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La famille Burkard défie la loi suisse sur les OPA

Sika n’a pas réussi à «construire la confiance» avec ses actionnaires. Keystone

L’acquisition hostile de la société familiale Sika, un des fleurons de l’économie suisse, remet en question le système d’actionnariat helvétique.

Ce contenu a été publié le 17 décembre 2014 - 17:00
swissinfo.ch

La vente était inattendue. Les descendants du fondateur de Sika, la famille Burkard, ont annoncé vendre leur part de 16% au sein du groupe au conglomérat Saint-Gobain. Une opération réalisée au prix fort: 2,75 milliards de francs.

Et cette acquisition n’est pas anodine: le rachat va donner à la firme française 52% des droits de vote de Sika. Une opération exceptionnelle qui a été rendue possible grâce à l’exploitation d’une clause d’exemption, qui exclut les autres actionnaires de cette transaction.

Le reste de l’actionnariat, qui détient 84% de la firme, gronde de rage. Depuis l’annonce de la transaction, le prix de l’action a chuté. Et ces personnes se sentent aussi trahies par la décision, la tradition voulant que les héritiers d’une société familiale protègent leur «bébé» contre la cupidité des marchés.

«Les actions à droit de vote privilégié existent normalement pour protéger les compagnies et leurs actionnaires contre des acquisitions hostiles, a expliqué Roby Tschopp, directeur d’Actares, à swissinfo.ch. Dans ce cas, ceux qui sont censés être les gardiens du temple ont abandonné la firme. C’est assez gênant.»

Deux catégories d’actionnaires

En Suisse, il n’est pas inhabituel d’émettre des actions avec un droit de vote limité ou même inexistant – un fonctionnement que l’on nomme actionnariat à double catégorie. La méthode est aussi de plus en plus employée par les nouvelles sociétés technologiques comme Google et Alibaba.

La saga Sika

Le 5 décembre, la famille Burkard a annoncé au conseil d’administration et la direction de Sika qu’ils allaient vendre leur part de 16,1% (qui représentent 52,4% des droits de vote) au sein de la compagnie au groupe Saint Gobain. Plusieurs membres du directoire ont immédiatement contestés la décision, forçant les héritiers Bukard à organiser une assemblée générale d’urgence et les remplacer par d’autres personnes sélectionnées par leurs soins.

«L’annonce de la vente m’a choqué, a expliqué Monika Ribar, une membre du conseil d’administration, au quotidien Blick. Personne ne s’attendait à un tel geste de la part des principaux actionnaires.»

La décision de vendre la firme constitue une vraie surprise. En 2010, lors du 100e anniversaire de la firme, la famille avait pourtant annoncé s’engager avec Sika sur le long terme. Mais la mort de la matriarche Franziska Burkard-Schenker en 2013 semble avoir érodé cette implication.

Depuis l’annonce de la vente, plusieurs articles dans la presse suisse ont fait part de l’ambiance délétère qui régnait entre les cinq membres de la famille Burkard – la quatrième génération de descendants après le fondateur de la firme Kaspar Winkler. Ces disputes auraient accéléré la vente des actions et poussé la dynastie à abandonner Sika.

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«Ce système convient aux investisseurs qui préfèrent toucher des dividendes plutôt qu’influencer la stratégie d’une société, a expliqué Nadine Kammerlander, professeur à l'Institut Suisse de Recherche pour les PME à l’Université de Saint-Gall. Ce genre d’actions présente aussi des avantages. Elles coûtent moins cher, rapportent des dividendes plus élevés et réduisent la responsabilité de l’actionnaire en cas de faillite.»

Mais l’affaire Sika montre les aspects dangereux d’un tel fonctionnement: le pouvoir peut se concentrer dans les mains de quelques-uns et museler le reste de l’actionnariat contre son gré. «Avant d’acheter des actions, les investisseurs devraient vérifier si les firmes ont un bureau de gestion familiale qui arrive à gérer les conflits dynastiques et qui défend les intérêts des autres actionnaires», déclare Nadine Kammerlander.

