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Comment le CICR réussit son entrée dans la Guerre de Corée

Les Conventions de Genève signées en août 1949 rencontrent leurs premières difficultés dans la péninsule coréenne avant même leur entrée en vigueur. ©ICRC

Le droit international humanitaire garanti par les Conventions de Genève de 1949 est entré en vigueur il y a 70 ans pendant la guerre de Corée. Les archives du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) révèlent comment l’agence humanitaire s’y est prise pour intervenir dans le premier conflit majeur de la Guerre froide.

Ce contenu a été publié le 18 décembre 2020 - 15:13

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Conventions de Genève de 1949 ont été adoptées pour renforcer le droit international humanitaire, en particulier la protection des civils. La guerre de Corée éclate en juin 1950 dans une péninsule partagée en 1945 entre Moscou et Washington sur les décombres de la puissance occupante depuis 1910, l’Empire du Japon. Ce conflit militaire va être l’occasion pour le CICR d’éprouver sur le terrain les Conventions de Genève, révisées et augmentées l’année précédente.

Les Conventions de Genève de 1949

L’extrême violence de la Seconde Guerre mondiale subie notamment par les civils impose de réviser les Conventions de GenèveLien externe de 1929. Les quatre Conventions de 1949 portent sur les conflits armés internationaux et incluent notamment une troisième convention sur la protection des prisonniers de guerre et une quatrième sur la protection des civils.  Pour garantir un traitement humain en toute circonstance, l'article 3 commun aux quatre Conventions de 1949 est également applicable aux conflits armés non internationaux comme la guerre de Corée à ses débuts.

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Comment intervenir dans des États non-signataires

La première difficulté rencontrée par le CICR pour faire appliquer les Conventions dans la péninsule coréenne concerne la validité et la portée des Conventions elles-mêmes. Le traité n'est entré en vigueur que le 21 octobre 1950, quatre mois après le déclenchement de la guerre. Et ni la Corée du Nord (soutenue par la Chine et l’Union soviétique) ni la Corée du Sud (soutenue par les États-Unis et l’ONU) n'étaient parties au traité. En fait, la Corée du Nord a adhéré aux Conventions de Genève en 1957, la Corée du Sud en 1966.

Il n’y a donc aucune assurance que les activités du CICR puissent se déployer dans la péninsule coréenne. L'intervention des Nations Unies aux côtés de Séoul dans la guerre intérieure entre les deux Corée confirme l’internationalisation du conflit entre «le monde libre» et «le bloc communiste». La situation est particulièrement complexe pour le CICR.

Selon les archives de Frédérick Bieri, le représentant du CICR en Corée à l'époque, l’argument juridique permettant au CICR d’agir en Corée reposait sur l'article des Conventions de Genève couvrant les conflits armés non internationaux.

Qu'est-ce que l'article 3 ?

L'article 3Lien externe des Conventions de Genève énonce les dispositions que les parties à des conflits armés non internationaux doivent observer et le rôle du CICR.

Résumé :

1. Toutes les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités seront traitées avec humanité sans aucune discrimination. Sont interdites les atteintes à la vie et à l'intégrité physique, les prises d'otages, les atteintes à la dignité de la personne, ainsi que les condamnations et exécutions sans jugement préalable.

2. Les blessés et les malades doivent être accueillis et soignés.

Le CICR peut offrir ses services aux parties au conflit.

Les parties au conflit doivent s'efforcer de se conformer aux Conventions.

Source : CICRLien externe

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Engagements rhétoriques

Lorsque la Corée du Nord lance son offensive générale le 25 juin 1950, la Corée du Sud ouvre la porte au CICR en adoptant l'article 3 commun des Conventions de Genève. L'article, qui s'applique aux guerres civiles, a été approuvé par le président sud-coréen Syngman Rhee, avant que Frédérick Bieri, nommé pour représenter le CICR, ne mette les pieds à Séoul.

