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Intelligence artificielle «Nous sommes depuis longtemps des cyborgs»

Gesicht eines Cyborgs

Quand l'humain augmenté se rapproche du cyborg. 

(ankarb/123RF)

Jürgen Schmidhuber est considéré par beaucoup comme le père de l’intelligence artificielle (IA) moderne. La recherche fondamentale qu’il mène depuis les années 90 à l’Institut Dalle Molle de recherche en intelligence artificielle (IDSIA) de Lugano a jeté les bases des logiciels de reconnaissance vocale et de traduction installés sur des milliards de smartphones. Le chercheur est convaincu qu’en matière d’intelligence, l’IA aura bientôt dépassé l’homme.

swissinfo.ch: Vous déclarez régulièrement dans vos interviews que vous voulez continuer votre activité scientifique jusqu’à ce que vous ayez développé une machine plus intelligente que vous. D’où vient ce rêve?

Jürgen Schmidhuber: Quand j’étais gamin, je me demandais comment je pourrais maximiser mon influence sur le monde. Mais je comprenais que je n’étais pas très intelligent et je voyais la solution dans la construction d’une machine apprenant à devenir bien plus intelligente que moi et capable de résoudre tous les problèmes trop difficiles pour moi. En fait, mon activité actuelle est la conséquence naturelle de cette idée enfantine et mégalomane.

swissinfo.ch: Une des principales contributions de votre équipe à la percée de l’IA est celle des réseaux neuronaux artificiels, en particulier de la Long Short-Term Memory (LSTM). Pouvez-vous sommairement expliquer cette technologie pour les profanes?

J. S.: La LSTM s’inspire du cerveau humain. Il est constitué de quelque 100 milliards de neurones et chacune d’entre elles est reliée à environ 10'000 autres. Chaque liaison possède une intensité particulière qui détermine le degré d’influence mutuelle des neurones liées. Au début, toutes les liaisons de la LSTM sont hasardeuses, c’est pourquoi le réseau ne produit que des absurdités. Mais un algorithme d’apprentissage adéquat peut lui permettre d’optimiser avec le temps l’intensité des liaisons de manière à ce qu’elle puisse, par exemple, reconnaître des langues. La LSTM est utilisée maintenant sur trois milliards de smartphones. Les cinq entreprises les mieux valorisées de la planète - Apple, Google, Microsoft, Facebook et Amazon – l’utilisent des milliards de fois chaque jour pour la traduction de textes et pour la reconnaissance et la synthèse vocale. La LSTM n’est toutefois pas la découverte la plus importante venue de notre laboratoire.

swissinfo.ch: C’est laquelle? 

J.S.: La LSTM ne fait que reconnaître des motifs, c’est donc de l’observation passive de données. Mais nous travaillons depuis longtemps à des systèmes qui peuvent eux-mêmes organiser les données entrantes, comme nous les êtres humains le faisons tout au long de notre vie. Personne ne doit par exemple expliquer aux enfants quand et comment ils doivent bouger leurs muscles pour manger quelque chose. Ils l’apprennent sans professeur en essayant et en accumulant de l’expérience. La véritable IA apprend également par interaction avec le monde. Elle est un percevoir et agir permanent, couplé avec le besoin d’atteindre certains objectifs.

swissinfo.ch: Quels sont les principaux thèmes abordés à l’IDSIA de Lugano?

J.S.: Nous nous intéressons beaucoup aux systèmes qui, équipés de curiosité et de créativité artificielles, formulent eux-mêmes leurs problèmes et leurs objectifs. Nous nous demandons par exemple: comment puis-je construire un système qui aborde le monde avec la curiosité d’un bébé ou d’un chercheur? Mes premières publications sur le sujet datent déjà des années 90, mais ce n’est qu’aujourd’hui que nous disposons de la puissance de calcul suffisante pour mettre en place de tels systèmes. Parce que le prix de la puissance de calcul diminue par dix tous les cinq ans environ. Bientôt, nous disposerons donc d’ordinateurs ayant la puissance de calcul brute d’un cerveau humain.

swissinfo.ch: Est-ce que l’homme perdra alors le contrôle sur l’IA?

