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La crise sanitaire met les traditions vivantes en péril

Les vignes du Lavaux: sublimes, mais chères à préserver. Keystone/ Valentin Flauraud

Carnavals, braderies et désalpes pâtissent de la crise sanitaire. Annulées ou obligées de se réinventer, plusieurs traditions vivantes «made in Switzerland» visent une inscription au répertoire mondial de l’UNESCO. Déjà labellisé, le Lavaux vaudois craint de son côté de ne plus bénéficier de suffisamment de subventions.

Ce contenu a été publié le 27 octobre 2020 - 09:44
Alain Meyer

Les défenseurs du Lavaux, un site inscrit à l’UNESCO depuis 13 ans pour la beauté de ses vignes, redoutent de ne pouvoir assurer le cahier des charges qui accompagne sa désignation, faute d’argent. La subvention annuelle de 80’000 francs allouée par le canton de Vaud n’a toujours pas été renouvelée. Et l’association qui gère ce site réclame dorénavant 20’000 francs supplémentaires par année pour pouvoir tourner. La gestion de cet écrin surplombant le Léman requiert un budget de fonctionnement de l’ordre d’un demi-million de francs par an.

Aide pérenne ou provisoire?

Les sites inscrits à l’UNESCO coûtent cher à l’entretien. Et l’association du Lavaux n’entend pas renoncer à des projets en cours tels que des travaux de recherches en partenariat avec l’Université de Lausanne. Une quarantaine de guides sont également formés pour vanter à l’année les beautés de ce site majestueux. En outre, la réfection des murs de vignes, la réalisation d’un guide touristique en plusieurs langues ainsi qu’une exposition permanente sont projetées.

«Ces actions de valorisation et de préservation prennent environ les deux tiers de notre budget, indique Jeanne Corthay, manager du site. La crise actuelle n’a par ailleurs guère épargné les vignerons de la région (dégustations et fêtes annulées), «ce qui a impacté l’économie locale».

Un député du canton de Vaud a interpellé le gouvernement cantonal pour savoir si le soutien étatique était pérenne ou provisoire. «Il faut choyer ce trésor», a plaidé le libéral-radical Marc-Olivier Buffat (droite) dans les colonnes du quotidien Le Courrier. Les autorités lui ont répondu que la crise sanitaire avait la priorité, mais qu’une décision du parlement vaudois devrait tomber d’ici la fin octobre.

Qu’exige l’UNESCO comme tâches à remplir pour pérenniser un site dont «l’inscription n’est pas une fin en soi», selon l’avertissement lancé par cette institution née sur les gravats de la Seconde Guerre mondiale? Des rapports sur l’état de conservation des sites et sur les mesures de protection doivent être rendus régulièrement à un comité, lequel évalue les travaux accomplis. Voire peut remettre en question l’inscription des sites eux-mêmes s’ils ne sont pas suffisamment «choyés». D’autres rapports font le point tous les six ans.

La Suisse au comité central

Répertoriés comme traditions vivantes et correspondant à ce titre à la définition de patrimoine culturel immatériel formulée par l’UNESCO, les carnavals, braderies, défilés d’armaillis ou festivals en plein air qui fleurissent dès la belle saison en Suisse pourront-ils, eux aussi, se relever de la crise du coronavirus? Le 10 septembre dernier, la Suisse a été élue au Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Elle y siégera quatre ans avec 23 autres États et aura son mot à dire pour promouvoir le patrimoine vivant dans le monde à l’heure où il souffre.

Depuis 2012, l’Office fédéral de la culture (OFC) remet à jour tous les cinq ou six ans un inventaire des traditions vivantes de Suisse. Or aujourd’hui, il y a péril en la demeure. Les risques que la crise sanitaire fait peser sur les traditions vivantes ont été évoqués en septembre dernier à l’UNESCO. Lors de son assemblée générale, la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a accouché de quelques ripostes pour contrer les effets de cette pandémie actuelle. Ont été développés la mise en réseau des acteurs concernés et le partage des bonnes pratiques expérimentées par des sites labellisés à travers le monde. «Le passage en ligne (numérique) d’événements a été prôné», explique Julien Vuilleumier, collaborateur scientifique chargé de ce dossier à l’OFC.