Première page d’un rapport de Frédérick Bieri, daté du 11 juillet 1950, mentionnant la signature le 4 juillet de la même année par le président de la Corée du Sud de l’article 3 des Conventions de Genève. ©swissinfo.ch/ICRC archive

Le président Rhee approuve d'emblée tout ce qui est mentionné dans l'article. Il est, selon lui, «évident que les personnes civilisées agissent dans le sens de l'article», rapporte Bieri au quartier général de Genève dans une lettre datée du 11 juillet 1950, à laquelle est joint l'article 3, que le président a signé le 4 juillet.

Cette signature n’était pas juridiquement contraignante, les Conventions nécessitant la ratification de l’ensemble de ses articles, non d’un seul. Mais c'est ainsi que le CICR a pu commencer ses opérations en Corée du Sud. Le 5 juillet, le secrétaire d’Etat américain Dean Acheson indique également au CICR que les États-Unis respecteront les principes des Conventions, en particulier l’article 3.

Directeur exécutif du CICR, Roger Gallopin écrit le 26 juillet au Département politique (DFAE), que «nous avons appris que le gouvernement nord-coréen a assuré Trygve Lie (le Secrétaire général des Nations Unies) qu'il se conformerait strictement aux principes des Conventions de Genève relatives aux prisonniers de guerre». Mais tous les efforts du CICR pour opérer en Corée du Nord échoueront.

Camp de prisonniers de guerre n°2. Les prisonniers sont interrogés par le département d'enquête criminelle sud-coréen. 11.11.1950 ©ICRC

Une épreuve de vérité pour le CICR

Pour le CICR, l’enjeu est considérable. L'acceptation de la présence du CICR par Séoul constitue un succès médiatique et stratégique dans ce premier conflit international majeur après l’adoption des quatre Conventions de Genève de 1949. L’agence humanitaire doit donc trouver le moyen d’accéder aux victimes. Mais ce sont aussi ses opérations éventuelles dans le bloc communiste qui s’y jouent.

«Il semble que la copie des Conventions de 1949 que j'ai remise au ministre des Affaires étrangères (de la Corée du Sud) a été enterrée quelque part», dit Frédérick Bieri dans la première page de son rapport du 18 septembre 1950. ©swissinfo.ch/ICRC archive

Comment le CICR a-t-il essayé de convaincre la Corée du Sud d’appliquer les principes humanitaires? Bieri s’est concentré sur l’article 3. Il a même déconseillé au Vice-ministre des Affaires étrangères sud-coréen de chercher à faire ratifier les quatre Conventions de 1949 par le Parlement. L’absence de connaissance du texte au sein même du gouvernement comme l’absence de traduction ont rendu le processus long et laborieux. La seule version que Bieri a donnée au Ministère des Affaires étrangères s’est perdue dans un tiroir.

Transport de prisonniers de guerre blessés. 12.08.1950 ©ICRC/US Army

Des violations graves par les deux parties

Les déclarations d’intention de respecter l’article 3 et les principes des Conventions par les plus hautes autorités au Nord comme au Sud ne sont pas suivies d’effets. Des graves violations ont été signalées à de nombreuses reprises par les deux parties au conflit. Les combattants de première ligne semblent avoir montré une méconnaissance totale des Conventions, selon les rapports confidentiels du CICR.

Bieri écrit le 31 août: «Il ne fait aucun doute qu'aucune instruction n’a jamais été donnée aux troupes de première ligne de respecter la Croix-Rouge.»

Les 19 et 20 octobre 1950, le CICR envoie un télégramme à l’usage des combattants qui résume les principes élémentaires de ces Conventions. Les destinataires sont le Ministère des Affaires étrangères de Corée du Nord et le quartier général du commandement unifié de l’ONU. 

Les Conventions de 1949, elles, seront traduites en chinois et en coréen en 1951.

*Deuxième article de la série sur le CICR et la guerre de Corée.


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