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«Nous refusons que le gouvernement restreigne notre liberté vestimentaire»

Alors que les électeurs et électrices suisses doivent se prononcer le 7 mars sur l’initiative controversée dite «anti-burqa», Anila Noor et Maria Khoshy expliquent pourquoi elles s'opposent à cette idée, en tant que féministes et réfugiées musulmanes.

Ce contenu a été publié le 24 février 2021 - 14:20
Anila Noor & Maria Khoshy

Nous sommes féministes, nous militons pour les droits des femmes et nous avons des responsabilités dans nos communautés. Nous sommes aussi musulmanes. L'une d'entre nous vient du Pakistan et est depuis peu réfugiée aux Pays-Bas. L'autre a quitté l'Afghanistan pour la Suisse à l'âge de 13 ans.

Les gouvernements de nos pays d’origine dictaient ce que nous portions pour restreindre nos droits fondamentaux. Nous ne voulons pas que la même chose se produise en Suisse, un pays démocratique qui s’enorgueillit de son respect des droits humains et de l'état de droit. Il est temps que le gouvernement et les personnes au pouvoir cessent de nous dire comment nous habiller.

L'oppression dans nos pays d'origine

«Gardez bien votre duppata (foulard) sur votre tête, portez votre hijab!» Ce sont des mots avec lesquels j'ai grandi au Pakistan. Les conservateurs invoquent souvent un dicton célèbre pour imposer le hijab ou la burqa: la place d’une femme est dans son «chadar aur char diwari» - c'est-à-dire voilée et entre les quatre murs de sa maison. En Afghanistan comme au Pakistan, de nombreuses femmes ont été tuées au nom de l'«honneur» ou en représailles pour avoir affirmé que les droits des femmes étaient des droits humains.

Une initiative oppressive en Suisse

Nous avons quitté nos foyers pour fuir l'oppression, notamment les persécutions fondées sur le genre. Il est donc pour le moins ironique que nous nous retrouvions aujourd'hui à lutter contre des violations de nos droits dans notre pays d’asile. Au Pakistan et en Afghanistan, et désormais en Suisse, des forces conservatrices font pression sur le gouvernement pour restreindre l'autonomie et la liberté vestimentaire des femmes.

Le fait que la Suisse envisage de rejoindre le groupe de pays européens qui interdisent certains vêtements est particulièrement paradoxal, compte tenu de son engagement ferme en faveur de la neutralité et de la liberté de religion. C'est ironique aussi, car quelques dizaines de femmes seulement portent la burqa dans un pays de près de 9 millions d'habitants.

Il est offensant de prétendre protéger les droits des femmes avec cette initiative sans demander leur avis à celles qui sont le plus directement touchées par l'interdiction: les migrantes musulmanes en Suisse, les touristes de certains pays du Moyen-Orient, les féministes musulmanes et les défenseuses de l'égalité entre les sexes.

New Women ConnectorsLien externe rassemble des femmes réfugiées à travers l'Europe, dont beaucoup ont fui les régimes répressifs du Moyen-Orient ou d’une Syrie déchirée par la guerre. Certaines des femmes musulmanes de notre groupe portent le hijab, d'autres non. Cela n'a pas d'importance, car c'est leur choix. En tant que musulmanes en Europe, nous ne portons en général pas de bikinis à la plage. Nous ne nous tatouons pas les bras ou le visage. Pour autant, nous ne nous opposons pas à la liberté des autres de le faire. 

Si une femme portant la burqa complète rejoignait notre groupe, nous l'accueillerions à bras ouverts. À titre personnel, nous ne portons ni burqa ni niqab mais, en tant que féministes, nous ne nous sentons pas menacées ou gênées par celles qui le font. Plus fondamentalement, nous sommes très préoccupées par ce qui arrivera au petit nombre de femmes qui portent la burqa ou le niqab en Suisse. Le risque de recevoir une amende les forcera-t-elle à rester chez elles? Quel impact cela aura-t-il sur leur santé mentale et celle de leurs enfants?

Les véritables obstacles à l'égalité des sexes en Europe

Pendant la crise de la Covid-19, nous nous sommes demandé pourquoi les vêtements féminins suscitaient autant d'attention alors que les femmes réfugiées en Europe, et en Suisse, sont confrontées à tant de problèmes plus urgents. La pandémie a eu un impact économique dévastateur dans de nombreux secteurs de la société, mais les femmes ont été les plus touchées.

Par nos responsabilités dans nos communautés, nous savons à quels obstacles systématiques sont confrontées les femmes réfugiées en Suisse, en matière d’égalité et d'inclusion: restrictions sur le marché du travail, discriminations à l’emploi, moindre accès aux opportunités... Notre parcours éducatif ou nos compétences professionnelles ne sont pas reconnus à leur juste valeur, uniquement parce que nous avons bâti nos carrières dans des pays en développement. Nous connaissons l’exclusion sociale.

Il nous est plus difficile d’obtenir des prêts pour lancer des entreprises, d’accéder à l'éducation et à des services de garde d'enfants abordables afin de pouvoir travailler. Nous sommes accusées de ne pas «vouloir apprendre la langue locale» alors qu'en réalité nous y travaillons beaucoup et démontrons notre capacité à maîtriser plusieurs autres langues.

Nous sommes souvent confrontées à la violence domestique chez nous et à des comportements menaçants ou insultants dans la rue. Nous faisons l’objet de stéréotypes dans les médias, qui nous dépeignent comme des victimes passives de l'oppression plutôt que comme les courageuses défenseuses des droits humains que nous sommes.

On nous accuse de prôner des valeurs contraires à celles de l'Europe, alors que nous avons fui nos pays d’origine justement pour avoir une chance de bénéficier de la justice et de la liberté en Europe. Nous nous battons pour les «valeurs européennes» telles que la liberté de religion, l'autonomie et l'égalité des sexes avec encore plus d'acharnement que beaucoup d'Européens, ne serait-ce que parce que nous avons grandi sous des régimes oppressifs.

Il est blessant de vouloir appartenir à un groupe mais d'être constamment ostracisée, de se voir reprocher ses «échecs d'intégration», alors que nous travaillons très dur, comme les femmes européennes. Des initiatives haineuses comme l'interdiction de la burqa et du niqab viennent nous rappeler une fois de plus que, quels que soient nos efforts, nous ne ferons jamais vraiment partie du groupe; nous ne pourrons jamais devenir vraiment Suisses.

En défendant le droit des femmes réfugiées et migrantes à occuper «une place autour de la table», nous tentons aussi de faire progresser l'égalité entre les sexes pour nos collègues nées en Europe. Les obstacles institutionnels et structurels, tels que la discrimination sur le marché du travail, la violence domestique et le manque de services abordables de garde d'enfants concernent également les femmes nées en Suisse. Le pays est 26e sur 29 dans l’indice du plafond de verre établi par The Economist: ces problèmes affectent les natives de Suisse ainsi que les femmes migrantes. Nos intérêts ne sont pas opposés à ceux des Suisses: nous sommes du même côté.

Anila NoorLien externe est militante pour les droits humains, intervenante TEDxLien externe, et a fui le Pakistan pour s’installer aux Pays-Bas. Spécialiste des questions de genre et de migration, elle est membre du Groupe d'experts sur les points de vue des migrantsLien externe de la Commission européenne, co-fondatrice de GIRWLLien externe et directrice générale de New Women ConnectorsLien externe. @nooranila

Maria Khoshy est étudiante en commerce, militante, et représente les réfugiés en Suisse. @mariakhoshy

Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles des auteures et ne reflètent pas nécessairement la position de SWI swissinfo.ch.

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