«La situation actuelle peut constituer une menace pour le patrimoine vivant, mais celui-ci contribue en retour à maintenir les liens sociaux et communautaires en temps de crise, appuie pour sa part Anne Weibel, porte-parole de l’OFC. Le Comité et la Suisse souhaitent s’engager pour valoriser cet aspect». Depuis mars, des communautés se sont mises en réseau à l’échelle mondiale pour échanger des conseils et astuces sur le portail de l’UNESCO, afin de continuer de transmettre l’héritage patrimonial.

À l’heure de la réinvention

Dans l’inventaire des traditions vivantes «made in Switzerland», dont certaines devront se réinventer pour être conformes à la nouvelle normalité, on trouve notamment la technoculture, les manifestations de course à pied à Berne ou les festivals en plein air. Des rendez-vous qui concernent parfois l’ensemble du pays. Parmi les 199 traditions recensées à ce jour, on note aussi dans le canton de Schwytz la présence de la youtze, de la kermesse des armaillis ou du Greiflet, un cortège qui s’ébranle chaque 6 janvier (Fête des Rois) depuis le 16e siècle et au cours duquel le meilleur claqueur de fouet du canton est désigné. Or les concerts de youtze sont déconseillés dans ce canton depuis que l’un d’eux est devenu cet automne un foyer de contamination en puissance.

Idem dans le canton de Neuchâtel où le concert d’une chorale a, lui aussi, facilité la diffusion de la Covid-19, contaminant des dizaines de participants. À tel point que certains cantons souhaiteraient désormais exiger le port du masque pour les chorales. À quoi ressembleront les braderies de l’arc jurassien ou le corso fleuri de la Fête des vendanges de Neuchâtel, des traditions elles aussi recensées dans cet inventaire et qui attirent des milliers de personnes?

Suspendues au printemps, beaucoup le seront encore en 2021 ou seront redimensionnées. Le carnaval de Bâle, dont l’inscription au Patrimoine culturel de l’UNESCO remonte à 2017, pourrait théoriquement, lui, avoir lieu cet hiver, mais dans une version épurée et « corona-compatible» (huis clos, sans cortège). D’aucuns rêvent de voir des cliques déambuler par groupes dans la vieille ville. Mais d’autres fidèles du carnaval ont déjà prévu de se passer dans ces conditions d’un «semi-carnaval».

De nouveaux formats

«Par définition, les traditions vivantes en Suisse sont en évolution constante et s’adaptent au contexte, poursuit Anne Weibel. Mais tant que la situation sanitaire restera délicate, ces manifestations devront se soumettre aux règles (plans de protection, autorisations, évaluations) ou s’adapter sous de nouveaux formats», concède-t-elle.

Outre les carnavals et les festivals, les processions religieuses sont également concernées, à l’instar de la Fête-Dieu dans les cantons de Fribourg et du Valais. «Cela peut passer par une déclinaison numérique, une diffusion en ligne ou par des dimensions plus restreintes», suggère Anne Weibel, qui cite encore à dessein la désalpe de Charmey en Gruyère (Fribourg). Le traditionnel retour des bêtes de l’alpage a finalement été diffusé en direct à la télévision, sur la RTS, sans spectateurs autour.

Contenu externe

L’heure est à la débrouille «pour ces porteurs de tradition», indique Julien Vuilleumier. À mi-décembre, ce dernier sera à Paris au sein de la délégation qui représentera la Suisse lors de la prochaine session du Comité intergouvernemental de l’UNESCO, afin de défendre «la transmission des savoirs et des héritages» sous l’ère Covid, en ressoudant le lien social au moment où les cultures populaires (musique, théâtre) souffrent cruellement.

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