Mais, dans le cas de cette acquisition, c’est l’exploitation intentionnelle d’exceptions légales qui fait encore plus jaser. Une anomalie législative qui va permettre aux cinq membres de la famille d’empocher une plus-value estimée à 80%, alors que la grande majorité des actionnaires ne vont tirer aucun profit de cette affaire.

Exceptions légales

L’article 32 de la Loi fédérale sur les bourses et le commerce des valeurs mobilièresLien externe stipule qu’une offre publique d’achat portant sur tous les titres de société doit être présentée, lorsqu’un achat de titres permet à un investisseur de dépasser le seuil d’un tiers des droits de vote de cette société.

Mais ce même article 32 permet aux sociétés d’élever jusqu’à 49% le seuil à partir duquel l’offre publique devient obligatoire. L’article prévoit même des dérogations à l’obligation de présenter une offre publique d’achat, par exemple lorsque le seuil n’est franchi que temporairement ou lorsque les titres sont acquis à des fins d’assainissement.

L’article 22 de la loi stipule même que les sociétés peuvent en tout temps introduire dans leurs statuts des clauses qui excluent totalement l’obligation pour un acquéreur qui dépasserait le seuil de présenter une offre publique d’achat, «pour autant qu’il n’en résulte pas pour les actionnaires un préjudice».

La Fondation Ethos, un groupe qui gère des fonds de pension et lutte pour des marchés financiers plus équitables, en a plus qu’assez de ce système et appelle les sociétés suisses à ne plus employer d’actions sans droit de vote.

«Si les descendants d’une famille sont vraiment dévoués à leur firme, ils n’ont pas besoin de clause d’exemption, a dit Dominique Biedermann, le directeur de Ethos, au journal dominical SonntagsZeitung. Ce système leur permet uniquement de gagner plus d’argent.»


Réformes exigées

L’affaire Sika a poussé certains politiciens à prendre position sur la question: Pirmin Bischof, sénateur démocrate-chrétien (PDC / centre-droit), et Jean-Christophe Schwaab, député socialiste, remettent en cause la validité du système.

Ironie du sort, plusieurs politiciens et d’autres experts sont en train d’étudier d’éventuelles modifications des lois sur l’actionnariat, qui seront prochainement présentées au Parlement. L’actionnariat à double catégorie et les clauses d’exemption n’ont pas encore été inclus à ces discussions, mais le scandale Sika risque désormais de les inclure.

Mais pas tout le monde estime que cette clause est dommageable. La Fédération des entreprises suisses, economiesuisse, pensait inclure le principe selon lequel les actions sont toutes égales entre elles (en anglais, «one action, one vote») au moment de rédiger le Code suisse de bonnes pratiques pour le gouvernement d’entreprise. Mais, faute de preuves que ce système fonctionnait mieux, le groupe a dû retirer cet élément du texte.

Pour Daniel Daeniker, partenaire au sein du cabinet d’avocats Homburger et spécialiste des acquisitions, le cas Sika est «dérangeant» mais pas catastrophique.

«Le système fonctionne relativement bien, a-t-il dit à swissinfo.ch. Doit-on le changer à cause d’un seul problème? Je ne pense pas. Le droit suisse a, de façon générale, laissé beaucoup de liberté aux sociétés helvétiques. Cela serait une honte d’enlever maintenant cette flexibilité à cause d’une seule transaction qui est allée un peu trop loin et a testé les limites du système.»

Un système féodal

D’autres personnes soulignent le fait que, si le système n’est certes pas parfait, il est au moins transparent et balisé.

«Les plaintes du conseil d’administration de Sika partent de bonnes intentions, mais ne servent pas à grand-chose, a écrit le Financial Times dans un éditorial. Qu’est-ce qui peut protéger les actionnaires publics? L’honneur familial? La structure féodale de Sika est certes vraiment épouvantable, mais il est trop tard pour se plaindre. Les aristocrates ont simplement floué leurs paysans comme les aristocrates ont toujours floué les paysans.»

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