Navigation

Benno Zogg: «Le Kremlin ne peut que constater l’impopularité de Loukachenko»

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le président biélorusse Alexandre Loukachenko lors d'une rencontre à Sotchi le 22 février 2021. Sputnik

L’autocrate biélorusse Alexandre Loukachenko ne se maintient au pouvoir qu’avec l’appui de la Russie. Indéfiniment? Spécialiste au Center for Security Studies de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), Benno Zogg y va de son pronostic.

Ce contenu a été publié le 02 mars 2021 - 10:00

Imposantes manifestations ou non, le président biélorusse Alexandre Loukachenko s’accroche au pouvoir par la force. Mais, selon le chercheur de l’EPFZ Benno ZoggLien externe, un changement politique est devenu inévitable.

Benno Zogg est chercheur au Center for Security Studies de l'École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). L'expert en sécurité vient de publier un article qui décrit trois scénarios pour la Biélorussie. / Vladislav Culiomza

swissinfo.ch: Dans un papier scientifique, vous esquissez trois scénarios de l’évolution possible en Biélorussie ces cinq prochaines années.

Benno Zogg: Exactement, je vois trois scénarios possibles. Une révolution dirigée, une dictature ou une phase de transition dirigée.

Ce qui veut dire?

Dans le cas de la révolution dirigée, la principale exigence des manifestants serait satisfaite, Loukachenko étant chassé du pouvoir. Mais la révolution a deux visages possibles. Soit les forces de sécurité l’emportent, soit — et d’un point de vue suisse, nous aspirons à cette variante — les protestataires intègrent un gouvernement de coalition.

Et les autres scénarios?

Le deuxième scénario est malheureusement celui que nous observons actuellement: la dictature se renforce. Ces derniers mois, le régime a multiplié les violences, les arrestations arbitraires et la torture. Cette situation pourrait s’aggraver si la pression de la rue reprend de plus belle. Le Kremlin deviendrait le principal allié d’un régime qui tire sur ses citoyens. D’un point de vue russe, ce n’est pas non plus idéal.

D’où le troisième scénario: les négociations au sein de l’élite biélorusse en vue d’un nouvel ordre politique. Une modification constitutionnelle — que Loukachenko a aussi annoncée — ouvrirait le champ à davantage d’acteurs et de partis politiques, la toute-puissance de Loukachenko étant appelée à lentement régresser. Dans cinq ans, nous ne verrons sans doute pas un régime démocratique, mais plutôt un régime pluraliste.

Quel est le scénario le plus probable à vos yeux?

Le troisième. Le Kremlin ne peut que constater l’impopularité de Loukachenko et n’éprouve que peu de sympathie à son égard. À long terme, la Russie ne souhaite pas tout miser sur lui, mais, idéalement, sur différentes forces politiques qu’il pourrait influencer.

Tôt ou tard, la Russie lâchera donc Loukachenko?

Pour le moment, les Russes soutiennent Loukachenko et je ne pense pas qu’ils le laisseront abruptement tomber. Un soudain changement dans l’équilibre des pouvoirs serait en effet synonyme d’instabilité. Loukachenko est actuellement le plus à même de garantir un ordre favorable à la Russie.

C’est précisément parce qu’il est lui-même confronté à des manifestations — autour de la figure de l’opposition Alexeï Navalny, mais aussi dans l’Extrême-Orient russe — que le Kremlin s’escrime à empêcher le succès des protestations dans le pays voisin.

À l’aune économique, la situation n’est pas très rose non plus en Biélorussie.

C’est un point important. Ces dernières années déjà, l’économie biélorusse a enregistré une stagnation. Puis est arrivée la pandémie. Dorénavant, avec la crise politique, il est encore plus difficile pour le pays d’attirer les investissements. Sans compter que de nombreuses personnes bien formées ont émigré, avant tout dans le secteur des technologies de l’information.

En conséquence, la Biélorussie sera ces prochaines années en grandes difficultés économiques, la dette prendra l’ascenseur, l’inflation pourrait piquer du vif et la population en faire les frais. Cela se fait déjà sentir: les revenus réels reculent. À la crise politique va donc s’ajouter une crise économique.

Que signifient ces bouleversements en Biélorussie pour la Suisse?

