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Un «secondo» au Parlement


Angelo Barrile, ou la victoire des fils d’immigrés




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«Mon élection, c'est faire comprendre aux étrangers de seconde ou troisième génération que nous devons participer, donner notre avis», estime Angelo Barrile. (Keystone)

«Mon élection, c'est faire comprendre aux étrangers de seconde ou troisième génération que nous devons participer, donner notre avis», estime Angelo Barrile.

(Keystone)

Né en 1976, Angelo Barrile a grandi dans une famille modeste d'origine sicilienne. Il a été élu au parlement national à sa première tentative, un pari qui n'est pas à la portée de tous. «Mon élection est un signal pour tous les étrangers de deuxième ou troisième génération. Nous devons participer et donner notre avis», affirme ce médecin zurichois, membre du Parti socialiste.

Nous avons rendez-vous avec Angelo Barrile dans l’un des «ilôts» italiens du Kreis 5 de Zurich. Dès que nous franchissons le seuil de cette glacerie-pâtisserie, les confiseries exposées sur le comptoir nous plongent dans une ambiance toute méditerranéenne.

Les arrondissements 4 et 5 sont les quartiers populaires par excellence de la ville sur la Limmat. Ici on parvient encore à se sentir imprégné de l'histoire industrielle de Zurich même si, des industries, il en est resté bien peu.

Le docteur Barrile à vrai dire n'a pas grandi dans le Kreis 5. Il est arrivé à Zurich en 2003 pour des raisons professionnelles. «J'ai trouvé un appartement ici tout près. Au début je pensais que ce serait une solution provisoire. Puis je m'y suis tellement plu que je n'ai plus eu aucune intention de m'en aller.»

Le quartier en fait est un mélange de plusieurs nationalités et la vie nocturne y est trépidante. «Bien sûr, celui qui veut la tranquillité ne doit pas vivre ici. Le Kreis 5 est aussi la circonscription électorale la plus à gauche de toute la Suisse alémanique. Les personnes qui y vivent sont très ouvertes au reste du monde, aux idées nouvelles.»

«On nous appelait encore «cinkeli»

Un contexte donc bien différent de celui de Pfungen, le village des environs de Winterthour où Angelo Barrile a grandi. «Mon père est arrivé ici dans les années soixante, ma mère dans les années 70. Ils se sont connus en Suisse même s'ils proviennent du même village, celui de Pietraperzia en province d'Enna (Sicile). Mon père travaillait dans une des deux fabriques de Pfungen, ma mère dans la blanchisserie d'un hôpital», nous raconte-t-il. A la maison, la famille ne parlait que l'italien mais Angelo Barrile a eu la chance d'apprendre rapidement le suisse allemand: «vu que mes parents travaillaient tous les deux, durant la journée j'allais chez une maman de jour et quand je suis entré à la petite école je savais déjà bien la langue.»

L'époque Schwarzenbach (du nom du conseiller national auteur de plusieurs initiatives visant à limiter l'immigration) était déjà derrière mais il en était resté les traces. «Nous autres étions encore les «cinkeli» (ce terme méprisant par lequel les Suisses alémaniques désignaient les Italiens). Je n'en ai pas souffert. J'ai pourtant commencé à me rendre compte que nous étions effectivement un peu différents. En fait durant le temps libre, nous restions entre nous, les autres ne nous invitaient pas.»

Peut-être que sans l'obstination de son maître d'école, la vie d'Angelo Barrile n'aurait pas été la même. «Le destin de nous autres Italiens était avant tout celui de travailler. Au terme de l'école primaire, mon enseignant m'a convaincu de passer des examens pour entrer au lycée. Au début je ne voulais pas car je pensais qu'il s'agissait d'une école pour riches. Mais le professeur m'a dit «tu es le meilleur de la classe, si tu n'y vas pas personne ne pourra y aller.» J'ai donc fini par les faire et j'ai été le seul à les réussir. Quelques-uns de mes camarades étaient contents, d'autres non comme si je leur avais volé la place. C'est à ce moment-là que j'ai ressenti pour la première fois un sentiment de racisme.»

L'envie de participer

Sa passion pour la politique remonte au lycée: «ne pas pouvoir voter me dérangeait et c'est pour cela que la maturité en poche, j'ai demandé la naturalisation. Le jour où j'ai reçu la lettre qui m'annonçait que ma requête avait été accueillie a été un des plus beaux de ma vie. Pour la première fois je me suis vraiment senti accepté», raconte Angelo Barrile.

L'adhésion au Parti socialiste (PS) est pratiquement allée de soi. «A la maison on ne parlait pratiquement jamais de politique mais mes parents m'ont quand même transmis des idéaux comme une société basée sur l'égalité, sans préjudices.»

Les études de médecine aussi sont allées de soi: «j'ai bien tenté de m'intéresser à d'autres matières mais j'ai vite compris que j'avais trouvé ma voie.» Après dix années passées comme assistant dans un hôpital dont six en psychiatrie, Angelo Barrile se tourne à nouveau vers la médecine générale. Depuis quatre ans, il travaille dans un cabinet de médecine ambulatoire: «le contact avec les patients, des gens de tout âge, de 14 à 100 ans, me stimule» dit-il.

Jusqu'à l'obtention de la licence, ses études et les travaux accomplis pour se les payer – comme assistant de soins à l'hôpital ou vendeur de téléphones mobiles – lui laissent peu de temps pour la politique.

