Aller directement au contenu
Your browser is out of date. It has known security flaws and may not display all features of this websites. Learn how to update your browser[Fermer]

Migration de Berne au Brandebourg


Quand un prince allemand courtisait les colons suisses


Par Petra Krimphove, Nattwerder


 Autres langues: 2  Langues: 2

Pour les faire venir, on leur a promis privilèges et avantages. On est allé les chercher dans leur pays. Sur place, ils ont été accueillis à bras ouverts. Il y a 330 ans, 14 familles bernoises se sont installées dans le Brandebourg, près de Berlin, où les traces de cet épisode d’émigration suisse sont encore bien vivantes.

A Nattwerder, en dehors des machines agricoles, le paysage a peu changé à travers les siècles. (werderpluswerder.de)

A Nattwerder, en dehors des machines agricoles, le paysage a peu changé à travers les siècles.

(werderpluswerder.de)

A première vue, seul un panneau en bois indiquant la direction de Berne rappelle les racines des premiers habitants du hameau de Nattwerder. Toutefois, ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce village de colons suisses y trouvent rapidement des sources bien informées.

Il suffit de s’asseoir sur le banc, près de la petite église, en compagnie d’Emil Mauerhof. Comme dernier descendant des colons suisses, l’agriculteur pensionné est une sorte de célébrité locale, et aussi un habitué des questions sur le sujet. L’homme de 78 ans a reçu le panneau indicateur vers la capitale suisse en guise de cadeau d’anniversaire, il y a plusieurs années. Il indique que 1401 kilomètres par voie navigable le séparent de la patrie de ses ancêtres.

La famille d’Emil Mauerhof vit depuis dix générations dans ce petit village du Brandebourg, près de Potsdam. La commune compte 35 habitants. Le retraité est venu au monde ici et, comme ses aïeuls, il y a passé toute sa vie. Cet homme joyeux habite dans l’une des quatre fermes bordant la rue principale. La petite église du village se tient un peu à l’écart.

Nattwerder - l’île mouillée

101 citoyens suisses se sont établis dans ce lieu marécageux répondant au nom de «Golmer Luch», en 1685. Leur route les a conduits de Berne à la Mer du Nord, en remontant le Rhin jusqu’à l’estuaire de l’Elbe. Ils arrivèrent ensuite près de Potsdam en naviguant sur l’Elbe et l’Havel.

«Pour l’époque, c’était un voyage luxueux», relève Dietmar Bleyl, qui a étudié l’histoire locale au travers d’archives et a publié un livre à ce propos. Le prince-électeur du Brandebourg avait demandé qu’on aille chercher les colons avec des bateaux. A bord, ils ont été nourris et quasiment déposés devant leur nouvelle porte d’entrée, dans la région du Brandebourg plate et traversée d’étendues d’eaux.

Leur voyage a duré sept semaines. Les archives révèlent qu’en route un colon a pris la fuite, un autre est mort et un enfant est né. Le 16 juin 1685, ils ont finalement atteint leur destination: Nattwerder – qui signifie «l’île mouillée». Un nom qui met en lumière les difficultés avec lesquelles les agriculteurs ont dû se battre au début.

Les colons ont dû commencer par assécher le sol. Ainsi, ils ont soulevé l’admiration des indigènes, en rendant leurs champs propres à la culture et en s’intégrant.

Indigènes jaloux

A l’époque, surpopulation et pauvreté régnaient en Suisse. Les promesses du prince électeur du Brandebourg ont ainsi séduit les colons:  il leur proposait de nombreux privilèges. De nouvelles maisons et des denrées alimentaires attendaient les nouveaux venus. Les Bernois ont aussi reçu du bois de chauffage et de construction. Et contrairement aux sujets prussiens, ils étaient des citoyens libres, exemptés de taxe et de service militaire. 

Un nouveau départ après la guerre

La guerre de Trente Ans (1618-1648) avait ravagé et dépeuplé de larges contrées allemandes. Dans le Brandebourg, le prince électeur Frédéric-Guillaume a décidé d’aller chercher des colons dans toute l’Europe pour que sa région prenne un nouveau départ. Avec de généreuses promesses, il a attiré des Hollandais et des Français, mais aussi des Suisses.

Les Helvètes n’avaient pas seulement la réputation d’être d’excellents producteurs laitiers, ils étaient aussi de confession réformée, tout comme le prince électeur. En 1683, Frédéric-Guillaume a envoyé un émissaire à Berne afin de négocier un accord qui promettait des privilèges importants. L’année d’après, une délégation du Conseil de Berne s’est rendue dans le Brandebourg pour inspecter les terres, avant d’accepter l’offre allemande. Les premiers colons s’installèrent sur place en 1685.

Le successeur de Frédéric-Guillaume a continué sa politique de recrutement. Dans l’administration du Brandebourg, un «Directoire pour l’établissement des Suisse» s’occupait du recrutement et de l’arrivée des nouveaux citoyens. Les chercheurs estiment que jusqu’à 1713, quelque 2000 Suisses au total ont déménagé dans cette région.

