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Réformes de l'armée


La conscription féminine n’ameute pas les foules




A l'armée, la journée commence avec le lever du drapeau. (Keystone)

A l'armée, la journée commence avec le lever du drapeau.

(Keystone)

Quand des hauts-cadres de la Défense ont soutenu un recrutement accru de femmes dans l'armée suisse, éventuellement par la conscription, la nouvelle a fait sensation. Mais dans les faits, c'est plus facile à dire qu'à faire.

Le brigadier Denis Froidevaux a fait les gros titres récemment en déclarant dans une interview qu’il soutenait la revendication de certains milieux féminins d’un assujettissement au service militaire obligatoire. Lors d’un débat en mars au Parlement sur la modernisation du service militaire, le ministre de la Défense Ueli Maurer a affirmé à son tour que les femmes «motiveraient les troupes» si elles étaient plus nombreuses.

Et pourtant les chiffres sont là: 170’553 personnes servent sous le drapeau à croix blanche. Dont très exactement 1061 femmes, soit 0,6 % seulement. Ce qui fait des femmes en uniforme une sorte de minorité exotique, dont fait partie Mona Kräuchi. «Il faut être bien consciente qu’on sort du rang», déclare ce lieutenant qui supervise 31 recrues de la défense anti-aérienne. «Quand je suis dans un lieu public, par exemple à la gare, il y a toujours des gens qui viennent me demander pourquoi j’ai choisi cette voie. Mais ils ne sont pas critiques, simplement curieux.»

C’est aussi la curiosité qui a amené il y a quelques temps un groupe de cinq jeunes femmes de la même école à assister à une journée d'orientation de l'armée pour les nouvelles recrues du canton de Berne. Des places leur avaient été spécialement réservées au premier rang.

Toutes les Suissesses reçoivent à leurs 18 ans une lettre les invitant à rejoindre l'armée si elles le souhaitent. Elles peuvent servir aux côtés des hommes depuis 1995 et tous les grades et fonctions leur ont été ouverts dès 2004.

Les cinq jeunes femmes présentes pour la journée d'orientation ont évoqué des raisons très différentes de servir: l’une s’intéresserait à apprendre le maniement des armes, une autre se verrait plutôt évoluer vers le service civil ou social. Quelques-unes ont de sérieux doutes sur l’utilité de l'armée, mais elles veulent plutôt vérifier les récits (et les plaintes) de leurs amis. Mais aucune n’est convaincue que la Suisse doit se mettre à la conscription féminine.

Inégalité entre les genres

Sibilla Bondolfi a consacré son mémoire de droit à ce thème et conclu que, d'un point de vue juridique, l’exigence de la conscription réservée aux hommes contredit l'interdiction de la discrimination dans la Constitution fédérale.

«La conscription féminine n'a jamais été sérieusement prise en considération en Suisse, explique la juriste. Et aujourd'hui, c’est très frappant de constater que personne ne l'a jamais vraiment prise au sérieux, que ce soit au niveau politique ou juridique, alors qu’on est manifestement face à une inégalité entre les genres.»

Mais, dans une démocratie directe, tout se passe via l'opinion publique. Tibor Szvircsev Tresch est professeur de sociologie à l'Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Il dirige chaque année un sondage d’opinion sur l’armée et affirme que le taux de personnes favorables à la conscription féminine tourne autour de 30% depuis des années.

«La conscription des femmes n'a pas beaucoup plus de succès dans le débat politique», relève-t-il. Et d’ajouter que la commission créée pour revoir le système après l'échec, en 2013, d'une initiative visant à supprimer le service militaire obligatoire, se consacrera surtout aux réformes du système actuel pour les hommes.

Au lieu de cela, il y a d'autres réformes en vue, par exemple sur une obligation de service pour tous les citoyens suisses avec possibilité de choisir parmi plusieurs options, dont l'armée. Ce modèle a été soutenu par beaucoup de gens, y compris le groupe de réflexion Avenir Suisse, et par quelque 59% des Suisses. Cependant, ce soutien s’est légèrement érodé depuis quelques années, poursuit Szvircsev Tresch.

Et le pourcentage des personnes qui veulent garder le système de conscription tel quel (seulement pour des hommes et seulement pour l'armée), a augmenté de plus de 10 % depuis 2013.

Positions dirigeantes

Néanmoins, l'armée continue d’investir dans le recrutement des femmes, notamment parce que 75% de celles qui s’enrôlent finissent à des postes de cadres.

Le lieutenant Mona Kräuchi est l’une d'entre elles. Elle supervise des groupes de recrues formées pour utiliser un système d'armes anti-aériennes. Les emplacements des armes sont répartis sur tout le territoire et son travail implique souvent des missions de plusieurs jours dans des lieux reculés, pendant lesquels il faut loger, nourrir et instruire les recrues. «Ce qui est très différent dans l'armée, c’est que j’ai déjà, à mon jeune âge, dirigé autant de personnes, dit-elle. Vous ne voyez jamais ça dans la vie civile.»

Anita Schjølset est chercheuse dans le domaine militaire et salue la Norvège, premier pays européen à avoir adopté la conscription féminine. Les premières recrues commenceront à servir cet automne.

Proportionnellement, il y a dix fois plus de femmes dans l'armée norvégienne que dans l'armée suisse. Mais jusque-là, selon Anita Schjølset, les Norvégiennes n’étaient pas aussi nombreuses que les Suissesses aux échelons les plus élevés. «Il y a moins de femmes parmi les cadres et plus dans des postes de service. Les femmes en général ne recherchent pas des positions supérieures.»

Pour Mona Kräuchi, comme pour beaucoup de ses consœurs, une formation au sein de l’armée représente un atout pour son CV et un éventuel futur employeur, bien qu'elle ne se dise «pas sûre» de vouloir chercher à faire une carrière militaire à long terme.

Mais en Norvège (qui a célébré un siècle de suffrage féminin en 2013 et qui réserve 40% des conseils d’administration des entreprises aux femmes), l'armée représentait le dernier bastion d'inégalité et n’était donc pas considérée comme un employeur attrayant pour les femmes avec une offre variée de postes, indique Anita Schjølset. «Le marché de l'emploi norvégien est très ouvert aux femmes. Alors pourquoi rester [dans l'armée] si vous devez travailler deux fois mieux que vos collègues masculins pour être acceptée?»

Obstacles statistiques et organisationnels

Pour Anita Schjølset, exiger la conscription pour les deux sexes répondait à la volonté de supprimer les inégalités et de recruter davantage de femmes. Denis Froidevaux, le brigadier qui a soulevé la question dans les médias, a qualifié la décision norvégienne d’«intéressante» dans la «Neue Zürcher Zeitung», estimant que c’est une source d'inspiration possible pour la Suisse. 

Mais il y a des différences notables dans l’organisation militaire des deux pays. En Norvège, chaque conscrite effectue effectivement son service. C'est que, contrairement à la suisse, l'armée norvégienne n’enrôle qu’un pourcentage des conscrits, sélectionnés sur la base des résultats des tests. En outre, si l’armée norvégienne compte 10% de femmes, elles ne sont même pas 1% dans la suisse.


(Adaptation de l'anglais: Isabelle Eichenberger), swissinfo.ch

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