Une élection surprise

Sa première charge publique arrive un peu par hasard. En 2010, il succède à une camarade démissionnaire au sein du Grand Conseil (parlement) zurichois. Il siège dans la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique. Sa compétence et son expérience de médecin lui valent aussi les louanges de politiciens de l'autre bord. «Pour notre commission, ça été un dommage de le perdre», a ainsi dit au quotidien Limmattaler Zeitung la députée libérale-radicale Linda Camenisch, après qu'Angelo Barrile eut été élu au parlement fédéral en octobre 2015.

Cette dernière élection aussi a été en quelque sorte une surprise: «c'est plutôt rare d'être désigné à la première tentative» souligne le médecin socialiste.

«Secondo et homosexuel»

Cette victoire n'a pas seulement été la sienne. «Mes parents ont reçu des centaines d'appels téléphoniques de membres de la diaspora qui voulaient les féliciter. Pendant la campagne, j'ai pu compter sur un grand soutien, non seulement de la communauté italienne mais de beaucoup d'autres aussi».

Le fait qu'un «secondo» – terme désignant les descendants des immigrés, notamment en Suisse alémanique – ait parvenu à se faire élire au parlement en tablant avant tout sur le thème de la nationalité se veut un signal fort. «C'est faire comprendre aux étrangers de seconde ou troisième génération que nous devons participer, donner notre avis», ajoute le docteur Barrile.

Nouveaux élus

La fille de Christoph Blocher, le patron de la Weltwoche, le maire communiste, la jeune écologiste: swissinfo.ch publie une série - non exhaustive - de portraits des nouveaux membres du Parlement suisse issu des élections du 18 octobre 2015. Découvrez ces nouveaux visages sous la Coupole fédérale, qu’ils soient représentants de partis gouvernementaux ou de plus petites formations.

Durant la campagne, certains journaux ont relevé un autre aspect de sa vie, à savoir son homosexualité: «je ne l'ai jamais cachée. J'ai le même compagnon depuis 18 ans et je n'en ai jamais fait un thème politique. L'égalité oui mais pas l'homosexualité. Ce côté de ma personnalité n'a jamais constitué un problème au sein du parti. Peut-être qu'il y a 30 ou 40 ans, il n'en aurait pas été de même. Un Italien homosexuel élu ... ma victoire n'est pas seulement la mienne mais également celle de beaucoup de gens qui ont lutté avant moi afin que des personnes comme moi soient acceptées.»

Nationalité et immigration

Contrairement à ce qui s'est passé au parlement zurichois, à Berne Angelo Barrile ne pourra pas compter sur ses compétences de médecin au sein de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique: «c'était mon premier choix mais il s'agit d'une commission très prisée. Le second était celui des institutions politiques où je suis entré et qui traite de thèmes comme la nationalité, l'asile et l'immigration. Je vais personnellement insister pour que la troisième génération d'étrangers puisse obtenir automatiquement la naturalisation.»

Au vu de la nouvelle formation du Conseil national qui compte une majorité de droite, la législature s'annonce difficile: «selon moi, ces quatre prochaines années ne seront pas très fructueuses.»

Angelo Barrile entend bien faire valoir son vécu pour lutter contre «les idéologies qui mettent tout le monde à la même enseigne» affirme-t-il en faisant allusion à l'initiative sur l'expulsion des criminels étrangers qui sera mise en votation le 28 février prochain: «ce qui me dérange c'est que souvent on oublie que de nombreux problèmes ne sont pas liés à l'immigration mais au tissu social», précise-t-il.

Ceci étant, sa vision de l'immigration n'est pas idyllique: «il y a toujours des côtés positifs et négatifs. On attend des immigrés qu'ils assimilent la culture du pays d'accueil. Dans les années soixante et septante, les Italiens étaient des «Gastarbeiter», soit des travailleurs hôtes qui pouvaient rester aussi longtemps que le pays avait besoin d'eux. L'intégration à cette époque n'était même pas souhaitée. Aujourd'hui encore par exemple mon père parle mal l'allemand. Au contraire, maintenant, on demande aux étrangers de s'intégrer. Et ce n'est pas toujours chose facile.»

Un autre aspect que l'on aurait tendance à oublier est que chaque époque a ses «Italiens». «Il y a quelque temps j'ai lu un texte qui disait, dans les grandes lignes, «ces immigrés ne peuvent pas s'intégrer car ils regardent nos femmes d'une drôle de façon, ils sont porteurs de maladies, ils ne savent pas s'adapter, ils sont des criminels.» Il s'agissait des observations d'un Zurichois du 19e siècle. Il parlait de Suisses provenant de cantons catholiques et qui venaient travailler dans la cité de Zwingli!»

Angelo Barrile 

Né en 1976 de parents siciliens, Angelo Barrile a grandi à Pfungen, un village des environs de Winterthour, dans le canton de Zurich. Il a gardé d'étroits rapports avec sa terre d'origine où il a encore une nombreuse parenté et où il se rend «au moins une semaine par année».

Licencié en médecine, il travaille dans un cabinet de médecine ambulatoire de Zurich.

Il a entamé sa carrière politique en 2010, succédant à une camarade démissionnaire au sein du législatif cantonal zurichois.

Membre du Parti socialiste, Angelo Barrile a été élu au Conseil national (Chambre basse du parlement suisse) en octobre 2015.


(Traduction de l'Italien: Gemma d'Urso)

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