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Référendum en Turquie La presse suisse ne félicite pas Erdogan pour sa victoire

La courte victoire du référendum qui accorde pratiquement les pleins pouvoirs au président turc Recep Tayyip Erdogan ne passe pas bien auprès de la presse suisse. Les commentateurs parlent d’enterrement de la démocratie, mais également d’un pays divisé, avec un chef peu enclin à l’empathie pour cette moitié de ses concitoyens qui ont voté contre lui.

Ankara, lundi 17 avril. Le nouveau "super président" Erdogan et sa femme Emine saluent leurs supporters.

Ankara, lundi 17 avril. Le nouveau "super président" Erdogan et sa femme Emine saluent leurs supporters.

(Keystone)

«Quel sorte de président est-ce là que celui qui, à l’heure de son plus grand triomphe, ne trouve rien d’autre à faire que de parler de réintroduire la peine de mort?», interroge la ‘Neue Zürcher Zeitung’.

Erdogan n’a gagné que d’une courte tête? Egal pour lui, il a gagné, et c’est tout ce qui compte. Pourtant, «dans n’importe quelle autre démocratie, l’homme au pouvoir s’inquiéterait d’un score aussi serré sur un enjeu aussi important. Il aurait pris soin de rechercher le consensus, d’organiser une vaste campagne de sensibilisation avant le vote, note le quotidien zurichois. Mais Erdogan ne l’a pas fait. A aucun moment».

Cela dit, «il est également vrai que suffisamment de Turcs sont prêts à suivre leur président sur cette voie, poursuit la ‘NZZ’. Beaucoup peuvent avoir avalé l’argument qu’un pays doté d’un guide («Führer») omnipotent se laisse gouverner de manière plus efficace – même si l’on n’en a aucune preuve. Beaucoup ont de toute façon une confiance aveugle en Erdogan».

La seconde mort d’Atatürk

«Il espérait un plébiscite. Il n’a remporté qu’une victoire étriquée. Et contestée», rappelle ’24 heures’, pour qui ce scrutin n’en sonne pas moins «le glas de la Turquie laïque voulue par Kemal Atatürk. Une république qui, bon gré mal gré depuis 1923, et en dépit de nombreux soubresauts et coups d’Etat, avait réussi à maintenir un certain équilibre des pouvoirs, une manière de démocratie».

Reste maintenant à voir ce que le «nouveau Sultan» va faire de son pouvoir absolu, «car la campagne à sens unique menée par l’homme fort du pays n’a pas réussi, malgré des moyens considérables, à faire taire l’opposition, qu’elle soit social-démocrate ou kurde, citadine ou intellectuelle».

«C’est donc une Turquie plus divisée que jamais que le maître d’Ankara va désormais gouverner. Et l’on peut craindre que sa victoire étriquée ne le pousse guère à la clémence et à la modération vis-à-vis de la petite moitié de son peuple qui lui a dit non, avertit le quotidien lémanique. Agacé par ce score médiocre, Erdogan pourrait bien durcir un peu plus le ton».

«La démocratie s’est abolie…»

«Sultan, il l’est vraiment maintenant. Avec les pleins pouvoirs. Exécutif, législatif, judiciaire, tous les leviers sont entre ses mains et le contrôle des forces armées est devenu encore plus fort après le ‘coup d’Etat présumé’ de juillet dernier», note ‘La Regione’.

Et peu importe si le Sultan n’est pas vraiment aimé, «si la moitié de la Turquie refuse sa volonté de puissance, pratiquement imposée après dix mois de de campagne arrogante et massive, marquée au sceau de la dictature». Il reste le Sultan, constate le quotidien tessinois.

Pour la ‘Luzerner Zeitung’, la démocratie en Turquie «s’est abolie» ce dimanche 16 avril. En déclarant que tant qu’il serait président, le journaliste germano-turc Deniz Yücel [emprisonné en Turquie] ne serait pas transféré en Allemagne et qu’il réintroduirait la peine de mort, au besoin par référendum, «Erdogan a montré quel genre d’homme il était». Un homme qui affirme clairement «la justice, c’est moi».