J.S.: Actuellement, presque toute la recherche en IA tourne autour de la prolongation de la vie humaine ou veut la faciliter. À long terme cependant, les intelligences artificielles vraiment intelligentes s’émanciperont de l’homme.

swissinfo.ch: Que se passera-t-il alors?

J.S.: Les robots intelligents se propageront là où se trouvent la plupart des ressources matérielles et énergétiques, donc dans l’espace et bien loin de la terre. Là-dehors il y a par exemple des milliards de fois plus de lumière solaire que dans la fine couche de notre biosphère. Les IA coloniseront d’abord le système solaire puis, en l’espace de quelques millions d’années, l’ensemble de la Voie lactée. L’espace n’est pas fait pour nous, mais pour des IA construites de manière adéquate. L’univers visible est encore jeune et durera encore des millions de fois autant. Les IA auront donc bien assez de temps pour le coloniser totalement et le réaménager.

Jürgen Schmidhuber est considéré comme le père de l'intelligence artificielle moderne.

(IDSIA)

swissinfo.ch: N’êtes-vous pas là déjà dans la science-fiction?

J.S.: La science-fiction traditionnelle n’a pas vraiment compris, ou voulu comprendre, comment l’IA va réellement se développer. Au siècle dernier, elle s’est essentiellement concentrée sur l’humain. Des auteurs tels qu’Isaac Asimov ont bien imaginé des empires galactiques, mais il leur a fallu recourir à des absurdités physiques pour rendre la courte durée de la vie humaine compatible avec les grandes distances dans la Voie lactée. Par exemple, avec les hypersauts et les propulsions à des vitesses dépassant celle de la lumière. Des IA construites de manière adéquate n’ont en revanche pas de problème avec les limitations naturelles de la vitesse dictées par les lois physiques. «Beamen» est pour elles une évidence. Elles se déplacent sans problème à la vitesse de la lumière entre émetteur et récepteur, comme elles le font depuis longtemps dans mon laboratoire.

swissinfo.ch: Il y a trois mois, le fondateur de Tesla Elon Musk a lancé une mise en garde qui a fait le tour du monde et selon laquelle l’IA représenterait la plus grande menace pour l’existence de l’humanité. Il a même mis en garde contre une troisième guerre mondiale. Qu’en pensez-vous?

J.S.: Il est intéressant de voir combien de personnes qui ne sont pas des experts en IA s’expriment sur ce sujet – en particulier des philosophes, des physiciens et des entrepreneurs. Il y a des années, Elon Musk m’a invité à une fête de famille et nous en avons discuté pendant des heures. Lorsque je rencontre des personnalités aussi influentes, j’essaie toujours d’apaiser leurs craintes. En fait, il est clair que l’IA ne représente pas une nouvelle étape dans le potentiel d’autodestruction de l’humanité. La capacité maximale d’autodestruction a déjà été atteinte dans les années 60 avec les fusées à bombes à hydrogène. Plusieurs puissances maîtrisent cette technologie et peuvent anéantir la civilisation telle que nous la connaissons aujourd’hui en l’espace de deux heures.

swissinfo.ch: Vous parlez là de systèmes d’armements contrôlés par les hommes. Mais, comme Elon Musk, vous prédisez des systèmes qui à l’avenir décideront d’eux-mêmes.

J.S.: Pour le moment, 95% des recherches en intelligence artificielle se concentrent sur l’homme et visent à prolonger sa vie, améliorer sa santé et à le rendre plus dépendant de son smartphone. Il y a donc une importante demande commerciale pour des IA qui lui soient profitables et lui facilitent la vie, sans quoi elles ne seront pas achetées. Les réseaux LSTM sont aussi utilisés pour diriger des drones, mais les applications militaires ne représentent qu’une fraction de la recherche actuelle.

swissinfo.ch: Vous avez pourtant en 2015 signé avec plus d’une centaine d’autres chercheurs une lettre ouverte du «Future of life Institut» qui mettait le public et le monde politique en garde contre une utilisation guerrière de l’IA.

