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Raffinerie de Collombey Un coup de théâtre relance l’option du rachat

Depuis qu'ils ont reçu leur lettre de licenciement, les employés de la raffinerie de Collombey avaient fait le deuil de leur outil de travail, et de pas mal d'autres choses. Mais tout espoir n'est peut-être pas perdu...

Depuis qu'ils ont reçu leur lettre de licenciement, les employés de la raffinerie de Collombey avaient fait le deuil de leur outil de travail, et de pas mal d'autres choses. Mais tout espoir n'est peut-être pas perdu...

(swissinfo.ch)

Ce serait une sorte de retour aux sources: le financier libano-américain Roger Tamraz, fondateur de Tamoil, se dit prêt à racheter la raffinerie de Collombey pour la faire redémarrer. Depuis l’annonce de la fermeture et le licenciement des 238 collaborateurs, l’espoir de revoir la torchère cracher des flammes se faisait plus mince de jour en jour.

«Je ne suis ni complètement la Croix-Rouge, ni complètement émotionnel face à cette compagnie qui porte quand même mon nom, mais je crois simplement qu’économiquement, cette raffinerie peut être rentable». Joint par téléphone à Pékin, Roger Tamraz confie en primeur à swissinfo.ch son intention de se porter acquéreur de la raffinerieLien externe du groupe TamoilLien externe à Collombey (canton du Valais), une des deux seules de Suisse avec celle de Cressier (Neuchâtel).

«J’ai pris la décision dans les dernières 48 heures, et je viens d’en informer les autorités valaisannes par l’intermédiaire de mon avocat», précise l’homme d’affaires. Roger Tamraz est ainsi revenu sur sa volonté initiale, qui était de ne reprendre la raffinerie que s’il pouvait acheter aussi les 311 stations-service au logo bleu et rouge qui distribuent ses produits.

Une vie dans le pétrole

Né en 1940 au Caire de parents libanais, diplômé de Cambridge, de l’Institut européen d’administration de Fontainebleau et de la Harvard Buisness School, Roger Tamraz, également titulaire de la nationalité américaine, évolue depuis les années 60 dans les plus hautes sphères du business pétrolier.

Après la révolution islamique de 1979 en Iran, il reprend la société AMOCO, qui raffinait et distribuait le pétrole iranien en Italie et la fusionne avec Texaco pour en faire Tamoil. Il passe alors un accord pour la fourniture de brut avec les Libyens, qui finiront par racheter la société en 1988.

NetoilLien externe, la société de Roger Tamraz, est à l’origine des deux pipelines BTC et SUMED, qui relient respectivement la Mer Caspienne et Suez à la Méditerranée. Elle possède notamment des champs pétrolifères et gaziers au Turkménistan, et des participations importantes dans la banque et la construction navale. 

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«L’important, quand on exploite une raffinerie, c’est de savoir comment acheter son pétrole brut. Si vous l’achetez à un bon prix, vous ne pouvez pas perdre. Surtout qu’aujourd’hui, le prix est à la baisse, et je ne le vois pas remonter de sitôt», poursuit l’homme d’affaires, qui ne croit pas une seconde aux pertes invoquées par Tamoil pour justifier la fermeture de Collombey. «Cela fait 30 ans qu’ils sont en Suisse, tout est bien allé pendant 25 ans et voilà que depuis cinq ans, ils font des pertes? Ce qu’il faudrait plutôt voir, c’est qui gérait les affaires et où l’argent allait…»

Qui possède et qui décide?

Rachetée par la Libye en 1988, Tamoil est la marque commerciale de la société Oilinvest, basée au Pays-Bas et active dans le pétrole et le transport maritime. Outre les raffineries, Tamoil possède plus de 3000 stations-service en Europe et son chiffre d’affaires estimé (le groupe ne publie pas ses comptes) frise les 20 milliards de dollars. Oilinvest appartient à son tour à la Libyan Investment AuthorityLien externe (LIA), un fonds souverain créé en 2006 et qui pèserait actuellement près de 70 milliards de dollars.