«L’Europe sait d’amère expérience ce que cela signifie de mettre tout le pouvoir entre les mains d’un démagogue», rappelle le quotidien de Suisse centrale, pour qui «hélas, presque rien n’indique que la Turquie puisse échapper à cette expérience».

…à moins qu’elle ne fut déjà morte

Pour l’’Aargauer Zeitung’, la démocratie en Turquie n’est pas morte dimanche dernier. En fait, elle l’était déjà avant. Sinon, comment expliquer qu’un peuple «accepte librement de concentrer tout le pouvoir entre les mains de son président, de bâillonner le parlement et d’abolir la séparation des pouvoirs? Les 51% de Turcs qui ont voté oui sont-ils trop stupides pour la démocratie?»

Ce n’est évidemment pas aussi simple, tempère le quotidien argovien. «Car il ne s’agissait pas d’une votation selon les normes que nous connaissons. Pendant presque une année, le président Erdogan a mobilisé son appareil de pouvoir pour la propagande en faveur du oui. Il a fait fermer les journaux critiques et emprisonner 150 journalistes. Il a intimidé juges et fonctionnaires par milliers et dénigré systématiquement les opposants au référendum, en les traitant de terroristes».

Dans ces conditions, conclut l’’Aargauer Zeitung’, «une formation loyale de l’opinion était simplement impossible. Les Turcs n’ont pas aboli la démocratie: Erdogan l’avait déjà mise hors course».

turk

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L'opposition et le Conseil de l'Europe contestent le résultat du référendum. (Téléjournal de la RTS, 17 avril 2017)

Le verre à moitié plein

Un peu à contre-courant, ‘Le Temps’ relie le «super-président» Erdogan aux autres populistes de tout poil, de Trump à Poutine en passant par Orban – voire demain Mélenchon ou Le Pen. Des populistes qui selon le quotidien romand font «flop» plus souvent qu’à leur tour, et finissent par «apparaître pour ce qu’ils sont: des gesticulateurs à l’efficacité limitée».

«A y regarder de plus près, leur avancée est moins irrésistible qu’il n’y paraît, estime le quotidien romand. Même en Turquie, où, malgré une campagne biaisée en sa faveur, Recep Tayyip Erdogan ne gagne son référendum que d’une courte tête. Il devra batailler ferme pour imposer son agenda aux contre-pouvoirs qui restent – à commencer par le plus important, celui des électeurs».

Dans le même registre, la ‘Basler Zeitung’ met l’accent sur les presque 24 millions de Turcs ayant voté non au changement de régime que leur président n’a finalement obtenu que de justesse. Et de rappeler que «l’état d’urgence, les médias sous contrôle et la justice arbitraire n’ont pas empêché la moitié de la société turque de voter contre l’homme fort». 

Les Turcs de Suisse ont dit non

Près de 62% des Turcs ayant voté en Suisse ont refusé la réforme constitutionnelle voulue par le président Erdogan. La part de non enregistrée à l’ambassade à Berne est même proche de 70%. Au consulat général de Zurich, elle a été de 64% et à celui de Genève de 55%.

En Allemagne par contre, la diaspora turque a accepté nettement l’instauration du nouveau système présidentiel, bien plus nettement qu’en Turquie même: 63,1%, comme l’annonce l’agence de presse gouvernementale Anadolu. En Autriche, le score est encore plus net: 73,2% de oui. Les Pays-Bas enregistrent 71% de oui, et c’est la Belgique qui détient le record, avec un soutien au président à 75,1%. En France, 65% des Turcs ont voté oui.

A l’inverse, la réforme est refusée par les Turcs de Suède (47% de oui), du Royaume-Uni (20%), des Etats-Unis (16%), de Russie (26%) et d’Australie (42%).

Près de 2,9 millions de citoyens turcs vivent en-dehors des frontières de leur pays, dont les trois quarts se concentrent dans cinq pays d’Europe.

swissinfo.ch

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