En tant que pays démocratique, la Suisse est préoccupée par cette évolution, elle a condamné la violence et soutient les sanctions de l’UE. Alexandre Loukachenko lui-même figure sur la liste des sanctions de la Suisse. S’il a des comptes en Suisse, ils seront saisis. Et il n’est plus autorisé à se rendre officiellement dans la Confédération.

De manière générale, la Suisse est tributaire de la stabilité de l’environnement politique et a intérêt à ce que la paix et les droits de l’homme prévalent en Europe. La Biélorussie est bordée par d’importants partenaires de la Suisse, comme l’Ukraine — elle-même politiquement instable et confrontée à un conflit —, mais aussi la Pologne et les États baltes. Ceux-ci se sentent directement touchés par les événements en Biélorussie.   

La Suisse a ouvert une ambassade à Minsk en janvier 2020. Était-ce une erreur?

Non, je n’y vois pas une erreur. Il ne s’agit pas d’une légitimation du régime de Loukachenko. Mais la Suisse souhaite maintenir ouverts les canaux de communication. L’ambassadeur helvétique à Minsk donne à la Suisse l’accès au ministère biélorusse des Affaires étrangères et aux prisonniers suisses dans les prisons biélorusses. Ce qui peut s’avérer essentiel dans certaines situations, comme lors de la récente arrestation de la correspondante de la SRF (télévision germanophone de la SRG SSR) Luzia Tschirky.

J’ai moi-même visité l’ambassade, elle est située sur une place centrale de Minsk. De là, vous pouvez observer les manifestations. Il est essentiel pour une représentation suisse d’être aux premières loges et de pouvoir suivre les incidents par elle-même.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko salue les forces de police en août 2020 à Minsk. State Tv And Radio Company Of Belarus

Ceci dit, la Suisse s’est-elle méprise sur la figure de Loukachenko? Une certaine naïveté s’est exprimée en janvier lorsque le patron du hockey sur glace mondial, le Suisse René Fasel, a embrassé Loukachenko devant la caméra.

Bien sûr, cela a été une très mauvaise opération en termes de relations publiques — pour lui-même, mais aussi, indirectement, pour la Suisse, bien qu’il ne soit pas un représentant diplomatique. Depuis, la Biélorussie s’est vue privée de l’organisation des mondiaux de hockey sur glace, une décision importante.

En Suisse comme dans d’autres pays européens, on ne se faisait pas d’illusions, les gens savaient qu’ils avaient affaire à un régime autocratique. Ils espéraient de petits changements.

Dans quelle mesure l’économie suisse est-elle connectée à la Biélorussie? L’entrepreneur et membre de l’UDC (Union démocratique du centre, droite conservatrice) Peter Spuhler y est par exemple actif depuis des années avec son entreprise Stadler Rail...

Stadler Rail possède une usine en Biélorussie qui emploie plus d’un millier de personnes. Au-delà, la Biélorussie en tant que site économique n’est pas particulièrement importante pour la Suisse. Il s’agit d’un petit pays, sa population est relativement bien formée, il est bien situé géographiquement — en particulier sous l’angle de la nouvelle route de la soie chinoise —, mais les intérêts économiques suisses n’y sont de loin pas centraux.

L’opposition biélorusse a internationalisé sa lutte. La Suisse joue-t-elle un rôle sous cet angle?

L’internationalisation s’est faite sous la pression, étant donné que le régime a expulsé ses opposants ou les a emprisonnés. Ceci dit, pour un mouvement d’opposition, il est bien sûr important de mobiliser la communauté internationale.

Mais à cet égard également, la Suisse ne joue qu’un rôle mineur. Par contre, la Genève internationale abrite un site onusien important et la candidate de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa se rendra au bout du lac ce mois-ci.

Ukraine, Biélorussie, manifestations en Russie — que signifient ces mouvements d’instabilité à l’Est pour l’Europe et la Suisse?

Ces conflits sont de nature très différente. Mais de manière générale, les démocraties occidentales ont intérêt à ce que le pluralisme prévale. Elles appuient l’idée d’une démocratisation aussi large que possible et le respect des droits humains.

Comme nation exportatrice, la Suisse dépend également de la stabilité contextuelle. Le renforcement des tendances autoritaires mène à l’instabilité et à la souffrance. De tels régimes ne sont pas viables à long terme. La Suisse doit donc considérer ces pays avec beaucoup de précautions.

Les commentaires ont été désactivés pour cet article. Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.