L'aide à domicile, essentielle et pourtant si fragile

La demande en auxiliaires à domicile augmente rapidement, alors que le processus visant à améliorer leurs conditions de travail avance beaucoup plus lentement. Spitex Schweiz / Gaetan Bally

Dans une Suisse vieillissante, l’auxiliaire de vie est un maillon indispensable de la chaîne de soins et d’assistance aux personnes âgées. Toujours plus sollicitée pour des tâches à la diversité croissante, cette activité n’en reste pas moins encore mal protégée.

Ce contenu a été publié le 24 septembre 2020 - 13:46

La demande d’aide et de soins à domicile n’a fait que croître au cours de la dernière décennie en Suisse. Une tendance visiblement amenée à se renforcer ces prochaines années, lorsque la génération du baby-boom atteindra un âge avancé.

Les chiffres sont éloquents: en 2018, dernière année pour laquelle on dispose de statistiques, 2168 services d’aide et de soins à domicile – sans but lucratif ou privés – ont prodigué en Suisse 16,9 millions d’heures de soins et 6 autres millions d’heures d’aide à 367'378 personnes. Près des trois quarts des bénéficiaires avaient 65 ans et plus. Au total, quelque 52'000 personnes ont mis la main à la pâte dans ce cadre, soit 23'554 postes de travail en équivalent plein temps (EPT).

Ignorés dans les données officielles

À côté des services d’aide et de soins à domicile, les auxiliaires de vie jouent un rôle de premier plan pour les personnes âgées à domicile. À l’heure, la nuit ou le jour, 24h sur 24, pour une période limitée ou à durée indéterminée, les modalités d’emploi des auxiliaires de vie varient en fonction des besoins. Certaines travaillent directement pour le bénéficiaire, d’autres pour des agences de placement privées ou sans but lucratif.

Combien sont-elles? Pour combien d’heures travaillées? À quels coûts? En Suisse, aucune donnée n’est collectée au sujet des auxiliaires de vie et leurs prestations, indique l’Office fédéral de la statistique. Pas plus qu’il n’existe d’estimation globale actualisée. La seule dont dispose la Confédération figure dans le rapport publié en 2016 par le gouvernement, précise le Secrétariat d’État à l’économie.

L’enquête concernait uniquement les «migrants pendulaires», soit les aides à domicile qui travaillent en Suisse pour une durée comprise entre deux semaines et trois mois, interrompue par des périodes plus ou moins longues où elles retournent dans leur pays. Des employés qui vivent avec la personne aidée en étant généralement à sa disposition quasiment 24 heures sur 24. On estime à quelque 10'000 les migrants pendulaires en situation régulière travaillant comme aides à domicile dans la Confédération. Leur nombre allant croissant.

La peur de perdre son emploi

Cette «invisibilité» statistique est symptomatique de leur situation sur le marché du travail. «En général, elles sont en position de faiblesse, surtout les auxiliaires vivant à domicile», explique Michela Camozzi Zanini, conseillère de l’«Antenna badanti» au sein de l’association d’aide et de soins à domicile de Bellinzone (ABAD), dans le canton du Tessin.

«Antenne badanti»

Depuis 2014, six «Antenne badanti» œuvrent aux quatre coins du Tessin. Il s’agit d’un service de conseil public et gratuit, financé par le canton et les communes, intégrés aux six services d’aide et de soins à domicile régionaux sans but lucratif. Leur mission: offrir un point de référence tant aux personnes âgées nécessitant des soins à domicile et à leur famille qu’aux auxiliaires de vie. Un professionnel sociomédical à temps partiel est opérationnel dans chacune des six antennes. «L’objectif est de contribuer à garantir une assistance de qualité et à promouvoir le dialogue entre les différents acteurs concernés», précise Michela Camozzi Zanini.

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«Chaque situation est unique et doit être évaluée individuellement. J’ai aussi vu des familles merveilleuses offrant de bonnes conditions de travail aux auxiliaires et des cas d’auxiliaires qui ne respectaient pas les règles. Mais le plus souvent, c’est l’aidant qui se trouve en position défavorable», observe Michela Camozzi Zanini.

L’un des problèmes les plus fréquents, c’est le manque de temps libre, qui touche surtout les auxiliaires vivant à domicile. Dans nombre de cas, elles n’ont pas d’autre logis en Suisse, explique la spécialiste. Sans compter que nombre d’entre elles préfèrent se passer de vacances et de congés réguliers, afin de cumuler les jours disponibles à passer dans leur pays. Avec des risques de burn-out et d’effets négatifs sur leur santé.