Le problème, c’est que depuis la chute du colonel Kadhafi, personne ne sait exactement qui contrôle la LIA, dans un pays où deux gouvernement rivaux se disputent la légitimité nationale. «Quand on creuse un peu la structure de propriété de Tamoil, on se croirait dans un roman de John Le Carré», résume Philippe Nantermod, député valaisan qui s’est beaucoup engagé pour essayer de limiter la casse depuis l’annonce de l’arrêt de la raffinerie au début de l’année.

«Les décisions ne se prennent pas sur le site de l’entreprise, ni même en Suisse. Certains pensent que c’est aux Pays-Bas, mais je n’en suis même pas sûr…», avance pour sa part Yannick Buttet, maire de la commune de Collombey-Muraz et député au parlement fédéral. Lequel avait en son temps qualifié la fermeture de la raffinerie d’«idiotie» et les dirigeants de Tamoil de «salopards».

Au siège de Tamoil Suisse à Genève, par contre, Stéphane Trachsler nous affirme (par écrit) que la décision d’arrêt a été «prise par la direction de Tamoil SA et ratifiée par les actionnaires».

Question de responsabilité

«Tamoil continue à explorer toutes les options possibles pour décider du sort définitif de la raffinerie. La vente est l’une de ces options», écrit encore le porte-parole du groupe. Mais pourquoi celui-ci accepterait-il l’offre de Roger Tamraz, alors que plusieurs autres n’ont pas abouti?

Pour l’homme d’affaires, c’est avant tout «une question de responsabilité». La raffinerie de Collombey est alimentée directement en brut depuis le port de Gênes par pipeline. 20% de la consommation pétrolière suisse arrive ainsi dans le pays sans générer de nuisances liées au transport. Et comme tous les acteurs du dossier dans la région, Roger Tamraz juge absurde de perdre cet avantage. «Il y a des responsabilités de sécurité nationale, un pays comme la Suisse ne peut pas se passer de raffinerie et ne dépendre que de ses voisins, il y a des responsabilités sociales, fiscales, environnementales. Si leurs actionnaires lointains sont absents et ne les assument pas, les administrateurs de Tamoil Suisse doivent prendre ces responsabilités».

Le repreneur potentiel ne s’avance bien sûr pas quant à un hypothétique calendrier pour le redémarrage ni quant à la réintégration de tous les collaborateurs, même s’il aura à l’évidence besoin de leurs compétences. Mais si son offre est acceptée, il est convaincu que «les choses pourraient aller très vite».

Le spectre de la friche

Parce que dans le cas contraire, c’est la menace d’une friche industrielle géante qui fait frémir la région. Comme à Crémone, en Lombardie, où Tamoil a fermé sa raffinerie en 2010 pour la laisser à l’abandon. Un enchevêtrement de tuyaux rouillés dominé par des cheminées qui se délabrent, la région touristique du Chablais n’en a pas besoin comme carte de visite.

Sans compter qu’en l’état actuel, et malgré les interventions répétées des députés Nantermod et Buttet, les pouvoirs publics ne disposent d’aucune base légale pour forcer Tamoil à démanteler elle-même ses installations. Une révision dans ce sens de la loi valaisanne sur les constructions passera bien au parlement en septembre, mais «il n’est pas sûr qu’elle soit compatible avec le droit fédéral», avertit Pierre-Marie Rappaz, délégué aux questions économiques de l’Etat du Valais.

Le haut fonctionnaire précise également que le scénario du pire, soit un démantèlement aux frais du contribuable ne pourrait survenir qu’en cas de faillite de la société propriétaire. Par ailleurs, le site de Collombey, grâce aux interventions des écologistes et de l’Etat et aux travaux entrepris par Tamoil, serait quand même «nettement moins pollué» que celui de Crémone.

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