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Point de vue


A ceux qui méprisent l’histoire


Par Jean-Philippe Ceppi


En cette année de célébrations de la Première Guerre mondiale, le journaliste et producteur Jean-Philippe Ceppi plaide pour une revalorisation de l’histoire. Pas seulement à l’école, mais aussi pour les décideurs du monde, qui doivent trouver dans la connaissance du passé les moyens de ne pas laisser se reproduire des horreurs comme le génocide rwandais.

Par Chris Watts

Un vent mauvais souffle sur l’enseignement de l’histoire dans les classes helvétiques, au profit des sciences «dures»: maths ou physique. Etrange, quand on connaît les succès en librairie des ouvrages d’histoire vulgarisée. Lors de sa première diffusion sur France 2, la série Apocalypse: la Première Guerre mondiale a atteint une audience vertigineuse de 5,5 millions de téléspectateurs. Quant à Apocalypse: la Seconde Guerre mondiale, elle a été à ce jour distribuée dans 165 pays à travers le monde pour une audience estimée à 1 milliard de téléspectateurs, selon ses producteurs. Ils viennent d’annoncer la signature d’un jeu vidéo avec Ubisoft, la multinationale créatrice de jeux planétaires adulés par les ados comme Assassin’s Creed ou le tout frais Watch Dogs.

Jean-Philippe Ceppi

Journaliste, grand reporter, producteur de l’émission «Temps Présent» de la Radio Télévision Suisse, doctorant en histoire contemporaine aux Universités de Lausanne et New York.

Pourtant, les heures d’enseignement de l’histoire sont en diminution, cette branche «secondaire» est gentiment noyée dans les cours de géographie, car elle ennuie les élèves et qu’elle ne sert à rien sur le marché de l’emploi. Car, après tout, à quoi sert l’histoire?

A ceux qui méprisent l’histoire, rappelons cette vérité: c’est à la science historique que l’humanité doit la révélation de ses plus graves dysfonctionnements. L’histoire, convertie en instrument pratique, met au service des décideurs contemporains de vrais outils de conduite des affaires, des repères qui évitent tout simplement à l’humanité de répéter ses erreurs.

Ainsi, à La Haye, les 1er et 2 juin derniers, des chercheurs de l’United States Holocaust Memorial Museum de Washington, historiens et journalistes, ont présenté les documents internes liés au génocide au Rwanda de 1994 qu’ils ont récoltés: Conseil de sécurité de l’ONU, CIA, câbles diplomatiques, mémos du cabinet restreint de François Mitterrand. Ils ont obtenu la déclassification de documents sensibles. Deux épais classeurs dans lesquels sont recensés, minute par minute, les actes des décideurs mondiaux, qui ont laissé le dernier génocide du siècle faire plus de 800’000 victimes tutsies et hutues modérées. On y constate la froideur des administrations qui décident, par exemple, de réduire les effectifs de la mission des Nations unies à Kigali à quelques centaines d’hommes, alors que, sur place, son chef réclame 5500 soldats pour mettre fin au génocide. Les arguments secs et bureaucratiques des fonctionnaires sonnent comme autant de condamnations à mort: trop cher, trop exposé, trop lointain. Et ces appels au secours d’ambassadeurs qui ne savent pas où peut bien se trouver le secrétaire général des Nations unies, alors que les massacres font rage sous leurs fenêtres, résonnent aujourd’hui comme le marteau de la justice sur la tête de la communauté internationale.

«Point de vue»

swissinfo.ch accueille désormais des contributions extérieures choisies. Régulièrement, nous publions des textes d’experts, de décideurs, d’observateurs privilégiés, afin de présenter des points de vue originaux sur la Suisse ou sur une problématique intéressant la Suisse. Avec, au final, le souci d’enrichir le débat d’idées.

Histoire des documents, histoire des acteurs, il faut croiser les deux: les décideurs face à leurs décisions. De l’histoire pratique, encore vivante et douloureuse. Sous l’égide du Hague Institute for Global Justice, le projet intitulé «International Decision Making in the Age of Genocide» a ensuite confronté à ces documents 40 personnalités auteures ou associées aux décisions. Parmi elles, les ambassadeurs américain, belge, français ou anglais, l’ex-président du Conseil de sécurité, les conseillers de François Mitterrand, de Bill Clinton ou de Boutros Ghali. Et, bien sûr, ceux qui alertaient dès avril 1994 sur l’existence d’un génocide, comme le patron de MSF au Rwanda ou le soussigné, envoyé spécial à Kigali. Moment d’extrême gravité, quand la militante rwandaise des droits de l’homme Monique Mujawamariya raconte comment elle a poursuivi la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright dans les couloirs de l’administration pour la supplier sans succès de faire quelque chose pour son pays qui plongeait dans l’abîme. Ou quand le conseiller à la Sécurité de Bill Clinton lui avoue son impuissance à convaincre le Congrès. Moments suspendus, vingt ans plus tard, dans un confortable salon hollandais, où il est admis par tous, documents à l’appui, qu’un geste de Bill Clinton, une intervention forte de Boutros Ghali auraient suffi pour sauver des centaines de milliers de vies. Il est constaté de manière irréfutable que l’histoire aurait pu s’inverser si les hommes et les femmes de pouvoir, ici présents, avaient agi autrement.

De cet exercice collectif de mémoire, dans lequel les instruments rigoureux de la recherche historique forment l’épine dorsale, il s’agit aussi de tirer une application pratique. De cette confrontation entre les balises documentaires et le témoignage oral, il doit sortir une action concrète, pour le bien des générations futures. L’exposition Preventing Genocide au Musée de l’Holocauste à Washington, a reçu plus de 2 millions de visiteurs. De la reconstitution des faits historiques, des errements du Rwanda, les Nations unies ont retenu l’exigence de la rapidité. Sans doute cela a-t-il permis à la Centrafrique, par exemple, de ne pas plonger complètement dans l’abîme.

Ainsi, à la lumière rétrospective des tragédies comme le génocide rwandais, on constate que les hommes et les femmes de pouvoir ont entre leurs mains des décisions qui vont changer le cours de l’histoire. Etre renseigné, en détail, sur le processus historique qui a conduit à ces décisions, c’est le fondement de la confiance des peuples dans leurs autorités démocratiquement élues. Mais l’enseignement historique, c’est aussi, pour les décideurs, sur qui pèse le poids d’agir en acteurs responsables, l’assurance de piloter les yeux ouverts, en pleine conscience.

* Article paru dans le quotidien Le Temps du 19.06.14, www.letemps.ch

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