«Les familles tirent généralement parti de cette situation, ajoute Michela Camozzi Zanini. L’auxiliaire de vie est toujours présente et les proches n’ont à trouver de remplaçante qu’une fois l’an.»

Il faut aussi voir que beaucoup d’aides à domicile n’osent pas réclamer les espaces de temps libre auxquels elles ont droit, «de peur de perdre leur emploi. Une crainte très répandue», assure la professionnelle d’«Antenna badanti».

Au point même de refuser le soutien de la conseillère. «Si les collaborateurs de l’ABAD me signalent une auxiliaire en difficulté, je la contacte toujours pour lui proposer une médiation avec la famille. Si elle refuse, je suis dans l’impossibilité d’intervenir», précise Michela Camozzi Zanini.

Michela Camozzi Zanini, conseillère de l’ «Antenna badanti». au sein de l'ABAD. swissinfo.ch

Une émancipation encore lointaine

«L’idéal, c’est une prise de contact dès que la famille engage l’auxiliaire, afin nous puissions clarifier la situation et les enjeux dès le départ.»

Bien qu’à ce stade, les aides à domicile ne contactent que rarement les «Antenne badanti» de leur propre initiative, ce service est un progrès dans la reconnaissance et la valorisation de leur travail. À signaler deux autres éléments dans le cadre de la stratégie appliquée par le Tessin. D’abord, une formation ad hoc destinée aux auxiliaires de vie qui leur permet d’obtenir un diplôme cantonal. Ensuite, l’encadrement de leur travail par le biais d’un contrat-type de travail cantonal d’aide à domicile 24 h sur 24 aux personnes âgées, selon le modèle national (CTT).

Mais le chemin vers une amélioration généralisée des conditions de travail des auxiliaires de vie est encore long au Tessin. Et plus encore dans la grande majorité des cantons qui, malgré la requête du gouvernement fédéral, n’ont pas encore intégré les dispositions du modèle national de CTT.

Salaires et coûts

Depuis 2011, le salaire brut minimum pour les travailleurs de l’économie domestique, y compris les aides à domicile, est fixé pour toute la Suisse dans une ordonnance fédérale. Ce salaire varie actuellement entre 19 francs 20 de l’heure pour le personnel non qualifié et 23 francs 20 pour son homologue qualifié. Les employés de l’économie domestique ont droit à quatre semaines de vacances payées par an (cinq dans certains cantons) et à des jours fériés payés également.

La convention collective de travail de la branche du travail temporaire s’applique depuis 2012 aux aides à domicile employées par les agences de placement. Le salaire minimum varie alors en fonction des qualifications mais aussi des zones de travail. Il s’échelonne entre 20 francs 33 de l’heure pour les moins qualifiés au Tessin et 25 francs 62 pour le personnel qualifié dans les régions à hauts salaires.

Pour les employés vivant chez le bénéficiaire d’aide, un montant maximum de 990 francs peut être déduit pour la pension et le logement.

Malgré l’existence de ces salaires minimaux, ils ne sont dans de nombreux cas toujours pas respectés.

Une enquête de 2015 a montré que les agences versaient entre 1500 et 3000 francs de salaire mensuel, pension et logement compris, aux aides à domicile recrutées essentiellement dans les États d’Europe de l’Est membres de l’UE. Des cas de salaires inférieurs à 1000 francs sont aussi apparus. Les coûts facturés aux clients de ces agences oscillent entre 4500 et 13’500 francs par mois.

Aux salaires des aides à domiciles s’ajoutent les cotisations de l’employeur aux assurances et à la sécurité sociale ainsi que les frais administratifs et d’intermédiation.

Pour les personnes qui ont besoin d’une assistance active de jour comme de nuit sept jours sur sept, les coûts sont d’autant plus élevés que les salaires des auxiliaires se cumulent. 

À noter que, selon la loi suisse, les auxiliaires de vie sont autorisées à prodiguer de l’aide mais pas les soins infirmiers. Seuls les infirmières et assistants en soins et santé communautaire dont le diplôme est reconnu et autorisé par les cantons ont le droit de le faire. Résultat, les coûts connexes ne sont pas inclus dans l’enveloppe dévolue à l’auxiliaire de vie.

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