J.S.: Oui, et j’aurais fait exactement la même chose pour une lettre analogue il y a environ 750'000 ans après la domestication du feu. Elle aurait souligné que le feu présente de grands avantages et permet de cuire les aliments et de nous réchauffer la nuit. Mais qu’on peut également provoquer des incendies de forêt et brûler d’autres êtres humains. Il nous faut être bien conscients des risques et nous concentrer sur la mise en valeur des aspects positifs des nouvelles technologies. 

swissinfo.ch: L’historien israélien Yuval Noah Harari prédit que la conjonction de l’homme et de l’intelligence artificielle débouchera sur un «Homo Deus», une créature presque immortelle semblable à un dieu. A vous yeux, à quoi pourrait conduire la fusion de l’homme et de la machine?

J.S.: Il y a déjà bien longtemps que nous sommes des cyborgs: nous portons des lunettes, des montres et disposons même depuis peu de prothèses et d’implants qui apprennent à réagir à nos signaux nerveux. Nous n’arrêtons pas de nous perfectionner en fusionnant avec la technique. Et nous spéculons depuis des décennies sur l’éventualité de pouvoir, un jour, décrypter notre esprit par les synapses du cerveau et le transférer dans un ordinateur pour vivre dans une simulation, par exemple dans un paradis virtuel, tout en gardant le contact avec la réalité par des capteurs et des actuateurs. Aucune loi actuellement connue de la physique ne nous dit que c’est en principe impossible. Supposons donc que cela soit effectivement réalisable: au départ encore très humain, un tel esprit téléchargé dans un ordinateur serait immédiatement confronté à de très grandes tentations.

swissinfo.ch: Lesquelles?

J.S.: Par exemple de ne pas avoir deux yeux seulement, mais un million – y compris les visions radar et rayons X. Ou alors une ouïe détectant tous les sons possibles dans le domaine inaudible. Ou un cerveau avec une capacité de calcul multipliée par des millions. Celui qui cédera à ces tentations sera bientôt sur- et donc inhumain et s’approchera ainsi de la pure intelligence artificielle qui ne traîne aucun ballast biologique évolutionnaire derrière elle.

swissinfo.ch: Mais qu’en est-il si quelqu’un veut conserver son humanité originelle?

J.S.: Dans la sphère en expansion de l’IA qui se déploiera bientôt à grande vitesse à partir du système solaire, il ou elle ne sera plus en mesure de concurrencer la véritable IA et ne jouera donc plus un rôle important. Parce qu’à l’avenir, les décisions seront prises par ceux qui utiliseront toutes ces possibilités et nouvelles capacités de calcul. D’une manière ou d’une autre, l’homme authentique tel que nous le connaissons ne jouera plus un grand rôle. Tout va changer et l’histoire de la civilisation dominée par l’homme classique touchera à sa fin au cours des siècles à venir.

Jürgen Schmidhuber a contribué de manière déterminante au développement de l’intelligence artificielle (IA) moderne. Il est directeur scientifique de l’Institut Dalle Molle de recherche en intelligence artificielle (IDSIA) qui est soutenu par l'Université de Lugano et l'Ecole universitaire professionnelle de la Suisse italienne (SUPSI). Depuis 1991, il publie des travaux novateurs sur le «Deep Learning» ou les réseaux neuronaux artificiels profonds. 

Les réseaux de neurones développés à l’Université technique de Munich et à l’IDSIA sont aujourd’hui utilisés notamment par Facebook pour la traduction automatique, par Google pour la reconnaissance vocale, par Siri chez Apple et par Alexa chez Amazon. Ils sont également utilisés pour la reconnaissance de motifs dans les images, notamment pour le dépistage précoce du cancer. 

Jürgen Schmidhuber a obtenu de nombreux prix internationaux et il est également le président de l’entreprise NNAISENSE installée à Lugano et qui développe des solutions d’intelligence artificielle pour l’industrie automobile, la finance et l’industrie lourde. À long terme, l’entreprise souhaite commercialiser une IA tous usages et non limitée à un domaine particulier.

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Traduit de l'allemand par Olivier Hüther

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