 

De plus, leur prédicateur était payé par le prince électeur, et on leur a promis la construction d’une église. Le joyau a finalement été inauguré en 1690 et est entièrement conservé à ce jour. La présence des citoyens libres de Suisse était vécue comme une provocation par ceux qui, à l’époque, vivaient encore dans une situation d’asservissement. «Les privilèges suscitaient la mauvaise humeur du peuple indigène», se rappelle Dietmar Bleyl. L’ordre royal de ne pas insulter les Suisses trahit les tensions qui régnaient. On ne s’est pas mélangé: jusqu’en 1930, toutes les fermes de Nattwerder appartenaient encore aux descendants des premiers colons suisses. 

Toujours les mêmes quatre fermes

Le plan d’aménagement de Nattwerder n’a pas changé depuis sa création. Quatre grandes fermes avec leurs étables sont toujours là où le prince électeur les avait fait construire, il y a 330 ans. Elles ont toutefois dû être reconstruites en 1867, après un incendie dévastateur. L’église originale, elle, a été préservée. Comme si elle était hors du temps, elle se dresse, joliment restaurée, au milieu des vieilles pierres tombales des colons suisses.

«Nattwerder est un prototype pour toutes les colonies helvétiques qui ont vu le jour plus tard dans le Brandebourg», explique Dietmar Bleyl. Le hameau est aujourd’hui une sorte de monument historique, où nouveaux lotissements et modifications de bâtiments sont tabous.

Mais même si le village est attaché à son côté pittoresque, il n’est en aucune façon un musée, mais un chez-soi vivant pour ses habitants et bien intégré dans le Brandebourg actuel.  

Les débuts helvétiques de la commune font partie de son histoire, mais pas de son quotidien. «Ici, nous ne célébrons pas la fête nationale suisse», relève Andreas Klein en riant. Le sculpteur est le président de l’association «Nattwerder village de colons suisses», qui met en valeur l’héritage du passé. La petite église accueille des concerts d’orgue connus dans toute la région. Un instrument qui a été restauré notamment grâce à l’aide financière de l'ambassade de Suisse à Berlin.

Restaurer au temps de la DDR

«A l’époque de la DDR, c’était différent ici», raconte Andreas Klein. Jadis, le crépi des murs gris s’effritait. Le régime communiste montrait peu d’intérêt à préserver le hameau de la ruine. En 1984, en prévision du tricentenaire de la commune, les habitants ont ainsi dû mettre la main à la pâte pour rénover leur église.

Emil Mauerhof se souvient encore bien des trésors d’organisation dont il a fallu faire preuve pour obtenir les matériaux de construction et les outils nécessaires, à une époque où régnait la pénurie. «Le vendredi, des personnes apportaient les échafaudages du chantier, sur lesquels ils travaillaient, et ils les reprenaient le lundi.

Après la chute du mur, lorsque les voyages en Suisse furent possibles, il s’est rendu à Berne à bord d’une vieille Wartburg. «Je voulais découvrir les terres de mes ancêtres», explique-t-il. Toutefois, il prend soin de préciser que c’est dans le Brandebourg, dans son village et sa communauté, qu’il se sent à la maison.

Comme le raconte Andreas Klein, le vendredi à Nattwerder, il est fréquent que quelqu’un installe simplement une table dans la rue. Progressivement, toujours plus de voisins s’y joignent spontanément. Lorsqu’aucune voiture ne vient catapulter cette scène dans le présent, on peut facilement imaginer qu’elle se déroule il y a 300 ans, à l’époque où les premiers colons se rassemblaient pour passer la journée ensemble.


(Traduit de l’allemand par Katy Romy), swissinfo.ch

Droits d’auteur

Tous droits réservés. Le contenu du site web de swissinfo.ch est protégé par des droits d’auteur. Il est destiné uniquement à un usage privé. Toute autre utilisation du contenu du site web au-delà de celle stipulée ci-dessus, en particulier la diffusion, la modification, la transmission, le stockage et la copie, nécessite le consentement préalable écrit de swissinfo.ch. Si vous être intéressé par l’utilisation du contenu du site web,contactez-nous à l’adresse contact@swissinfo.ch.

En ce qui concerne l’utilisation à des fins privées, il vous est uniquement permis d’ utiliser un hyperlien menant vers un contenu spécifique et de le placer sur votre propre site web ou sur le site web de tiers. Le contenu du site web swissinfo.ch peut être exclusivement incorporé dans un environnement sans publicité et sans aucune modification. Une licence de base non exclusive et non transférable est accordée et s’applique spécifiquement à l’ensemble des logiciels, des dossiers, des données et leur contenu téléchargeables sur le site web swissinfo.ch. Elle est limitée à un seul téléchargement et enregistrement desdites données sur des appareils personnels. Tous les autres droits restent la propriété de swissinfo.ch. En particulier, toute vente ou utilisation commerciale desdites données est interdite.

×