) prévoit que «celui qui… aura astucieusement induit en erreur une personne par des affirmations fallacieuses ou par la dissimulation de faits vrais» et l’aura lésée dans son patrimoine, sera puni d'une peine privative de liberté pouvant aller jusqu’à cinq ans. Dans le cas de l’escroquerie par métier, cette peine peut atteindre 10 ans.

Dans le cas du blanchiment d’argent qualifié, l’accusé risque une peine privative de liberté jusqu’à cinq ans ou une peine pécuniaire. Le tribunal devra naturellement d’abord juger si les conditions pour une condamnation sont remplies. En outre, les circonstances atténuantes comme par exemple la longueur de la procédure pénale seront prises en considération pour fixer la peine dans le cas d’une condamnation.

Dieter Behring a lui-même contribué à allonger cette procédure sans fin en déposant d’innombrables recours. Il y a eu également des problèmes avec les avocats à la défense. Le Ministère public de la Confédération a révoqué deux avocats commis d’office. Au procès, Dieter Behring sera défendu par l’avocat Roger Lerf, lui aussi commis d’office.

Remarque:

Un livre (en allemand) a été publié il y a plus de dix ans déjà sur le cas Dieter Behring. Peter Zihlmann: Der Börsenguru. Aufstieg und Fall des Dieter Behring. Orell-Füssli-Verlag, Zurich 2005. 232 p., Fr. 39.-.


(Traduction de l'italien: Barbara Knopf), swissinfo.ch

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